mardi, août 25, 2020

Transformer radicalement CBC ou l’abolir : une recension critique

 

Marc-François Bernier (Ph. D.)

Professeur titulaire

Département de communication

Université d’Ottawa

 

 

Dans leur récent ouvrage The End of the CBC, les professeurs David Taras (Université de Calgary) et Christopher Waddell (Université Carleton) estiment que la CBC doit devenir un média voué uniquement aux nouvelles, à l’information et aux affaires publiques. Sinon, il faut envisager son abolition, car ce diffuseur public généraliste déjà très peu fréquenté au Canada anglais sera incapable de concurrencer les Netflix, Disney, Amazon Prime et Apple de ce monde en matière de variétés et de fictions.

 

Ces derniers peuvent consacrer des centaines de millions de dollars pour produire des contenus de fiction, et ainsi s’imposer sur le marché « hypermédiatisé » et mondialisé de l’attention (offre importante mais impossibilité pour les individus sur-sollicités de tout consommer). CBC n’a pas et n’aura jamais les mêmes moyens financiers pour offrir des contenus aussi attrayants. De plus, le marché est tellement fragmenté qu’il devient impossible de rentabiliser les investissements de fictions sur le seul marché canadien.

 

Contrairement à certains ouvrages consacrés à régler des comptes avec le diffuseur public, Taras et Waddell se livrent à un bilan équilibré, argumenté et documenté dans un contexte dit de « post-diffusion », où il faut cesser de croire que CBC peut demeurer un média généraliste en concurrence avec des média commerciaux mondialisés aux capacités financières gigantesques.

 

Notons que leur diagnostic ne s’applique pas à Radio-Canada, pour l’instant. Mais ils estiment que ce n’est qu’une question de temps avant que le réseau francophone ne soit à son tour confronté à un même questionnement existentiel, malgré la composante linguistique qui a longtemps constitué une frontière à l’envahissement culturel et médiatique des États-Unis. 

 

Dans cet essai critique qui pourra déplaire aux inconditionnels et employés de la CBC, les auteurs ne cachent pas leur nostalgie d’un certain âge d’or du diffuseur public et de sa contribution à titre de « one of the great nation-building enterprises in Canadian history » (p. 24). Ils déplorent que la CBC soit devenue l’ombre d’elle-même avec des cotes d’écoutes en diminution constante au fil des décennies, au point d’être presque inexistantes à certains moments de la journée. Et cela est encore plus vrai pour les jeunes générations, ce qui ne laisse rien présager de bon pour l’avenir à moyen terme si rien ne change.

 

Dans le même esprit, Taras et Waddell affichent sans retenue leur nationalisme canadien, notamment quand ils souhaitent faire de la CBC un ardent promoteur de la conscience et de l’identité canadienne, ce qui passe par la promotion du multiculturalisme. Ce souhait se manifeste surtout en réaction à l’influence considérable de la culture américaine chez les anglophones du Canada, mais aussi parce que les immigrants demeurent de plus en plus en contact avec leur pays d’origine grâce à Internet.

 

Un diffuseur omniprésent en information et affaires publiques

 

Taras et Waddell plaident pour que CBC devienne essentiellement un service public d’information et d’affaires publiques, concédant à d’autres médias le mandat de produire et diffuser des séries télévisées, des variétés et d’assurer la couverture de sports professionnels.

 

Ils estiment par ailleurs que les journaux locaux et régionaux, et même des médias électroniques de grandes villes, confrontés à la crise de leur modèle d’affaires, sont voués à être remplacés par des stations locales et régionale de CBC, ce qui soulève un problème de diversité des sources d’information qu’ils négligent. Ils évoquent toutefois la question d’une concurrence déloyale de CBC au détriment de médias privés, dont certains ont des abonnés payants, car ces derniers auront de plus en plus accès à des informations et opinions subventionnées par l’État. Ce mandat d’information et d’affaires publiques nécessiterait aussi la multiplication de correspondants à l’étranger pour parler de l’actualité internationale avec une perspective canadienne.

 

Soulignant que le seul succès notable de CBC est sa programmation radiophonique, qui a réussi à accroître son auditoire, ils souhaitent - comme d’autres l’ont déjà suggéré par le passé - l’abandon des revenus publicitaires pour les autres plateformes. Ceux-ci devraient être compensés par un financement public adéquat et à long terme. La transformation radicale qu’ils appellent de tous leurs vœux permettra également de détourner à de nouvelles finalités les budgets actuels consacrés aux variétés et aux fictions. 

 

Taras et Waddell préconisent donc une transformation radicale de CBC. De diffuseur public généraliste en concurrence avec des médias privés, elle doit devenir une organisation uniquement vouée à la production de contenus de grande qualité d’informations et d’affaires publiques, avec des analyses, des contenus fiables et équitables, prennent-ils la peine de préciser. Cela se ferait par le journalisme d’enquête et des reportages qui visent à responsabiliser les décideurs et les institutions afin d’accomplir le travail essentiel à la démocratie. Bref, CBC deviendrait la référence par excellence quand les Canadiens veulent s’informer.

 

L’ouvrage identifie cinq thématiques que CBC devrait prioriser: la vie urbaine (transport, environnement, logement, immigration et diversité, etc.), les affaires et l’économie (emplois, technologies, main-d’œuvre, etc.), les politiques publiques du fédéral, des provinces et des municipalités (parler moins des élus et davantage des impacts de leurs décisions, explorer les solutions aux problèmes avant l’irruption de crises, comparer avec ce qui se passe dans d’autres régions ou pays, etc.), la science et la santé (tenir compte des patients, de la qualité des services de santé et de diverses formes de recherches et de découvertes scientifiques, etc.) et, finalement, dans la même logique du nationalisme omniprésent tout au long de leur essai, s’intéresser aux Canadiens dont le rôle est important (raconter leurs histoires, leurs ambitions, leurs succès et échecs, au pays comme à l’étranger, etc.).

 

Les deux universitaires insistent pour que CBC couvre tout, et partout au Canada : les hôtels de ville, les conseils scolaires, les institutions de santé, les événements culturels, etc. Ce qui soulève la sérieuse question de la diversité des sources d’information si le diffuseur public, financé entièrement par l’État fédéral, cherche à se substituer à des médias locaux, dont il menace en partie la survie en leur faisant concurrence. 


Conscients de l’historique des interférences politiques dans la mission d’information de CBC/Radio-Canada, ils insistent à leur tour pour que cessent les nominations politiques et partisanes au sein du conseil d’administration de CBC/Radio-Canada, et encore plus pour ce qui est de la nomination de son ou sa PDG, une prérogative qui relève encore du Premier ministre du Canada!


 

TARAS, David et Christopher WADDELL (2020), The End of the CBC?, Toronto, University of Toronto Press, 223 pages.

 

mardi, juin 02, 2020

Le public américain mécontent de ses journalistes (1996)


Souvent, j'explique à des étudiants, à des amis, des collègues ou encore à des journalistes, qu'il ne faut pas trop s'étonner de l'hostilité, de l'agressivité et même de la violence des extrémistes de gauche et de droite envers le médias et leurs journalistes. Celle-là même qu'on peut voir aux États-Unis en ce moment mais qui s'exprime régulièrement physiquement et verbalement là comme ailleurs.


Aux États-Unis, la première cause me semble être la polarisation idéologique encouragée/amplifiée par des médias dans un contexte de liberté d’expression presque absolue, surtout après 1980 quand les médias électroniques ont été débarrassés d’un règlement qui les obligeait à être équitables quand ils traitaient d’enjeux d’intérêt public (fairness doctrine).


L’hostilité envers les médias n’est pas un phénomène spontané. On la voit monter depuis 1980 dans de nombreux sondages, surtout chez les républicains conservateurs. On peut penser que c’est aussi le cas chez les forces de l’ordre (policiers, militaires) et les groupes religieux intégristes.

Mais les journalistes ne prenaient pas cela au sérieux jusqu’à tout récemment, se pensant longtemps les seuls à pouvoir contrôler l’ordre du jour médiatique. Depuis les années 1980, les sondages indiquaient pourtant qu’une bonne proportion de citoyens (plus ou moins 40 %) reprochaient aux médias/journalistes d’être trop sensationnalistes, trop arrogants, trop négatifs et de ne pas travailler vraiment pour l’intérêt public mais plutôt pour leur carrière, leurs intérêts etc.

Par définition, les gens radicaux sur le plan idéologique adhèrent surtout à une éthique de la conviction (la fin justifie les moyens, peu de tolérance à la diversité même quand ils la prêchent comme une certaine gauche) tandis que les gens moins radicaux (de gauche comme de droite) savent être plus nuancés, plus raisonnables.

Voir un texte publié en 1996, dans le magazine Le 30 de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, où je résumais une recherche alors récente, mais qui déjà nous mettait en garde contre ce mécontentement. Malheureusement, bien peu ont pris cela au sérieux.
Marc-François Bernier
2 juin 2020

Le public américain mécontent de ses journalistes
Marc-François Bernier
(Le 30, vol. 20, no 5, mai 1996, pp. 16-18.)
Le public américain ne fait pas tellement confiance à ce que rapportent les journalistes qui nagent dans les spéculations, les allégations, le sensationnalisme ou cèdent aux charmes des doreurs d'image (spin doctors ). Quant aux politiciens, ils sont d'avis que les compte rendus des journalistes sont colorés par leurs préjugés. En fait, ce sont les journalistes qui ont la meilleure opinion d'eux-mêmes!
Voici quelques-unes des conclusions d'une enquête réalisée par deux ex-journalistes américains, Beverly Kees (The Freedom Forum Pacific Coast Center) et Bill Phillips (Vanderbilt University et ex-conseiller de George Bush). Leur enquête se base d'une part sur les réponses du public dans le cadre d'un sondage d'opinion, d'autre part sur les réponses que 599 journalistes et 561 politiciens et consultants en politique ont données à 54 questions portant sur le travail journalistique. Le tout est publié dans un document intitulé Nothing Sacred - Journalism, Politics and Public Trust in a Tell-All Age, pour le compte du Freedom Forum Media Studies Center(1), un organisme américain qui se spécialise dans les recherches, les débats et la réflexion sur les médias.
La lecture du rapport de recherche est des plus intéressantes. On y apprend par exemple que, de l'avis des répondants -même de la part des politiciens- tous les aspects de la vie des élus sont susceptibles de devenir un sujet légitime de reportage journalistique, y compris la vie privée. Par ailleurs, si chaque groupe a des reproches à faire aux journalistes, on ne sera pas étonné d'apprendre que les journalistes sont les moins critiques de tous quand vient le temps de porter un jugement sur leurs pratiques.
Le public et les journalistes
Le sondage d'opinion (2) révèle certaines attentes du public, dont quelques-unes ne sont pas sans surprendre.
Les citoyens veulent d'abord que les journalistes couvrent les affaires publiques en fonction des intérêts de la population et non de ceux des politiciens; qu'ils expliquent, par exemple, en quoi les derniers événements sont bons ou mauvais pour la population au lieu de chercher à savoir s'ils sont bons ou mauvais pour les politiciens.
Les répondants du sondage veulent des faits, non des spéculations. Si ces dernières sont nécessaires, ils souhaitent que les journalistes leur expliquent pourquoi et se réfèrent à au moins deux sources d'information pour les soutenir.
Le public s'attend aussi à ce que les journalistes soient des leaders dans leur communauté, mais sans sacrifier les valeurs professionnelles que sont l'équité, la rigueur ou l'impartialité.
Les journalistes devraient couvrir les entreprises de presse au même titre que les autres institutions. Le public estime que les journalistes sont hypocrites quand ils exigent des autres acteurs sociaux une perfection - professionnelle, éthique et personnelle - qu'eux-mêmes sont incapables d'atteindre. En somme, le public voudrait davantage de ce qu'il est convenu d'appeler du métajournalisme. Il désire aussi que les entreprises de presse se dotent de moyens d'échanger avec le public sur des questions d'équité et d'éthique professionnelle.
Le public souhaite que la fonction de service public des entreprises de presse passe avant la recherche de profits. Une proportion de 76 % estime que la priorité des médias est de chercher et diffuser de l'information importante sur des questions d'intérêt public, 6 % croient que la priorité est la recherche de profits et 16 % estiment que les médias doivent avant toute chose donner au public ce qu'il souhaite avoir comme information, sans égard à l'intérêt public par exemple.
L'enquête a soumis divers énoncés aux différents groupes afin de mesurer leurs attitudes à l'égard des journalistes. Là encore, les révélations sont dignes de mention. Ainsi:
  • 70 % des répondants du public croient que les États-Unis sont gouvernés par une clique de politiciens, de journalistes et d'hommes d'affaires influents pour lesquels les opinions des citoyens ont peu d'importance.
  • 53 % des citoyens interrogés croient que les journalistes sont davantage intéressés par le pouvoir que par le bien de la nation.
  • 58 % des membres du public croient que les journalistes sont plus intéressés à faire valoir leurs opinions dans leurs compte-rendus qu'à faire du travail équitable et impartial.
  • 79 % des membres du public (82 % des politiciens interrogés, 27 % des journalistes) sont d'avis que les gestionnaires d'entreprises de presse sont davantage intéressés à vendre leur journal ou augmenter les cotes d'écoute qu'à les informer sur les choses importantes.
  • 57 % des citoyens (72 % des politiciens, 38 % des journalistes) croient que les journalistes ne sont pas plus honnêtes que les politiciens qu'ils critiquent.
Par ailleurs, si le public est d'accord avec le fait que toutes les informations relatives aux politiciens peuvent être diffusées, il critique l'ampleur, voire le sensationnalisme des journalistes et des entreprises de presse quand ils tombent sur des informations reliées à la vie privée. Ce n'est pas tant le caractère de l'information que son traitement qui est en cause ici.
Autocritique et métajournalisme
Dans un autre ordre d'idée, le journaliste Richard Harwood, du Washington Post, a fait valoir que la concentration de la presse a éliminé la critique que les journalistes des différents médias se servaient mutuellement par le passé, si bien que les journalistes d'aujourd'hui échappent aux critiques qu'ils réservent aux autres. Ce qui empêcherait même les journalistes d'avoir une expérience personnelle du manque de rigueur et des attaques personnelles injustes dont se plaignent les acteurs politiques... et de comprendre ces derniers.
L'ex-membre du Congrès, Tony Coehlo, affirme pour sa part que les journalistes ont un double standard quand ils refusent de se soumettre aux critères qu'ils appliquent aux autres. Il anticipe même le jour où un politicien "courageux" fera de ce phénomène un enjeu politique important qui plaira au grand public et lui rapportera des votes.
Quelques pistes
Parmi les solutions explorées afin de remédier à ce que les auteurs définissent comme un problème, il y a le nécessaire rapprochement des médias et du public. On cite par exemples les initiatives de quelques journaux américains où on a décidé de laisser le public déterminer en grande partie l'agenda des journalistes en matière de couverture des campagnes électorales, ce qui a donné moins de journalisme spectacle - orienté sur les sondages, les stratégies et la course de chevaux - et plus d'informations sur les enjeux jugés importants par la population.
Certains journalistes estiment quant à eux que la profession ne doit pas s'éloigner de ses normes déontologiques et de ses principes éthiques. Quand se présente une situation où la publication d'informations de nature privée est jugée nécessaire, des journalistes sont d'avis que cela doit être expliqué et justifié au public.
La rigueur demeure un thème récurrent dans l'enquête. Tous s'accordent pour dire que la rigueur et la véracité des informations demeurent les fondements de la profession. Cela ne va pas sans faire le procès des informations télévisées, notamment des stand-updes journalistes qui terminent leurs topos par des analyses et des spéculations que plusieurs jugent douteuses.
On souhaite également diminuer considérablement la présence de sources anonymes dans les compte-rendus. Lorsque celles-ci sont nécessaires, il faut en justifier la présence et tenter d'avoir plus d'une source.
Bien entendu, on souhaite aussi que les chiens de garde que sont les journalistes soient eux-mêmes surveillés et fassent l'objet de reportages journalistiques. Les auteurs estiment fragile l'argument selon lequel les journalistes ne sont pas des personnes publiques. Selon eux, leur travail a un impact sur le processus législatif qui en fait des acteurs sociaux d'importance, devant être soumis au regard médiatique. Informer le public à propos de la façon dont les journalistes font leur travail peut également aider à rapprocher ces deux groupes, suggèrent les auteurs.
Préjugés ou signal d'alarme?
La méconnaissance et les préjugés sont sans doute au rendez-vous lorsque le public porte un jugement sur les journalistes. Mais doit-on blâmer le public pour son ignorance? On peut difficilement exiger des citoyens d'avoir une connaissance adéquate d'une profession qui hésite à se dévoiler. Les journalistes ont en quelque sorte le monopole concernant l'information que le grand public peut obtenir à leur sujet. Si les journalistes ne parlent pas de leur profession, le public est condamné à son ignorance et à ses préjugés.
Ce qui étonne dans les résultats de cette enquête, c'est de constater la méfiance du public envers les journalistes, la sévérité de ses jugements et son désir d'en savoir davantage à leur sujet. C'est pourtant chez les médias américains que l'on retrouve le plus grand nombre de codes de déontologie, d'ombudsman et de journalistes qui se spécialisent dans la couverture des médias et des pratiques journalistiques.

Les résultats de la recherche pourraient ainsi refléter à la fois des préjugés et de l'ignorance, mais aussi le jugement éclairé d'une partie du public qui connaît assez bien les qualités et les défauts des journalistes. Il serait donc frivole de la part de ces derniers de ne pas tenir compte de l'opinion du public qui demeure la source de leur légitimité. Il faut peut-être à la fois repenser certaines pratiques, certaines attitudes et être plus transparent.
Finalement, on peut imaginer un moment ce que seraient les résultats d'une enquête similaire au Québec, où la critique des médias et des pratiques journalistiques est à peu près inexistante dans les principaux médias d'information; où les codes de déontologie sont rares ou incomplets ou non respectés dans les entreprises de presse; où les ombudsman sont absents si on fait exception de la Société Radio-Canada et du quotidien The Gazette.
Difficile de savoir si les résultats seraient dévastateurs ou non, les préjugés et l'ignorance pouvant jouer aussi bien en faveur qu'en défaveur des journalistes. Des sondages réalisés ici et là indiquent cependant que la crédibilité des journalistes n'est pas des plus élevée. Il s'agit peut-être d'un indice de mécontentement et de suspicion. 

Une telle recherche exigerait cependant des ressources financières importantes ainsi que le désir de connaître ce que le public pense de ses journalistes, quitte à ce que cela nous force à revoir nos lieux communs et nos idées reçues.

Notes
1. PHILLIPS, Bill et KEES, Beverly. Nothing Sacred - Journalism, Politics and Public Trust in a Tell-All Age, 1995, Freedom Forum center.
2. Ce sondage a cependant quelques faiblesses méthodologiques, reconnues par les auteurs. Sa marge d'erreur est supérieure à 4 % et il semble que ceux qui ont accepté de répondre à ses 54 questions ne soient pas représentatifs de la population américaine, en ce sens que les catégories socio-économiques les moins avantagées de la société y sont sous-représentées. Les auteurs estiment que si ces dernières avaient été proportionnelles dans leur échantillon, les critiques envers les journalistes et les politiciens auraient été encore plus négatives!

vendredi, mars 27, 2020

Critiquer les médias d'information, sans complaisance ni hostilité



Par Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur titulaire
Département de communication
Université d’Ottawa
Spécialiste de l’éthique, de la déontologie et de la sociologie du journalisme

(Version originale légèrement modifiée le 7 mai 2020)

Les médias d’information et leurs journalistes forment une institution sociale essentielle à la vitalité démocratique de notre société. Comme toute institution, elle ne peut accomplir son œuvre cruciale que sous le regard critique qui la rappelle, sans complaisance mais sans hostilité, à ses propres obligations eu égard au droit du public à une information de qualité.

Nul ne peut raisonnablement contester le rôle essentiel des médias d’information et de leurs journalistes, hormis certains idéologues extrémistes. Cela est encore plus vrai en temps de crise où le public est avidement à la recherche d’informations factuelles vérifiées et d’intérêt public qui l’aident à se protéger de périls réels, qu’ils soient viraux comme dans le cas de la Covid-19, ou causés par des conflits et diverses violences (terrorisme, criminalité, etc.).

Mais qui peut assumer la tâche ingrate mais et pourtant nécessaire de critiquer les médias, sinon des observateurs extérieurs à la profession? Le faire de l’intérieur est improbable - et risqué - pour diverses raisons.

Parce qu’ils ont des obligations de loyauté envers leur employeur, sont immergés dans leurs contraintes quotidiennes, sont fortement socialisés ou encore par solidarité, sinon par corporatisme, les journalistes sont probablement les moins aptes à exprimer publiquement et franchement une autocritique conséquente.

On retrouve certes ici et là des critiques de circonstance, qui visent plus ou moins précisément des médias et journalistes concurrents, mais rarement a-t-on droit à un discours (auto)critique qui va au-delà de l’anecdote – ou du règlement de comptes envers des tiers – pour évoquer les contraintes réelles qui pèsent sur leur travail, et affectent la qualité de l’information.

Chez les chercheurs intéressés au métajournalisme - cette forme de journalisme qui se spécialise à parler des médias - on identifie souvent des discours d’autodéfense de la profession, d’affirmation de sa nécessité, de promotion de sa légitimité, d’appels à l’aide même.

Sur le plan sociologique, il n’y a là rien d’étonnant. Les médias et leurs journalistes se comportent à l’image de tout groupe social qui se défend contre ce qui est perçu comme des menaces. Si bien que les discours critiques qui les visent sont interprétés comme des agressions, même quand ces discours mobilisent les principes éthiques et les règles déontologiques que les journalistes se sont librement données.

Les fonctions de la critique
Il y a pourtant plusieurs bonnes raisons, et même des vertus sociales, à encourager la critique des médias. Dans sa récente thèse de doctorat, David Cheruiyot, nous offre une variété de fonctions mises en évidence par une longue tradition de recherches en sciences sociales et de réflexion théoriques. En voici un bref survol que je vais commenter.

Outre le fait que la critique est un élément fondamental de la délibération démocratique dans un régime qui reconnaît la liberté d'expression, elle a pour fonction de garder conserver les médias sur leurs gardes, ce qui est en soi un avantage pour la démocratie. Les critiques agissent comme un cinquième pouvoir qui surveille le quatrième pouvoir, les «chiens de gardes des chiens de garde» de la démocratie, comme j’ai eu la chance de le développer ailleurs. La critique des médias est un élément essentiel de leur imputabilité. Celle-ci ne peut (et ne doit pas) se limiter à des dispositifs tels les conseils de presse, les médiateurs ou les ombudsmans, à propos desquels la recherche a clairement identifié les limites qui en fragilisent l’efficacité, la crédibilité et la légitimité. 

Les critiques font partie des audiences des médias et, sans en être pleinement représentatifs, ils font écho à des insatisfactions réelles que les publics ne verbalisent pas toujours, ou le font de la mauvaise façon. Les médias ont donc intérêt à les écouter s’ils ne veulent pas être progressivement ignorés par bon nombre de citoyens qui sont de plus en plus exigeants envers eux.

Par ailleurs, la critique des médias encourage le bon journalisme en insistant sur le respect des normes déontologiques les plus exigeantes, en reformulant et réitérant des idéaux et en encourageant certains comportements jugés plus conformes à l’éthique de la profession. Elle contribue à élaborer des contre-discours face aux discours pro domo et complaisants propres à toute institution sociale.

Les critiques des médias seraient en quelque sorte des « agents de régulation » extérieurs à une institution incapable d’en produire. En procédant à une évaluation critique de la qualité de l’information journalistique - l’information étant un bien public qui ne saurait appartenir uniquement aux journalistes - ils atténuent les risques que soient éventuellement créés des dispositifs d’imputabilité plus contraignants, de la part de l’État par exemple.

Par leur capacité à s’émanciper des contraintes organisationnelles, des routines et des réflexes du groupe d’appartenance, les critiques sont également des agents de changement. Leurs préoccupations peuvent rendre plus proéminents des enjeux qui échappent aux journalistes trop aux prises avec les impératifs de la production au quotidien. On l’a vu par le passé, les critiques peuvent ainsi les sensibiliser à des problèmes importants qui seraient de longue date dans l’angle mort des médias : pollution, agressions envers les femmes, paradis fiscaux, etc. 

À la lumière des fonctions énoncées brièvement ici, et qui mériteraient toutes de longs développements, il fait peu de doute que les critiques des médias sont légitimes. Ils protègent à la fois les publics contre des pratiques journalistiques transgressives, et les médias contre leur incapacité à produire une autocritique publique. À cet égard, les médias ne sont ni pires ni mieux que toutes les institutions sociales, et on aurait tort de considérer trop facilement les critiques des médias comme étant leurs ennemis.

Critique externe, critique interne
La critique des médias a généralement deux sources. La première, et probablement la plus répandue, provient de l’extérieur de la profession et mobilise des considérations parfois étrangères aux normes et aux pratiques reconnues par celle-ci. Elle est souvent motivée par des convictions idéologiques diverses; morales, religieuses, partisanes, corporatistes, institutionnelles, etc.

Aux normes déontologiques reconnues par les journalistes, ces critiques externes proposent, ou voudraient même imposer, d’autres normes et conduites plus favorables à leurs convictions et intérêts particuliers, même s’il faut reconnaitre que des intérêts particuliers ne sont pas toujours contraires à l’intérêt général. Chez les journalistes, ces critiques externes sont rarement considérées comme légitimes et ils ont raison de s’en méfier a priori. Ils devraient cependant examiner la valeur intrinsèque de ces critiques plutôt que de les rejeter catégoriquement, sans examen approprié, sous le simple prétexte qu’elles proviennent d’acteurs extérieurs à leur groupe. Encore une fois, si l'information est un bien public, tous peuvent alors la commenter, l'évaluer, l'apprécier comme la rejeter ou la contester.

L’autre source de la critique est interne. Elle repose de façon importante sur les principes éthiques et les règles déontologiques reconnues par la profession : respecter la vie privée, servir l’intérêt public, diffuser des informations factuelles vérifiées, faire preuve de rigueur, être impartial (sauf pour le journalisme d’opinion bien entendu), être équitable (ne pas piéger les gens sans juste motif, ne pas abuser de la vulnérabilité de certaines sources, etc.) et intègre (éviter les conflits d’intérêts, le plagiat, etc.).

J’ai longuement exposé ailleurs ce que sont les piliers normatifs du journalisme et il n’y a pas lieu de s’y attarder ici. Il suffit de dire que toute critique des médias qui repose sur ces considérations éthiques et déontologiques est pleinement légitime et doit être considérée comme une contribution essentielle pour améliorer le droit du public à une information de qualité.

À l’évidence, la critique des médias est un sport à risques pour quiconque l’exerce, surtout dans une société comme le Québec où tous se croisent ou se connaissent, où l’interdépendance est forte, le réseautage essentiel et les susceptibilités à fleur de peau. Elle est facilement assimilée à de l’hostilité, ce qui est un réflexe compréhensible, surtout quand les médias vacillent, sont menacés, et que des journalistes, par centaines, craignent de perdre leur emploi. Il est donc compréhensible qu’elle soit encore plus mal reçue que par le passé.

Reconnaissons cependant qu’elle a rarement été bien reçue, même en période de prospérité économique, quand les médias et leurs journalistes pouvaient se rassurer du fait qu’ils détenaient le monopole de l’information et se sentaient hors d'atteinte. Aujourd’hui, ils sont plus vulnérables que jamais, peut-être plus fragiles et réactifs à tout ce qui peut être perçu comme des menaces à leur survie. 

Faut-il, au nom de leur précarité, déclarer un moratoire sur la critique des médias? Cela rendrait-il service au droit du public à une information de qualité que de lui imposer le silence quand on lui sert des gros titres douteux, des spéculations sensationnalistes et inutilement anxiogènes, des informations imprécises ou incomplètes, des arguments fallacieux?

Il semble au contraire que la critique des médias devrait être reçue comme une nécessaire et indispensable injonction à s’améliorer sans cesse, comme les médias et les journalistes l’exigent à bon droit quand ils surveillent et critiquent le travail des élus, des policiers, de la justice, des institutions de santé et d’éducation et de tout ce qui a de l’importance en démocratie.

Bon courage à tous et à toutes.

dimanche, mars 22, 2020

De la responsabilité des médias et des journalistes au temps de Covid-19



Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur titulaire 
Département de communication de l’Université d’Ottawa
Spécialiste de l’éthique, de la déontologie et de la sociologie du journalisme

Pour les journalistes qui ont la chance d’œuvrer au sein de sociétés démocratiques respectueuses de la liberté de presse, l’enjeu éthique le plus immédiat demeure l’usage responsable de la liberté d’informer.

En temps de crise, les mots et les images ont le poids des drames qu’ils racontent et évoquent. La rigueur du raisonnement, l’exactitude de chaque affirmation, l’équité envers les victimes qui ne perdent pas leurs droits à la vie privée et à la dignité, l’intégrité morale qui interdit toutes omissions, déformations et exagérations trompeuses; telles sont les conditions obligées d’une information qui soit une vérité d’intérêt public. Hors de ces balises de la liberté responsable, le journalisme devient nuisance publique.

Il ne fait aucun doute que la pandémie qui menace des milliers de vie, sans compter ses répercussions économiques souvent catastrophiques pour des millions de gens, impose aux journalistes et aux médias un devoir d’information au-dessus de tout soupçon. 

Alors que la gravité objective de la situation est indéniablement la source de peurs, d’angoisses et d’anxiétés d’intensités variables, chaque citoyen, dans son champ de compétence, devrait avoir la ferme détermination de ne pas ajouter aux malheurs du monde, pour rappeler les célèbres propos d’Albert Camus.

Certes, la sociologie du journalisme nous permet de dévoiler et comprendre les facteurs comme les motivations qui influencent et expliquent les débordements et dérapages médiatiques. Elle nous enseigne aussi combien il est difficile, peut-être même illusoire en temps dit « normaux », d’espérer des prises de conscience aigüe pouvant conduire à des améliorations significatives. Mais nous vivons un moment critique qui ne peut se satisfaire de la routine et de la prise en compte égoïste ou narcissique d’avantages particuliers, de calculs à court terme.

L’enjeu est ailleurs. Il est dans l’endiguement de pratiques et réflexes valorisés et même encouragés en d’autres circonstances. Cela convoque des réflexions éthiques et le jugement moral propre à toute situation de crise.

La liberté responsable s’incarne dans des gestes professionnels qui doivent privilégier le droit du public à une information de qualité. Cela signifie des informations factuelles en lieu et place de spéculations, des titres et des manchettes qui respectent les faits et ne cherchent pas avant tout à servir les intérêts matériels des médias, ou encore la vanité de leurs journalistes à la recherche de la manchette la plus lue du jour, de l’opinion la plus répercutée dans les médias sociaux.

En tout temps s’impose l’obligation du mot juste, de l’expression précise, sans hyperbole anxiogène, sans prétention autre que d’aider simplement nos concitoyens à surmonter rationnellement, en toute lucidité, et sans les amplifier inutilement, les menaces qui pèsent sur leur existence.

Au quotidien, par exemple, cela signifie de ne pas transformer une projection statistique en affirmation catégorique, ne pas se laisser prendre aux pièges de ceux qui croient – même de bonne foi - avoir découvert le vaccin ou la thérapie salvatrice sans en avoir fait une démonstration conforme aux règles scientifiques, ne pas propager rumeurs douteuses et accusations anonymes non corroborées. Ou encore ne pas recourir à des arguments fallacieux, et donc trompeurs, dans le cadre des discours persuasifs que sont les chroniques, les éditoriaux, les émissions d’affaires publiques à la radio et à la télévision, les publications propres aux médias sociaux, etc.

C’est dire qu’en ces temps de crise, l’intérêt particulier des entreprises de presse que sont les médias - l’intérêt médiatique - ne doit en aucun cas se substituer à l’intérêt général.

À chaque fois que les médias et les journalistes sont soucieux des conséquences et de l’impact social de leur travail, quand ils sont conscients de leurs responsabilités civiques, ils œuvrent à leur légitimité sociale, à leur crédibilité ainsi qu’à la confiance qu’ils peuvent inspirer auprès des citoyens qu’ils prétendent servir.

Agissant avec le souci de servir l’intérêt public bien compris, ils contribuent à se sauver eux-mêmes en confirmant leur pertinence et leur utilité sociale envers les publics, les annonceurs et même les gouvernements qu’ils sollicitent de plus en plus afin d’obtenir des fonds publics permettant de perpétuer ce métier si noble et si essentiel quand il n’est pas controuvé.

Cela nécessite une saine autocritique, sans complaisance ni hostilité, en lieu et place de la commode satisfaction et d’un certain corporatisme. Cela conduit parfois à sortir du rang, à faire bande à part, à se dissocier du groupe d’appartenance au nom d’une solidarité plus large. Faire preuve de ce que Laurence Kohlberg a nommé le jugement moral de type post-conventionnel.

Cette responsabilité est à la fois le privilège et le coût de la liberté de la presse qui nous est indispensable, et qui peut servir de modèle inspirant pour les sociétés qui cheminent laborieusement vers des réformes démocratiques que l’on souhaite aussi virales que le Covid-19.

jeudi, mars 05, 2020

Confiance des Québécois envers leurs médias et journalistes : ne pas être victimes d’une illusion



Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur titulaire
Département de communication
Université d’Ottawa

On ne sait pas trop ce que le Centre d’étude des médias (CEM) et la maison de sondage CROP ont réellement mesuré dans leur étude portant sur la confiance des Québécois envers les médias et les journalistes. Si leurs résultats ont pu rassurer des professionnels de l’information, il se peut bien qu’on soit en face d’une confiance factice et les victimes d’une illusion.

Le rapport publié le 4 mars 2020 affirme que « La grande majorité des répondants disent faire “ très ” (16%) ou “ assez ” (67%) confiance aux médias d’information en général et 72% d’entre eux font confiance aux journalistes (11 % seulement leur faisant cependant “ très confiance ”)[1]» Il fait écho à des déclarations publiques et des résultats préliminaires dévoilés à l’automne 2019.

Le problème, et il est de taille, c’est qu’on ne sait aucunement à quoi renvoie la notion de confiance qui a été mesurée. On ne sait pas ce que les répondants avaient en tête quand ils se prononçaient à ce sujet, et encore moins si cela correspond à ce que les auteurs et le sondeur avaient en tête au moment de formuler ces questions. Bref, tous ces gens parlaient-ils de la même chose? Et ceux qui lisent, rapportent et interprètent ces données savent-ils de quoi il est question au juste?

Comme le reconnaissent les signataires du rapport du CEM, la notion de confiance peut prendre plusieurs sens d’un répondant à l’autre. Ils suggèrent notamment que la confiance peut être reliée à des valeurs tel le désintéressement, le dévouement, l’intégrité, la moralité, l’esprit public, etc. (p. 6). La confiance serait en quelque sorte la perception que la personne sondée reconnaisse aux autres (les médias, les journalistes en l’occurrence) les valeurs qu’elle partage : « Bref, les personnages publics en qui l’on a confiance sont donc ceux qui se comportent selon des valeurs que l’on partage » (p. 6). 

Ce début de conceptualisation de la notion de confiance n’a toutefois pas incité les auteurs à formuler des questions précises qui seraient reliées à ces aspects. Ils ont préféré se contenter de parler de confiance pour ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » (p. 6). 

Que valent les résultats obtenus?

Pour tenter de mesurer la confiance envers les médias et les journalistes, on s’est donc limité à demander successivement aux répondants du sondage : « À quel point avez-vous confiance envers... les médias de nouvelles et d’information en général... Les médias de nouvelles et d’information que vous consultez personnellement… Les nouvelles préparées par des journalistes dans les médias traditionnels (télévision, radio, journal) … Les commentaires des animateurs de la radio » (p. 85). S’en suivaient bien entendu des résultats analysés en fonction de catégories typiques (âge, langue, lieu de résidence, habitudes de consommation de médias, etc.).

Tout au long du rapport de recherche, les auteurs font référence à la confiance, comme s’il était évident que cette notion allait de soi. Or, telle que mobilisée ici, elle ne veut rien dire ou presque. On pourrait la comparer à un sentiment ou à une vague perception, mais rien de plus. Pour la bonne raison que la confiance est le résultat d’un jugement ou d’une évaluation qui repose sur des indicateurs (des attitudes, des perceptions, des opinions, des expériences, etc.) et que ce sont ces indicateurs qu’il fallait mesurer, comme cela se fait dans de nombreuses recherches en sciences sociales.

À titre d’exemple, pour mesurer le niveau de confiance envers le système de santé aux États-Unis, on a recours à 45 mesures différentes[2], et chaque mesure repose sur 12 questions qui permettent de quantifier le niveau de confiance. Les questions abordent des indicateurs reliés à l’honnêteté, la communication, la confiance, la confidentialité, l’équité, etc.

Dans un tout autre domaine, en plus de poser des questions utilisant le terme confiance (trust), des chercheurs les ont complétées avec des indicateurs précis : vous arrive-t-il souvent de prêter de l’argent à un ami? vous arrive-t-il souvent de prêter des biens personnels à des amis?[3] Appliqué aux médias et au journalisme, de tels indicateurs pourraient devenir : vous arrive-t-il souvent de prendre une décision (un vote, un investissement) en fonction de ce que vous avez lu, vu ou entendu dans des médias?

Aux États-Unis, les indicateurs de la confiance (trust) envers les médias sont bien connus. Par exemple, la Knight Foundation a développé des indicateurs qu’elle utilise dans ses enquêtes menées avec Gallup[4]. Il y est notamment question d’indicateurs tels que l’exactitude, la perception de biais, l’usage de sources douteuse ou de sources anonymes, le manque d’intégrité, le sensationnalisme, l’identité du propriétaire, la complétude, l’admission et la correction des erreurs, la pertinence des enjeux, l’équité, etc.

Plus récemment, en s’inspirant de recherches antérieures, on a développé en Allemagne un indicateur de confiance envers les médias en général[5], ce que cherchaient peut-être à faire les auteurs du rapport du CEM. Mais Prochazka et Schweiger ont pris la peine de développer une échelle de mesure pour ne pas se contenter d’une notion imprécise et floue à souhait. Dans leur modèle, la confiance est associée à des notions comme l’honnêteté, l’équilibre, l’objectivité, la complétude ou encore l’exactitude et ce qui semble vraisemblable. Plus les répondants évaluent positivement les médias en rapport avec ces indicateurs, plus on peut soutenir que leur confiance est élevée.

En Angleterre, le Trust Project associe étroitement la confiance à celle de l’intégrité, mais aussi à l’expertise des journalistes, à la distinction explicite des genres journalistiques, à la qualité des sources, la diversité des perspectives, aux rétroactions, etc.[6]

En France, depuis plus de 33 ans, le quotidien La Croix mesure la confiance en posant annuellement deux questions typiques. On demande par exemple aux répondants « Croyez-vous que les journalistes sont indépendants, c’est-à-dire qu’ils résistent aux pressions de l'argent? » et « Croyez-vous que les journalistes sont indépendants, c'est-à-dire qu'ils résistent aux pressions des partis politiques et du pouvoir politique ? »[7]. Voici deux questions reliées à un indicateur constitutif de la confiance, soit l’indépendance des médias, qui renvoie à leur intégrité. En effet, comment faire confiance à des médias ou journalistes dont on doute de l’indépendance et de l’intégrité?

De 2009 à 2012, la Chaire de recherche en éthique de l’Université d’Ottawa a utilisé ces mêmes questions dans le cadre de sondages menés auprès de Québécois, pour constater qu’entre 45 % et 53 % d’entre eux répondant « Non, ils ne sont pas indépendants… »[8].

Ces quelques exemples illustrent très bien qu’on ne saurait se contenter de mesurer la confiance envers des organisations, des institutions ou des médias en se limitant à demander aux gens à quel niveau ils leur font confiance ou pas. Sans parler de la notion de la crédibilité qui est distincte (exactitude de l’information, le fait d’y croire ou non) mais qui peut bien avoir été présente dans l’esprit des répondants.

La recherche scientifique sérieuse ne se contente plus de demander aux gens s’ils font confiance ou pas aux médias et aux journalistes. Elle prend la peine de fournir des caractéristiques de la notion de confiance, qu’elle transforme en indicateurs qui, à leur tour, deviennent des questions auxquelles les citoyens sont invités à répondre dans le cadre d’enquêtes quantitatives ou qualitatives.

Une grande confiance bien fragile

Ce qu’il y a de paradoxal dans l’enquête du CEM, qui rapporte que 83 % des Québécois font très ou assez confiance aux médias, et 72 % font très ou assez confiance aux journalistes, c’est de constater la chute importante de ces taux lorsque les questions portent sur des indicateurs précis qu’on peut associer à la notion de confiance. 

On peut ainsi lire: « 52,8 % des répondants considèrent que les journalistes se laissent manipuler par les politiciens et 62,1 % croient que la qualité de l’information dans les médias s’appauvrit » (p. 15). Ce que les auteurs considèrent faire partie de « Quelques bémols » à leurs résultats très positifs est pourtant révélateur de la fragilité de la notion même de confiancequ’ils ont utilisée. On a beaucoup confiance dans l’abstrait, mais pas tant que ça dans le concret!

Il est permis de croire que le taux de confiance réel se situe entre le 16 % des répondants qui répondent faire « très confiance » et le 67 % qui disent faire « assez confiance ».

De plus, le même jour où le CEM publie l’enquête québécoise, il publie aussi une autre recherche du Digital News Report 2019, intitulé Confiance envers les nouvelles et prudence de l’information. On y constate que seulement 52 % des répondants francophones sont en accord pour dire « Je pense qu’on peut faire confiance à la plupart des informations, la plupart du temps ». Et un peu plus (59%) étaient d’accord avec la proposition « Je pense pouvoir faire confiance à la plupart des informations que je consulte la plupart du temps »[9]. Bien que là encore la notion de confiance ne soit nullement définie, on constate qu’une formulation plus « diluée » (la plupart… la plupart du temps) de la confiance est loin d’atteindre le sommet vertigineux des taux rapportés dans la recherche du CEM.

À la lumière de ces considérations, il faut prendre avec beaucoup de réserves toutes les données de ce rapport où la notion de confiance est utilisée à toutes les sauces, car on ne sait pas vraiment de quoi il est question.

Dans leur conclusion, les auteurs, qui se disent étonnés du niveau élevé de confiance, sont contraints d’admettre que les répondants à leur enquête ont « une attitude ambiguë » quant à l’indépendance des journalistes. Il n’y a pourtant pas de quoi être vraiment étonné, à partir du moment où leur acception de la confiance est factice.



[2] OZAWA Sachiko et Pooja SRIPAD (2013), « How do you measure trust in the health system? A systematic review of the literature, Social Science & Medicine Volume 91, August 2013, Pages 10-14, (https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0277953613002724).
[3] Voir https://scholar.harvard.edu/files/laibson/files/measuring_trust.pdf
[4] Voir https://knightfoundation.org/reports/indicators-of-news-media-trust/
[5] PROCHAZKA Fabian et Wolfgang SCHWEIGER (2019) How to Measure Generalized Trust in News Media? An Adaptation and Test of Scales, Communication Methods and Measures, 13:1, 26-42.
[6] Voir https://thetrustproject.org/faq/#indicator
[7] Voir le plus récent Baromètre annuel https://www.la-croix.com/Economie/Medias/Barometre-medias-pourquoi-4-Francais-10-boudent-linformation-2020-01-15-1201072072
[8] Voir http://www.crej.ca/publications/CREJBarometre2012.pdf

mardi, novembre 26, 2019

Une liberté de la presse responsable, certes, mais une liberté de la presse avant tout



Extrait de La liberté de la presse et des médias dans l’espace francophone, Rapport d’experts sous la Présidence de M. Hervé Bourges, Organisation internationale de la Francophonie, Paris, décembre 2018, p. 57-63.

par Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur titulaire
Département de communication
Université d'Ottawa



On ne le dira jamais assez, il existe un lien fort entre le droit du public à une information de qualité, diversifiée et intègre, d’une part, et la santé de la vie démocratique des sociétés modernes d’autre part. La liberté de la presse est une composante essentielle, une condition nécessaire à toute vie démocratique. Il faut la souhaiter responsable, certes. Mais rien n’est plus facile, et inquiétant, que d’exiger la responsabilité de la presse, quand on ne lui a pas donné avant tout les moyens d’être libre.

Il ne peut y avoir d’exigences quant à l’éthique et la déontologie du journalisme que dans un contexte de grande liberté d’expression, où les médias et les journalistes ont la capacité de faire des choix autonomes, conformes aux valeurs morales fondamentales de leur société, loin de tout autoritarisme.

Quelques constats
Que sait-on de l’état du journalisme au sein de la Francophonie? En premier lieu, il varie en fonction des particularités économiques, géographiques, culturelles, religieuses et juridiques de chaque société. On sait aussi que les conditions matérielles et juridiques, pour ne retenir que les facteurs les plus conséquents, influent sur les pratiques journalistiques, sur la capacité réelle des médias et de leurs journalistes à produire des informations de qualité, diversifiés et intègres.

En second lieu, il n’y a pas de société parfaite où le journalisme puisse exister sans contraintes, que celles-ci proviennent des propriétaires de médias, de l’organisation de travail au sein de l’entreprise de presse, des annonceurs, des sources d’information ou de l’État. Il y a cependant des sociétés qui ont un réel souci de protéger la liberté de presse, où la presse elle-même a l’authentique désir de bien servir le droit du public à l’information : des sociétés qui reconnaissent l’apport extraordinaire du journalisme libre à la vitalité de la vie démocratique qui, à son tour, favorise la qualité de la vie collective, l’épanouissement des citoyens et le bon fonctionnement des institutions.

En troisième lieu, dans certains pays démocratiques francophones, respectueux des droits fondamentaux de la personne, il n’y a pas de lois spécifiques aux journalistes, tout citoyen étant soumis aux mêmes obligations et jouissant des mêmes droits. Dans d’autres pays, on retrouve un encadrement légal spécifique au travail journalistique. Dans certains cas, on impose ainsi des restrictions liberticides étrangères à la déontologie du journalisme, comme l’indique le rapport annuel de Reporters sans frontières.

Des circonstances exceptionnelles sont parfois invoquées pour limiter certaines libertés fondamentales, mais trop souvent elles servent de prétexte aux pouvoirs en place et n’ont rien de temporaire.

Finalement, la liberté de presse, absolument nécessaire, coexiste toujours avec des responsabilités. Celles-ci peuvent être dictées par les lois, surtout en ce qui a trait aux discours haineux ou à la diffamation. Elles devraient idéalement être compatibles et respectueuses des règles déontologiques légitimes, largement reconnues au niveau international. Conformément à la philosophie libérale et démocratique de l’autorégulation, de telles règles déontologiques émanent de délibérations éthiques libres et volontaires de la part des journalistes, au sein d’associations professionnelles ou de syndicats. C’est ce que l’on observe dans bon nombre de pays francophones où la liberté de presse est respectée par l’État et les tribunaux, en même temps qu’assumée par les médias et leurs journalistes.

Les piliers normatifs de l’éthique et de la déontologie du journalisme
Dans les pays où les journalistes ont librement et volontairement participé à des délibérations éthiques dans le but d’en dégager des règles déontologiques rigoureuses et opérationnelles, on observe la récurrence de quelques principes éthiques:
  • -  servir l’intérêt public et respecter la vie privée ;
  • -  chercher et diffuser la vérité ;
  • -  rigueur de la démarche journalistique ;
  • -  exactitude de l’information ;
  • -  impartialité des journalistes d’information ;
  • -  équité dans la collecte, le traitement et le suivi de        
  •     l’information ;
  • -   intégrité qui interdit le plagiat et les conflits d’intérêts.
Ces piliers normatifs se déclinent par la suite en règles déontologiques qui prescrivent (ou proscrivent parfois) des conduites et pratiques cohérentes. Sans être exhaustif, voici quelques-unes de ces règles :

  • -  ne pas envahir la vie privée ;

  • -  ne pas être au service d’intérêts particuliers ;

  • -  respecter l’anonymat de victimes de crimes sexuels ;

  • -  identifier les sources d’information et ne leur accorder la 
        protection de l’anonymat que dans certaines     
        circonstances ;

  • -  s’identifier comme journaliste sauf exception qu’il 
        faudra révéler et justifier après-coup ;

  • -  ne pas accepter de privilèges, cadeaux ou autres 
        avantages de nature à soulever des doutes quant aux à 
        motivations ;
    -  ne pas cumuler le journalisme et d’autres fonctions 
        publiques ou privées.

Ces règles entrent parfois en contradiction les unes avec les autres, et nécessitent à nouveau une délibération éthique, souvent au niveau des journalistes ou des médias, afin de trouver une solution optimale. Par exemple, il arrive que la vie privée d’une personnalité publique ou politique soit d’intérêt public, ou que l’on soit justifié de recourir à des procédés clandestins (une caméra cachée par exemple) pour découvrir une information importante. On assiste alors à des dérogations que l’on est en mesure d’expliquer et de justifier publiquement. Quand une telle justification publique est impossible ou inexistante, on se retrouve dans une situation de transgression ou de faute déontologique.

La déontologie n’est pas un ensemble sédimenté et immuable de règles de conduite. La réflexion éthique est essentielle pour se livrer à des remises en cause et pour faire face à de nouveaux défis. Ces dernières années, la revendication d’un droit à l’oubli s’est imposée comme un nouvel enjeu éthique pour les médias. En raison de l’accès à leurs archives en constante expansion, ces médias sont davantage exposés à des demandes de la part de citoyens qui estiment subir injustement des dommages à long terme. La réflexion éthique a déjà commencé afin d’élaborer des règles de conduite cohérentes et rationnelles pour faire face à de telles demandes qui n’ont pas toutes la même légitimité. Mais le chantier n’est pas complété.

Il ne fait pas de doute que d’autres enjeux cruciaux vont continuer à s’imposer dans les prochaines années, pensons notamment au défi du journalisme face au terrorisme ou aux algorithmes manipulateurs et trompeurs.

Régulations multiples et démocratiques
La liberté responsable de la presse repose sur différents dispositifs d’imputabilité ou de reddition de comptes. Il y a en effet une pluralité de moyens de régulations des pratiques journalistiques qui coexistent. Elles vont de l’hétérorégulation étatique, qui est le royaume de la loi dans un État de droit impartial et indépendant des pouvoirs politiques, à l’autorégulation professionnelle, en passant par différents modèles de corégulation.

L’hétérorégulation étatique existe dans tous les pays, mais les sociétés démocratiques veillent à la rendre la moins liberticide que possible, eu égard à la liberté d’expression de tous, qui est la condition nécessaire de la liberté de la presse. Dans certaines sociétés, prenons le cas du Québec ou des pays du Commonwealth par exemple, pour qu’un journaliste soit reconnu coupable de diffamation ou d’une faute civile, il devra être démontré qu’il a commis une faute déontologique ayant causé des dommages (matériels, moraux, etc.). Le journaliste y a droit à l’erreur de bonne foi, alors que la faute, elle, consiste en une transgression des règles de l’art que sont les normes déontologiques reconnues. 

La vérité de l’information d’intérêt public demeure certes la meilleure défense, mais comme on ne peut exiger la perfection, il reviendra au journaliste de démontrer qu’il a été prudent et raisonnable dans l’exécution de son travail, même si cela a conduit à diffuser des informations inexactes. Dans ces pays, les dommages matériels et moraux devront être compensés par les fautifs, mais il n’est pas question de privations de liberté et d’emprisonnement, car les sanctions trop sévères inhibent la liberté de presse.

L’autorégulation professionnelle renvoie quant à elle à des dispositifs tels que les conseils de presse, les ombudsmans ou les médiateurs de presse. On les retrouve dans bon nombre de pays démocratiques (Canada/Québec, Belgique, Suède, Suisse, etc.) ou en transition démocratique (Afrique du Sud, Tunisie, etc.). Dans d’autres pays (la France par exemple), on débat de l’idée de créer de tels tribunaux déontologiques, dont le seul pouvoir de sanction est moral (mise à jour: un Conseil de la déontologie journalistique et de la médiation a été instauré en 2019 en France)

Théoriquement, les dispositifs d’autorégulation sont absolument indépendants des pouvoirs publics, car ils sont issus d’initiatives volontaires des médias et de leurs journalistes qui les financent entièrement, en plus de prendre part à leurs activités. On y retrouve souvent des citoyens qui participent à leurs délibérations. 

Toutefois, presque tous les conseils de presse bénéficient de financements publics, ou ont été créés avec l’aide de gouvernements, ou pour échapper à un encadrement légal plus restrictif. Sans cette contribution financière de l’État, bien peu survivraient, surtout dans un contexte économique particulièrement difficile pour les médias privés. L’important est que l’aide publique n’entraîne aucune ingérence de l’État et de ses institutions dans le fonctionnement et les délibérations de ces dispositifs dits d’autorégulation.

Par ailleurs, on peut considérer que l’aide publique à des dispositifs dits d’autorégulation conduit plutôt à la corégulation démocratique. Mais celle-ci prend aussi d’autres formes. Par exemple, il arrive que des gouvernements confient les questions éthiques et déontologiques de la presse électronique à des organisations professionnelles ou des associations d’entreprises médiatiques, plutôt que de laisser cela entre les mains du régulateur étatique des ondes. C’est le cas, notamment, du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications du Canada (CRTC) qui a confié aux médias électroniques privés, détenteurs d’une licence de radiodiffusion, le soin d’élaborer des codes de déontologie et de gérer les plaintes provenant des citoyens. Ces médias sont regroupés au sein du Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR). Cela permet d’ajouter de la distance entre la gouvernance étatique et la régulation des pratiques journalistiques.

Un autre modèle de corégulation, le plus récent sans doute, est celui où les médias doivent tenir compte des commentaires et des doléances que les publics expriment sur les médias sociaux. C’est une corégulation informelle et spontanée, mêlant paroles profane et experte. Autrefois confinés dans un silence laissant croire à leur passivité, les publics peuvent maintenant intervenir directement auprès des entreprises de presse, de leurs propriétaires et gestionnaires, et des journalistes, afin de faire connaître leurs critiques, positives ou négatives. On a constaté que les médias ne peuvent pas être indifférents à ces citoyens qui sont au cœur de leur légitimité et même de leur survie économique, surtout dans un contexte de méfiance accrue et de perte de crédibilité.

La formation
Un moyen incontournable de favoriser une liberté responsable de la presse passe par la qualité de la formation. Cela concerne aussi bien la formation initiale que la formation continue, surtout dans les pays en transition démocratique où le journalisme a parfois subi des décennies d’autoritarisme, si bien que les praticiens ont perdu leurs repères éthiques et déontologiques.

Cette formation est à la fois pratique et théorique. Elle mise sur l’apprentissage des habiletés techniques de base, qui se déploient sur toutes les plateformes. Elle intègre des savoirs théoriques sur le fonctionnement des institutions locales, régionales et nationales. Elle doit aussi y ajouter des savoirs sur les acteurs internationaux et transnationaux, auxquelsn’échappent aucune société. Mais la formation ne peut ignorer les dimensions morales, éthiques et déontologiques du journalisme, au risque de nuire au droit du public à une information de qualité, diversifiée et intègre.
Les pays de la Francophonie ne sont pas laissés à eux-mêmes en matière de formation. 

Le réseau Théophraste des centres francophones de formation au journalisme a déjà rédigé, pour l’UNESCO, en 2009, un recueil de modèles de cursus pour la formation au journalisme. Outre une liste exhaustive de cours pratiques et d’objectifs pédagogiques, on y reconnait qu’une « bonne formation doit fournir aux étudiants des connaissances sur leur métier et les amener à réfléchir sur l’éthique et la déontologie du journalisme, sur les bonnes pratiques journalistiques et sur le rôle que le journalisme doit jouer dans la société, le sens à donner à sa responsabilité sociale » (2009, 11).

En raison de plusieurs facteurs, tous les pays de la Francophonie ne sont pas en mesure de fournir une formation initiale et continue de la même qualité. Les formateurs de ces pays le reconnaissent souvent, quand ils échangent avec leurs collègues du Nord, notamment. Ils ne cachent pas leurs besoins en termes de mise à niveau et de connaissance des normes internationales reconnues en matière de pratiques journalistiques. Ils savent très bien que l’éthique et la déontologie du journalisme sont des outils intellectuels essentiels pour assurer une liberté responsable de la presse adaptée à leur contexte local. C’est en même temps un cheminement obligé vers plus de démocratie.

Cette dimension morale du journalisme doit certes être inculquée aux journalistes actuels et futurs. Mais elle doit aussi être communiquée aux autres acteurs sociaux, afin qu’ils apprennent, eux aussi, à respecter la mission démocratique d’un journalisme libre.

* * *

Théophraste 
est un réseau institutionnel de l’Agence universitaire de la francophonie, créé en 1994 pour contribuer au développement de la pédagogie du journalisme, dans un esprit de solidarité et de partage des savoirs entre le Nord et le Sud.


UNESCO (2009), Modèles de cursus pour la formation au journalisme, Paris, 213 pages.
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