Analyse publiée dans la revue Espaces de la parole, vol. 5, no 1, Hiver-printemps 1999, pp. 29-31.
par Marc-François Bernier*
La question de la crédibilité de la presse est l'objet de nombreux débats professionnels et de contributions scientifiques, mais une question plus fondamentale, qui englobe et dépasse celle de la crédibilité, est cependant laissée pour compte: il s'agit de la légitimité du journalisme et des journalistes. On la croit inhérente à l'ordre social existant, indiscutable, d'une évidence aveuglante qu'on n'ose pas mettre en doute, comme il était impensable, jadis, de mettre en doute la légitimité des rois qu'on disait de descendance divine. La légitimité du journalisme tient à un consensus généralisé qu'on peut assimiler à un contrat social. Je propose ici une présentation sommaire des principaux éléments qui sont en jeu dans le processus de légitimation du journalisme.
Contrat social et représentativité
La légitimité du journaliste trouve son origine dans la volonté ou le consentement des informés, les citoyens, qui reconnaissent en lui un représentant. Cette idée selon laquelle «les journalistes et les élus puisent leur légitimité à la même source, le public» n'est pas nouvelle, mais il est bon de la remettre régulièrement sur la place publique, question d'en faire apprécier toute la puissance et l'importance. Dominique Wolton rappelle «aux journalistes que leur seule légitimité, la seule conditions de leur liberté, c'est le public. C'est aussi leur seul capital» . Si la légitimité se situe ailleurs que dans le stricte respect de la légalité, elle doit cependant être un attribut indispensable à qui possède le pouvoir d'influencer le déroulement des événements sociaux.
La légitimité de la presse se manifeste à travers un ensemble d'interactions, de faits et de mécanismes sociaux, parmi lesquels on trouve un contrat social déléguant aux journalistes le rôle de représentants du public auprès des détenteurs de pouvoir, afin que ces derniers rendent des comptes relatifs à l'accomplissement des devoirs et des responsabilités conférés par la communauté. Cette conception veut que le journalisme soit une fonction sociale dont la visée fondamentale est de favoriser l'intérêt public, la démocratie et le respect des valeurs humaines de base par la diffusion d'informations vraies et importantes. Dans cet esprit, la journaliste a le devoir premier d'assurer la vitalité démocratique de la société en informant ses concitoyens des faits pertinents à la conduite générale et autonome de leur vie.
Un tel contrat n'existe pas dans le texte, mais il constitue le prolongement naturel de la liberté d'expression et des vertus démocratiques qui y sont associées. Il y a similarité avec Jean-Jacques Rousseau qui a reconnu que même si les clauses de son Contrat social n'ont «peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues». Klaidman et Tom L. Beauchamp parlent d'un contrat implicite entre la presse et la société à partir duquel on peut justifier les privilèges de la presse afin qu'elle puisse fournir aux citoyens des informations adéquates concernant la sphère publique aussi bien que d'autres préoccupations. L'American Society of Newspaper Editors a formellement reconnu que la presse américaine jouit de libertés non seulement pour informer ou servir de forum des débats de société, mais aussi pour assurer une surveillance constante sur les détenteurs de pouvoirs, y compris la conduite des dirigeants gouvernementaux.
Les journalistes insistent pour «poser des questions que les gens poseraient s'ils étaient ici», comme on peut souvent l'entendre de la part de journalistes qui insistent pour forcer des personnalités publiques à répondre à leurs questions. Allan Levine, qui a étudié l'histoire des relations entre les journalistes et les différents premiers ministres du Canada, de 1967 à 1992, soutient que les journalistes se sont autoproclamés représentants du peuple et en ont tiré la certitude qu'ils avaient un droit d'accès au premier ministre Pierre Elliott Trudeau, ainsi qu'à ses ministres et aux fonctionnaires fédéraux. Dans leur étude portant sur les pratiques journalistiques et la couverture des campagnes électorales au Canada, William Gilsdorf et Robert Bernier ont également observé que la «plupart des journalistes estiment avoir un droit d'accès aux candidats, surtout aux chefs, et considèrent que ce droit est indissociable du rôle qu'ils jouent dans la société».
Le vieux couple liberté/responsabilité
Le couple liberté/responsabilité est un «vieux couple» conceptuel. Rappelons simplement que la liberté de presse est une extension de la liberté d'expression. Inspirée largement de la métaphore du «libre marché des idées», selon laquelle la vérité s'imposera si on permet l'expression des idées et des opinions, la liberté de presse présume que le bien être de la société et des individus qui la composent ne peut que profiter de l'absence de contraintes et de censure, outre les «limites raisonnables» de la loi.
Ainsi, les journalistes jouissent de libertés (sélection des sujets, accès libre à la profession, traitement de l’information) et privilèges (accès aux tribunaux, aux parlements, aux documents, aux personnalités publiques, etc.). Bien entendu, des contraintes pèsent sur eux. Elles proviennent de leur employeur, de leurs collègues de travail ou de leurs sources d'information. Ces dernières ont des stratégies, aussi précises que coûteuses dans certains cas, pour inciter les journalistes à porter attention à leur propos dans un premier temps, et à les diffuser à l'ensemble de la société dans un second temps.
Il faut aussi aborder la question des responsabilités et devoirs de la presse pour complexifier le tableau. Il importe ici de se limiter aux responsabilités fondamentales de la presse, celles sans lesquelles les journalistes perdraient toute légitimité, celles que les entreprises de presse et leurs journalistes devraient assumer en tout premier lieu avant de songer à divertir le public. Les médias doivent minimalement offrir des comptes rendus véridiques et complets à propos des événements d'importance pour le plus grand nombre de citoyens possible, insérer ces événements dans un contexte qui leur redonne leur sens véritable, servir de lieu d'échange des commentaires et des critiques et faire en sorte que les individus composant le public comprennent bien ce qui se passe dans leur entourage social. Les journalistes ont aussi la responsabilité d'agir de façon indépendante et honnête lorsqu'ils diffusent des informations. Ils doivent assumer pleinement leur rôle de représentants du public, et du public seulement, auprès des détenteurs de pouvoirs susceptibles d'influer directement ou indirectement sur le sort des citoyens. Ces responsabilités portent à conséquence si on prend le journalisme au sérieux.
L'éthique et la déontologie
C'est l'affrontement des concepts de liberté de la presse, y compris les excès et abus que cela peut comporter, et de le responsabilité de la presse, eu égard au contrat social, qui rendent nécessaires la réflexion éthique. Celle-ci nous préserve des égarements pouvant conduire au désordre, dans les cas d'une liberté de presse débridée et irrespectueuse des citoyens qu'elle doit servir, ou encore à l'asservissement de la presse par les principaux détenteurs de pouvoirs politiques et économiques.
Il existe un ensemble de procédures et de méthodes, acceptées ou désirées par la majorité des membres du corps journalistique ainsi que par divers publics. On débouche alors sur l'éthique et la déontologie professionnelle, sur des systèmes de valeurs hiérarchisées qui se manifestent concrètement par des règles et des codes de déontologie, des conseils de presse ou des ombudsman, pour ne nommer que les plus évidents. Ces codes et ces règles ont une grande importance dans le processus de légitimation car il permet de s'y référer dans le cadre de l'imputabilité des journalistes. On peut rendre des comptes à partir de règles et des codes déontologique explicites, en invoquant les principes qui les sous-tendent et en démontrant avoir respecté certaines valeurs professionnelles reconnues comme importantes.
C'est à l'aune des principes éthiques et des règles déontologiques que s'évaluent la pertinence de recourir ou non à certaines méthodes douteuses de cueillette d'information (caméras cachées, fausse identité, vols de documents) et de diffusion de ces mêmes information (simulations, mises en scènes, mensonges). C'est également en se référant à l'éthique et à la déontologie qu'on doit évaluer la pertinence, et justifier le cas échéant, de s'ingérer dans la vie privée de personnalités publiques comme celle de citoyens dits ordinaires.
L'imputabilité
On comprend assez facilement l'importance que l'éthique et la déontologie professionnelle prennent dans le processus de légitimation du journalisme. Les journalistes ne peuvent s'en éloigner sans risquer de miner leur légitimité professionnelle, sans parler de leur crédibilité. La meilleure façon d'aider les journalistes à rester en contact avec leurs responsabilités sociales, professionnelles et déontologiques est sans doute de les soumettre eux aussi au principe d'imputabilité qui consiste simplement à leur demander de rendre des comptes, de répondre de leurs décisions et de leurs pratiques.
La société est justifiée de réclamer des comptes non seulement de la part des dépositaires de sa souveraineté politique ou économique, mais aussi des dépositaires de droits, de privilèges, de libertés et de responsabilités d'informer honnêtement et impartialement que sont les journalistes. En s'affirmant représentants du public, les journalistes ne peuvent se limiter à parcourir seulement la moitié du chemin qu'ils empruntent. Ils ne peuvent aller simplement vers les détenteurs de pouvoirs, au nom des citoyens, y accomplir leurs tâches - chercher la vérité d'intérêt public et la diffuser au plus grand nombre - sans revenir vers ceux qui les ont délégués pour rendre compte des actes et des gestes posés en leur nom. Les citoyens doivent juger en connaissance de cause la qualité du travail et des comportements de ceux qui agissent à leur place et en leur nom.
Malheureusement, ces derniers échappent presque toujours au principe même d'imputabilité qu'ils invoquent haut et fort pour forcer les autres acteurs sociaux à faire preuve de transparence devant ce que certains nomment le tribunal de l'opinion publique, à défaut d'être un agora. Les journalistes ont souvent une conception sélective et tronquée de ce qu'est réellement l'imputabilité. Elle s'appliquerait en premier lieu aux représentants élus, puis aux représentants des corps intermédiaires, des professions, des associations diverses, bref à tous ceux qui assument un rôle social quelconque. Mais eux y échapperaient comme par enchantement. Pourtant, cette conception implicite de l'acteur social donc acteur imputable s'applique tout à fait à la profession de journaliste, dont on ne peut nier qu'elle détient un important pouvoir social, notamment celui d'influencer, sinon de construire de toute pièce pour certains événements, ce qu'on désigne comme étant l'opinion publique. Il est indéniable que le public, qui est la source de légitimité du journalisme dont tirent profit les journalistes, doit être en mesure d'évaluer, agréer ou critiquer le travail journalistique fait en son nom. La condition essentielle de cette évaluation, mais non la seule, est que le public soit informé à propos de ses informateurs. Il faut que l'auteur de la légitimation puisse surveiller les acteurs de la légitimation.
En résumé
L'élément dominant du processus de légitimation du journalisme est le contrat social. Sans lui, il est impossible d'aborder le thème de la légitimité du journalisme, laquelle dépend d'un consentement social minimal. Sans lui, pas de principe de représentativité non plus. Le contrat social réfère à son tour aux notions de libertés et responsabilités de la presse, lesquelles ont généré les droits et les devoirs qui permettent aux journalistes des respecter les clauses du contrat social et d'être de dignes représentants des citoyens. Ces libertés et responsabilités doivent être assumées de façon rationnelle, en fonction des valeurs sociales et professionnelles reconnues.
Ce qui conduit à l’éthique et la déontologie du journalisme, grâce auxquelles on peut justifier des pratiques professionnelles en regard de valeurs reconnues et de finalités avouées de la profession (servir l'intérêt public, par exemple) et justifier des pratiques marginales, dérogatoires aux règles déontologiques, dans la mesure où les valeurs sociales et les finalités professionnelles demeurent bien servies.
Afin d'assurer que le public ne soit pas victimes de pratiques professionnelles condamnables, intervient un autre élément essentiel du processus de légitimation, soit l'imputabilité en vertu de laquelle les journalistes doivent rendre des comptes au public concernant leurs pratiques, leurs attitudes, leurs décisions et les conséquences néfastes qu'elles ont pu avoir.
Conclusion
Le journalistes est un chercheur procédant à une forme d'interrogatoire public, au nom de ceux qu'il représente. Cela commande le respect de normes déontologiques insistant sur son honnêteté intellectuelle, son intégrité, sa rigueur et son impartialité. Autrement, il aura peine à plaider l'utilité sociale de sa fonction. Sera alors menacée sa légitimité qui lui permet de contraindre les puissants de ce monde à rendre des comptes qu'ils préféreraient souvent occulter afin de mieux consolider leur pouvoir politique, économique et social. Cette légitimité est sans doute ce qui distingue le plus les journalistes des autres communicateurs publics.
Sauvegarder la légitimité du journalisme doit être pris au sérieux. Il suffirait de quelques scandales d'envergure pour que la mauvaise réputation de quelques-uns contamine celle de leur profession, accréditant les premiers démagogues venus qui voudront “responsabiliser” à outrance la presse; cette presse qui devra alors admettre sa culpabilité pour avoir refusé de prendre les moyens appropriés visant à protéger le public contre les comportements contraires aux normes et valeurs de la profession.
Préserver la légitimité du journalisme passe obligatoirement par le contrôle des pratiques journalistiques. L'idéal de l'autodiscipline d'une des professions les plus libres qui soient s'est avéré une demi réussite dans les meilleurs cas, un pénible échec la plupart du temps. Il n'existe pas une façon idéale (one best way) de préserver la légitimité du journalisme. Il faudra plutôt recourir à un ensemble de moyens raisonnables, allant des codes de déontologie aux comités de vigilance des citoyens, en passant par les ombudsman et conseils de presse.
MétaMédias: Site francophone consacré à l'analyse, la critique et la recherche concernant les pratiques journalistiques. Archives de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa (2008-2014)
lundi, février 01, 1999
vendredi, février 06, 1998
Médias et suicides: les journalistes peuvent faire partie de la solution
Marc-François Bernier
Les intervenants scolaires, communautaires et du milieu de la santé de Coaticook ont peut-être crié trop vite «au loup!» en demandant aux médias d'information de ne plus parler des cas de suicide, par crainte de contagion, mais la question du traitement journalistiques du suicide demeure pertinente.
On peut se demander dans quelle mesure la couverture médiatique influence le comportement de jeunes aux prises avec des idées suicidaires. Mais dans le cas de la polyvalente La Frontalière, de Coaticook, ce n'est qu'au quatrième suicide que les médias nationaux en ont largement fait état, le troisième suicide ayant eu droit à une couverture discrète et locale. Il semble toutefois que les journalistes de Montréal n'aient pas hésité à publier le nom des victimes et les moyens utilisés pour s'enlever la vie, ce qui est discutable, comme nous le verrons plus loin.
Pour l'instant, il importe de faire valoir que le souci de prévention des intervenants de Coaticook est sans doute bien intentionné, mais que leur demande faite aux médias pour qu'ils cessent de parler des cas de suicide est nettement exagérée puisqu'un seul des cinq suicides de jeunes étudiants de la polyvalente est réellement «postmédiatique». Le souci préventif du milieu affligé par ces tristes événements s'est mué en une prescription de silence médiatique sur ce phénomène troublant.
Par un effet du hasard (la conférence de presse étant déjà prévue), les intervenants de Coaticook demandaient ce silence médiatique le jour même où le quotidien anglophone The Gazette publiait une entrevue avec un intervenant en prévention du suicide de la région de l'Estrie qui mettait en doute la valeur du programme de prévention du suicide de la polyvalente La Frontalière. Il y avait donc un intérêt public manifeste à ne pas fermer les yeux sur la vague de suicide affectant cette polyvalente depuis quelques mois.
La réaction de la section de l'Estrie de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a été de dénoncer, avec raison, la demande de taire les cas de suicide. D'autant plus que dans les semaines précédentes, les médias locaux avaient fait preuve de discrétion dans leur traitement des suicides des jeunes, indiquant ainsi leur désir de ne pas exploiter à outrance les drames humains vécus. Les journalistes locaux ont toutefois critiqué le Journal de Montréal qui a nommé les victimes et les quelques autres médias qui ont fait état des moyens utilisés par les jeunes pour s'enlever la vie, relate la présidente de la FPJQ-Estrie et journaliste Josée Cloutier.
La recherche
Le traitement journalistique des suicides peut être en cause dans le phénomène de contagion ou de mimétisme, que certains spécialistes nomment l'effet Werther, en référence aux suicides qu'aurait induit l'oeuvre classique de Goethe (Les souffrances du jeune Werther). Mais être EN cause ne signifie pas être LA cause. Sans prétendre aucunement avoir analysé de façon exhaustive la production savante à ce sujet, on est cependant en mesure de suggérer que le consensus scientifique en la matière est que la couverture médiatique des suicides n'est qu'une cause parmi tant d'autres, et sans doute pas la plus importante. Les maladies mentales, la toxicomanie, les problèmes familiaux, sentimentaux et sociaux sont à cet effet beaucoup plus déterminants. Le facteur médiatique peut cependant être un déclencheur, une incitation à passer à l'acte chez des individus déjà aux prises avec des idées suicidaires.
Lors d'un colloque consacré à cette question, en novembre 1989, des spécialistes de la santé mentale et de la santé publique du New Jersey ont convenu de l'existence de recherches scientifiques suggérant qu'il existe une relation entre la couverture médiatique de suicides et certains cas de suicide. Un récent document du Conseil permanent de la jeunesse (S.O.S. Jeunes en détresse!) fait également état de recherches scientifiques établissant statistiquement des relations entre la couverture médiatique et le nombre de cas de suicide. «La recherche disponible ne permet pas de déterminer si un type de média est plus en cause qu'un autre, mais il est plausible que les cas présentés de façon sensationnelle à la télé risquent davantage de toucher des jeunes vulnérables qu'une simple mention dans les faits divers d'un journal», peut-on y lire. Il semble aussi que l'effet Werther soit plus présent chez les adolescents, plus impulsifs, que chez les adultes, suggèrent différentes études. Rappelons toutefois que des relations statistiques suggèrent l'existence d'un lien, mais ne le prouvent pas. Elles ont cependant un poids qu'on ne peut ignorer quand on cherche à expliquer les causes de la contagion du suicide, ce qui permet d'attribuer une responsabilité aussi probable qu'indéfinie à la couverture médiatique.
Les précautions suggérées
Face aux effets potentiels de la couverture médiatique, on peut se demander si les médias doivent ou non traiter des cas de suicide. Mais cette interrogation paraît stérile à compter du moment où le suicide est conçu comme un phénomène social ou une problématique de société sur laquelle peuvent s'attarder en toute légitimité les journalistes. La vraie question qui se pose alors est de savoir quel traitement journalistique des cas de suicide permet à la fois de mieux comprendre et circonscrire la question tout en minimisant autant que possible les effets potentiels de contagion.
Dans un article publié en 1991 dans une revue savante consacrée à l'éthique des médias (Journal of Mass Media Ethics), Elizabeth B. Ziesenis suggère que les médias devraient présenter à leur public des pistes de solution ainsi que diverses options quand ils traitent des cas de suicide. Il faudrait également éviter de sombrer dans le sensationnalisme, c'est-à-dire ne pas trop insister dans les titres; ne pas donner trop de détails techniques quant aux moyens employés; ne pas en parler comme d'un acte romantique pouvant inspirer les individus suicidaires en période de crise; parler du suicide de temps à autre et non seulement lorsque l'actualité l'impose; aborder avec prudence les cas de suicide chez les adolescents, plus impulsifs et enclins à imiter le geste.
Des conseils similaires se retrouvent dans d'autres publications consacrées à l'étude de l'effet Werther. Un psychiatre irlandais spécialisé en la matière, John F. Connolly, insiste sur l'aspect romantique que des journalistes voudraient associer à certains suicides et y voit un raisonnement simpliste car les causes sont souvent beaucoup plus complexes et profondes que la dernière peine d'amour.
Les membres du groupe du New Jersey incitent les médias à traiter les suicides de façon factuelle et concise, en évitant les photographies dramatiques, la publication de détails morbides ou du «mode d'emploi» utilisé par les victimes. Ils avertissent leurs collègues des milieux de santé qu'il est contre-productif de demander aux médias de garder le silence sur des cas de suicide auxquels s'intéressent les journalistes (il importe de signaler ici que les médias québécois taisent quotidiennement la presque totalité des cas de suicide dont ils prennent connaissance). Ces spécialistes ajoutent qu'il y a certes des aspects médiatiques néfastes, mais qu'il y a aussi des aspects positifs pour la prévention du suicide, confirmant ainsi que tout se joue dans la façon dont les médias traitent l'information et que les journalistes peuvent faire partie de la solution.
Finalement, comme la couverture médiatique est un facteur parmi tant d'autres, il ne faut pas exagérer son importance dans l'étendue du phénomène, surtout quand on constate l'ampleur des problèmes auxquels sont confrontés les jeunes. Comme le dit Ziesenis, les journalistes sensibles aux mesures de précaution à prendre n'ont pas à se sentir coupable des cas de suicide qui surviennent dans leur communauté. Il y aura toujours des suicides, malgré toutes leurs précautions. Les journalistes qui prennent les précautions recommandées ne sauront peut-être jamais s'ils ont réellement sauvé des vies, mais ils auront au moins la certitude d'avoir assumé leurs responsabilités.
Les intervenants scolaires, communautaires et du milieu de la santé de Coaticook ont peut-être crié trop vite «au loup!» en demandant aux médias d'information de ne plus parler des cas de suicide, par crainte de contagion, mais la question du traitement journalistiques du suicide demeure pertinente.
On peut se demander dans quelle mesure la couverture médiatique influence le comportement de jeunes aux prises avec des idées suicidaires. Mais dans le cas de la polyvalente La Frontalière, de Coaticook, ce n'est qu'au quatrième suicide que les médias nationaux en ont largement fait état, le troisième suicide ayant eu droit à une couverture discrète et locale. Il semble toutefois que les journalistes de Montréal n'aient pas hésité à publier le nom des victimes et les moyens utilisés pour s'enlever la vie, ce qui est discutable, comme nous le verrons plus loin.
Pour l'instant, il importe de faire valoir que le souci de prévention des intervenants de Coaticook est sans doute bien intentionné, mais que leur demande faite aux médias pour qu'ils cessent de parler des cas de suicide est nettement exagérée puisqu'un seul des cinq suicides de jeunes étudiants de la polyvalente est réellement «postmédiatique». Le souci préventif du milieu affligé par ces tristes événements s'est mué en une prescription de silence médiatique sur ce phénomène troublant.
Par un effet du hasard (la conférence de presse étant déjà prévue), les intervenants de Coaticook demandaient ce silence médiatique le jour même où le quotidien anglophone The Gazette publiait une entrevue avec un intervenant en prévention du suicide de la région de l'Estrie qui mettait en doute la valeur du programme de prévention du suicide de la polyvalente La Frontalière. Il y avait donc un intérêt public manifeste à ne pas fermer les yeux sur la vague de suicide affectant cette polyvalente depuis quelques mois.
La réaction de la section de l'Estrie de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a été de dénoncer, avec raison, la demande de taire les cas de suicide. D'autant plus que dans les semaines précédentes, les médias locaux avaient fait preuve de discrétion dans leur traitement des suicides des jeunes, indiquant ainsi leur désir de ne pas exploiter à outrance les drames humains vécus. Les journalistes locaux ont toutefois critiqué le Journal de Montréal qui a nommé les victimes et les quelques autres médias qui ont fait état des moyens utilisés par les jeunes pour s'enlever la vie, relate la présidente de la FPJQ-Estrie et journaliste Josée Cloutier.
La recherche
Le traitement journalistique des suicides peut être en cause dans le phénomène de contagion ou de mimétisme, que certains spécialistes nomment l'effet Werther, en référence aux suicides qu'aurait induit l'oeuvre classique de Goethe (Les souffrances du jeune Werther). Mais être EN cause ne signifie pas être LA cause. Sans prétendre aucunement avoir analysé de façon exhaustive la production savante à ce sujet, on est cependant en mesure de suggérer que le consensus scientifique en la matière est que la couverture médiatique des suicides n'est qu'une cause parmi tant d'autres, et sans doute pas la plus importante. Les maladies mentales, la toxicomanie, les problèmes familiaux, sentimentaux et sociaux sont à cet effet beaucoup plus déterminants. Le facteur médiatique peut cependant être un déclencheur, une incitation à passer à l'acte chez des individus déjà aux prises avec des idées suicidaires.
Lors d'un colloque consacré à cette question, en novembre 1989, des spécialistes de la santé mentale et de la santé publique du New Jersey ont convenu de l'existence de recherches scientifiques suggérant qu'il existe une relation entre la couverture médiatique de suicides et certains cas de suicide. Un récent document du Conseil permanent de la jeunesse (S.O.S. Jeunes en détresse!) fait également état de recherches scientifiques établissant statistiquement des relations entre la couverture médiatique et le nombre de cas de suicide. «La recherche disponible ne permet pas de déterminer si un type de média est plus en cause qu'un autre, mais il est plausible que les cas présentés de façon sensationnelle à la télé risquent davantage de toucher des jeunes vulnérables qu'une simple mention dans les faits divers d'un journal», peut-on y lire. Il semble aussi que l'effet Werther soit plus présent chez les adolescents, plus impulsifs, que chez les adultes, suggèrent différentes études. Rappelons toutefois que des relations statistiques suggèrent l'existence d'un lien, mais ne le prouvent pas. Elles ont cependant un poids qu'on ne peut ignorer quand on cherche à expliquer les causes de la contagion du suicide, ce qui permet d'attribuer une responsabilité aussi probable qu'indéfinie à la couverture médiatique.
Les précautions suggérées
Face aux effets potentiels de la couverture médiatique, on peut se demander si les médias doivent ou non traiter des cas de suicide. Mais cette interrogation paraît stérile à compter du moment où le suicide est conçu comme un phénomène social ou une problématique de société sur laquelle peuvent s'attarder en toute légitimité les journalistes. La vraie question qui se pose alors est de savoir quel traitement journalistique des cas de suicide permet à la fois de mieux comprendre et circonscrire la question tout en minimisant autant que possible les effets potentiels de contagion.
Dans un article publié en 1991 dans une revue savante consacrée à l'éthique des médias (Journal of Mass Media Ethics), Elizabeth B. Ziesenis suggère que les médias devraient présenter à leur public des pistes de solution ainsi que diverses options quand ils traitent des cas de suicide. Il faudrait également éviter de sombrer dans le sensationnalisme, c'est-à-dire ne pas trop insister dans les titres; ne pas donner trop de détails techniques quant aux moyens employés; ne pas en parler comme d'un acte romantique pouvant inspirer les individus suicidaires en période de crise; parler du suicide de temps à autre et non seulement lorsque l'actualité l'impose; aborder avec prudence les cas de suicide chez les adolescents, plus impulsifs et enclins à imiter le geste.
Des conseils similaires se retrouvent dans d'autres publications consacrées à l'étude de l'effet Werther. Un psychiatre irlandais spécialisé en la matière, John F. Connolly, insiste sur l'aspect romantique que des journalistes voudraient associer à certains suicides et y voit un raisonnement simpliste car les causes sont souvent beaucoup plus complexes et profondes que la dernière peine d'amour.
Les membres du groupe du New Jersey incitent les médias à traiter les suicides de façon factuelle et concise, en évitant les photographies dramatiques, la publication de détails morbides ou du «mode d'emploi» utilisé par les victimes. Ils avertissent leurs collègues des milieux de santé qu'il est contre-productif de demander aux médias de garder le silence sur des cas de suicide auxquels s'intéressent les journalistes (il importe de signaler ici que les médias québécois taisent quotidiennement la presque totalité des cas de suicide dont ils prennent connaissance). Ces spécialistes ajoutent qu'il y a certes des aspects médiatiques néfastes, mais qu'il y a aussi des aspects positifs pour la prévention du suicide, confirmant ainsi que tout se joue dans la façon dont les médias traitent l'information et que les journalistes peuvent faire partie de la solution.
Finalement, comme la couverture médiatique est un facteur parmi tant d'autres, il ne faut pas exagérer son importance dans l'étendue du phénomène, surtout quand on constate l'ampleur des problèmes auxquels sont confrontés les jeunes. Comme le dit Ziesenis, les journalistes sensibles aux mesures de précaution à prendre n'ont pas à se sentir coupable des cas de suicide qui surviennent dans leur communauté. Il y aura toujours des suicides, malgré toutes leurs précautions. Les journalistes qui prennent les précautions recommandées ne sauront peut-être jamais s'ils ont réellement sauvé des vies, mais ils auront au moins la certitude d'avoir assumé leurs responsabilités.
vendredi, juin 13, 1997
Les journalistes sont des acteurs et ne doivent pas l'ignorer
Compte rendu d'un débat organisé par la section de Québec
de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec,
le 10 juin 1997, à Ste-Foy.
par Marc-François Bernier
Loin d'être de simples témoins «objectifs» de l'actualité, les journalistes sont des acteurs qui structurent la réalité qu'ils décrivent, commentent et analysent au même titre que les acteurs sociaux dont ils nous parlent à tous les jours.
Cette observation, devenue classique chez les chercheurs - notamment les sociologues de l'information - s'est imposée d'elle-même lors du débat organisé par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, section Québec, le 10 juin dernier. Sous le thème du journaliste «acteur» ou «témoin» de l'actualité, les quatre panelistes ont surtout abordé deux cas: soit le rôle des médias lors de l'émeute de la Fête nationale, survenu en juin 1996 dans le Vieux-Québec, ainsi que l'implication du quotidien Le Soleilau sein de la coalition qui faisant pression auprès des gouvernements québécois, canadien et vietnamien pour la libération de l'homme d'affaires Tran Trieu Quan.
Prenant la parole la première, Marie-Claude Gauvreau, du Centre d'étude sur l'emploi, a relaté l'enquête à laquelle elle a participé afin de mettre à jour les causes de l'émeute de la Fête nationale. Une partie du rapport traite du rôle des médias qui ont anticipé l'émeute en accordant à l'avance une large couverture aux rumeurs à ce sujet. Selon elle, les médias n'ont pas provoqué l'émeute de la Place d'Youville, mais ils y ont participé, ils ont été un «facteur aggravant» parce que la présence médiatique «confirme l'événement» avant même qu'il ne se produise. Mme Gauvreau ajoute que les médias «sont des acteurs, surtout quand le sensationnalisme l'emporte sur le sens des événements. Le problème est d'ignorer qu'on est acteur». Plus tard, elle dira que les médias n'ont pas juste anticipé cette manifestation, mais que certains journalistes avaient même demandé à des jeunes pourquoi il n'y avait pas eu d'émeute «un certain soir où c'était prévu».
Le directeur de l'information de Télévision Quatre-Saisons de Québec, Pierre Taschereau, reconnaît le phénomène de «l'effet de lentille» où la présence de caméras «a pour effet de gonfler l'importance d'un événement. La caméra peut légitimer des revendications». Mais il précise que la couverture médiatique n'a été intense qu'à la quatrième émeute, les trois premières ayant été couvertes après-coup «plutôt que de les avoir médiatiquement anticipées». Il justifie la couverture anticipée par le fait que «les autorités et tout le monde parlait de la St-Jean», mais admet aussi qu'il y a eu «des mots de trop» et que s'il y a eu «péché», cela est dû à la nature de la bête qu'est la télévision. Plus tard, il a reconnu que «l'événement et la concurrence nous gouvernent. On ne prend pas de chance, on y va (en direct)». Lucide, Taschereau affirme que lorsqu'il veut s'informer «je prends le journal», mais quand il s'installe devant la télévision, il veut simplement être intéressé. «La télévision est un médium de paresse. Il faut donner le plus avec le moins d'effort. J'ai l'obligation de cotes d'écoute et plus mon bulletin (de nouvelles) est vivant, plus il est concret et coloré plus il y a d'auditoire».
Dans le cas de Tran Trieu Quan, il y voit plutôt un «cas classique d'implication plus heureuse. C'est le prolongement des implications quotidiennes, comme choisir une nouvelle au lieu d'une autre. Le risque est assumé par les médias qui risquent leur crédibilité. Les médias cherchent aussi à améliorer leur image. Si le média se trompe dans sa cause, la salle des nouvelles le rappelle à l'ordre», croit-il.
Quant à Jean-Claude Picard, professeur au département de communication de l'Université Laval et longtemps responsable de l'information à la télévision de Radio-Canada, à Québec, il a fait un bref rappel historique du métier de journalisme qui a débuté par l'implication active des scribes, à l'époque du journalisme d'opinion. Les journalistes étaient alors des acteurs, voire des propagandistes, et ce n'est qu'au 20e siècle que le rôle d'observateur prétendument objectif est devenu dominant, parce que les journaux devenaient des véhicules publicitaires devant plaire au plus grand nombre de lecteurs possible.
M. Picard a par ailleurs fait valoir que les journalistes pouvaient être des acteurs «pour des raisons journalistiques», par opposition au fait de prendre partie pour certaines causes ou organisations. Il en a profité pour critiquer l'information spectacle qui est de plus en plus le lot de la télévision ainsi que l'implication du Soleil dans l'affaire Quan. «Ce n'est pas dans le rôle des médias de défendre des causes dans les pages d'information. On peut le faire dans des pages d'opinion. On doit tout faire pour préserver la crédibilité d'un journal et de ses journalistes».
En parlant de la diffusion en direct dont il réprouve l'usage abusif actuel, M. Picard affirme néanmoins que s'il était encore responsable de l'information télévisée, il prendrait aussi des chances avec le direct et si cela a pour effet de stimuler les émeutiers les policiers n'ont qu'à être plus nombreux! «On fait de moins en moins d'information à mon avis et de plus en plus de spectacle. La formule de TQS a commencé aux États-Unis, a été reprise à Toronto et adaptée à Québec. L'utilisation du direct nuit à l'information. Le travail du journaliste est de prendre du recul et de vérifier. On n'a plus le temps de le faire. J'étais de ceux qui ont demandé le plus de direct possible pour améliorer notre présence dans le marché», a-t-il poursuivi. Sachant très bien que cela est impossible, il suggère cependant que les télédiffuseurs s'entendent pour faire moins de direct car actuellement «plus personne ne risque d'aller dans le sens opposé des autres».
Jean-Claude Picard admet que l'affaire Quan a bien tourné, mais il se demande ce qui serait advenu si l'individu n'avait pas été aussi innocent qu'on le laissait croire. Pour appuyer son argument, il rappelle que personne ne pouvait imaginer que la Croix-Rouge se retrouverait un jour au milieu d'un scandale comme celui du sang contaminé. M. Picard estime finalement que l'implication du Soleil dans l'affaire Quan est un exemple du journalisme civique qui est «né d'un besoin de marketing» chez les journalistes américains.
Quant à Gilbert Lavoie, rédacteur en chef du Soleil, il reconnaît que son journal est «allé aux limites... on a dépassé les limites de l'information. Au départ, c'était une démarche d'information», a-t-il expliqué en parlant de l'enquête menée par le journaliste François Pouliot. C'est au retour de celui-ci et à la lumière des informations obtenues que Lavoie signe un éditorial en faveur de Quan. C'est parce qu'il était convaincu que le gouvernement fédéral n'allait pas «lever le petit doigt» pour faire libérer l'homme d'affaires et maître international de Taekwon-Do et que tout allait sombrer dans l'oubli que Le Soleil a décidé de foncer. En réponse à des questions provenant de journalistes présents au débat, M. Lavoie a ajouté que le gouvernement canadien n'avait pas donné l'heure juste au début de l'histoire. Il affirme cependant que si l'enquête journalistique qui se poursuit démontrait que Quan n'est pas aussi blanc qu'on le croit, «ça ferait la UNE», que c'est le journaliste François Pouliot s'en chargerait et «ça mériterait un commentaire» en page éditoriale. Il ajoute finalement que Le Soleil, comme entreprise, n'est pas allé plus loin que les gouvernements du Québec et du Canada, mais croit que les élections fédérales ont aidé à la libération de Quan.
Analyse critique
Le débat acteur-témoin engendre généralement beaucoup de confusion. Une façon de le résoudre serait de bien faire la distinction entre le soutien d'une entreprise de presse à une cause et l'implication de ses journalistes à cette cause. L'entreprise peut très bien adhérer à certaines causes, mais elle devrait faire en sorte que la couverture journalistique ne soit pas affectée. Dans le cas de Quan, l'implication de l'entreprise de presse a suivi le travail journalistique, ce qui indique l'existence d'un intérêt d'information ayant nettement précédé l'intérêt de promotion du journal, si cela a réellement été le cas. De plus, l'implication du Soleil a été publique et a respecté en cela le principe de transparence.
Par ailleurs, il faut se demander comment réagira Le Soleil lorsque d'autres bonnes causes similaires se présenteront. Faudra-t-il encore s'y impliquer, par souci de cohérence et d'équité? Et si l'implication devient pratique courante, est-ce que cela ne risque pas de modifier le fragile équilibre entre acteur impartial et acteur impliqué, si on admet que le journaliste est toujours un acteur. En fait, le vrai débat se situe sans doute à ce niveau puisque le journaliste n'est pas un témoin objectif dont le travail serait sans conséquence pour le déroulement des faits sociaux.
En vertu du principe d'impartialité qui guide le travail journalistique, on ne devrait pas embrigader les journalistes au service d'une cause. Ce n'est pas le nombre d'avocats et de défenseurs de bonnes causes qui manque et si le journaliste devient résolument un des leurs, le public et son droit à une information impartiale et complète est compromis. En effet, les journalistes impliqués dans de bonnes causes auront accès à des informations privilégiées qu'ils souhaiteront peut-être taire pour des motifs stratégiques qui seraient contraires au droit du public à l'information. L'implication journalistique serait un moindre mal si nous vivions dans une société où les journalistes acceptent d'être «couverts» au même titre que les autres acteurs sociaux, ce qui implique le risque d'être critiqués publiquement pour certaines pratiques irrégulières. Mais cela n'est pas le cas et l'implication journalistique, contrairement à celle des autres, se voit accorder une immunité médiatique contre toute critique dans une société où le «métajournalisme» est non toléré, souvent même réprimé par le milieu journalistique qui n'hésite pas à sanctionner le ou la collègue qui aura eu le malheur de jeter un regard journalistique et critique sur leurs pratiques.
Quant à la comparaison entre le journalisme civique et l'implication du Soleil dans l'affaire Tran Trieu Quan, elle est quelque peu boiteuse. En effet, le modèle «orthodoxe» du journalisme civique insiste justement sur le fait que les médias ne doivent pas prendre partie ou devenir les avocats de certaines causes ou solutions à des problèmes vécus par la communauté. On insiste surtout sur le rôle que les médias doivent avoir pour susciter et stimuler le débat public concernant des enjeux que la communauté trouvent importants. Dans les faits, Le Soleil a vécu une expérience plus proche du journalisme civique dans le cadre de sa série sur l'emploi, où le quotidien a voulu aider les gens à se trouver des emplois en devenant l'intermédiaire entre le public et ceux qui avaient des emplois à offrir. Ajoutons aussi que le modèle «orthodoxe» du journalisme civique, c'est-à-dire celui qui a malheureusement inspiré certaines dérives controversées, est né non pas d'un souci de marketing, mais de réflexions de journalistes exaspérés du cynisme des médias et du fait que les journalistes étaient déconnectés des préoccupations réelles du public (voir «Le civisme contre le cynisme»). On doit juger le journalisme civique sur ses fondements, ses prétentions et ses réalisations, et non à partir de ceux qui s'en servent pour des motivations différentes.
Sur le plan théorique, finalement, le débat témoin-acteur est la transposition du débat entre les tenants d'une théorie obsolète des médias comme miroirs de la société et ceux qui estiment que l'actualité médiatique est un construit, une coproduction des journalistes et de leurs sources d'information. Ces deux groupes d'acteurs ont des objectifs spécifiques à atteindre tout en tenant compte des contraintes techniques, stratégiques, organisationnelles, économiques, normatives et idéologiques de chacun. L'information journalistique, ou la nouvelle, est alors considérée comme la transformation d'un événement - parfois tout à fait artificiel comme les conférences de presse ou les mises en scène - en un produit médiatique grâce au travail combiné des journalistes et de leurs sources d'information.
- 30 -
13 juin 1997
MétaMédias ©
de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec,
le 10 juin 1997, à Ste-Foy.
par Marc-François Bernier
Loin d'être de simples témoins «objectifs» de l'actualité, les journalistes sont des acteurs qui structurent la réalité qu'ils décrivent, commentent et analysent au même titre que les acteurs sociaux dont ils nous parlent à tous les jours.
Cette observation, devenue classique chez les chercheurs - notamment les sociologues de l'information - s'est imposée d'elle-même lors du débat organisé par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, section Québec, le 10 juin dernier. Sous le thème du journaliste «acteur» ou «témoin» de l'actualité, les quatre panelistes ont surtout abordé deux cas: soit le rôle des médias lors de l'émeute de la Fête nationale, survenu en juin 1996 dans le Vieux-Québec, ainsi que l'implication du quotidien Le Soleilau sein de la coalition qui faisant pression auprès des gouvernements québécois, canadien et vietnamien pour la libération de l'homme d'affaires Tran Trieu Quan.
Prenant la parole la première, Marie-Claude Gauvreau, du Centre d'étude sur l'emploi, a relaté l'enquête à laquelle elle a participé afin de mettre à jour les causes de l'émeute de la Fête nationale. Une partie du rapport traite du rôle des médias qui ont anticipé l'émeute en accordant à l'avance une large couverture aux rumeurs à ce sujet. Selon elle, les médias n'ont pas provoqué l'émeute de la Place d'Youville, mais ils y ont participé, ils ont été un «facteur aggravant» parce que la présence médiatique «confirme l'événement» avant même qu'il ne se produise. Mme Gauvreau ajoute que les médias «sont des acteurs, surtout quand le sensationnalisme l'emporte sur le sens des événements. Le problème est d'ignorer qu'on est acteur». Plus tard, elle dira que les médias n'ont pas juste anticipé cette manifestation, mais que certains journalistes avaient même demandé à des jeunes pourquoi il n'y avait pas eu d'émeute «un certain soir où c'était prévu».
Le directeur de l'information de Télévision Quatre-Saisons de Québec, Pierre Taschereau, reconnaît le phénomène de «l'effet de lentille» où la présence de caméras «a pour effet de gonfler l'importance d'un événement. La caméra peut légitimer des revendications». Mais il précise que la couverture médiatique n'a été intense qu'à la quatrième émeute, les trois premières ayant été couvertes après-coup «plutôt que de les avoir médiatiquement anticipées». Il justifie la couverture anticipée par le fait que «les autorités et tout le monde parlait de la St-Jean», mais admet aussi qu'il y a eu «des mots de trop» et que s'il y a eu «péché», cela est dû à la nature de la bête qu'est la télévision. Plus tard, il a reconnu que «l'événement et la concurrence nous gouvernent. On ne prend pas de chance, on y va (en direct)». Lucide, Taschereau affirme que lorsqu'il veut s'informer «je prends le journal», mais quand il s'installe devant la télévision, il veut simplement être intéressé. «La télévision est un médium de paresse. Il faut donner le plus avec le moins d'effort. J'ai l'obligation de cotes d'écoute et plus mon bulletin (de nouvelles) est vivant, plus il est concret et coloré plus il y a d'auditoire».
Dans le cas de Tran Trieu Quan, il y voit plutôt un «cas classique d'implication plus heureuse. C'est le prolongement des implications quotidiennes, comme choisir une nouvelle au lieu d'une autre. Le risque est assumé par les médias qui risquent leur crédibilité. Les médias cherchent aussi à améliorer leur image. Si le média se trompe dans sa cause, la salle des nouvelles le rappelle à l'ordre», croit-il.
Quant à Jean-Claude Picard, professeur au département de communication de l'Université Laval et longtemps responsable de l'information à la télévision de Radio-Canada, à Québec, il a fait un bref rappel historique du métier de journalisme qui a débuté par l'implication active des scribes, à l'époque du journalisme d'opinion. Les journalistes étaient alors des acteurs, voire des propagandistes, et ce n'est qu'au 20e siècle que le rôle d'observateur prétendument objectif est devenu dominant, parce que les journaux devenaient des véhicules publicitaires devant plaire au plus grand nombre de lecteurs possible.
M. Picard a par ailleurs fait valoir que les journalistes pouvaient être des acteurs «pour des raisons journalistiques», par opposition au fait de prendre partie pour certaines causes ou organisations. Il en a profité pour critiquer l'information spectacle qui est de plus en plus le lot de la télévision ainsi que l'implication du Soleil dans l'affaire Quan. «Ce n'est pas dans le rôle des médias de défendre des causes dans les pages d'information. On peut le faire dans des pages d'opinion. On doit tout faire pour préserver la crédibilité d'un journal et de ses journalistes».
En parlant de la diffusion en direct dont il réprouve l'usage abusif actuel, M. Picard affirme néanmoins que s'il était encore responsable de l'information télévisée, il prendrait aussi des chances avec le direct et si cela a pour effet de stimuler les émeutiers les policiers n'ont qu'à être plus nombreux! «On fait de moins en moins d'information à mon avis et de plus en plus de spectacle. La formule de TQS a commencé aux États-Unis, a été reprise à Toronto et adaptée à Québec. L'utilisation du direct nuit à l'information. Le travail du journaliste est de prendre du recul et de vérifier. On n'a plus le temps de le faire. J'étais de ceux qui ont demandé le plus de direct possible pour améliorer notre présence dans le marché», a-t-il poursuivi. Sachant très bien que cela est impossible, il suggère cependant que les télédiffuseurs s'entendent pour faire moins de direct car actuellement «plus personne ne risque d'aller dans le sens opposé des autres».
Jean-Claude Picard admet que l'affaire Quan a bien tourné, mais il se demande ce qui serait advenu si l'individu n'avait pas été aussi innocent qu'on le laissait croire. Pour appuyer son argument, il rappelle que personne ne pouvait imaginer que la Croix-Rouge se retrouverait un jour au milieu d'un scandale comme celui du sang contaminé. M. Picard estime finalement que l'implication du Soleil dans l'affaire Quan est un exemple du journalisme civique qui est «né d'un besoin de marketing» chez les journalistes américains.
Quant à Gilbert Lavoie, rédacteur en chef du Soleil, il reconnaît que son journal est «allé aux limites... on a dépassé les limites de l'information. Au départ, c'était une démarche d'information», a-t-il expliqué en parlant de l'enquête menée par le journaliste François Pouliot. C'est au retour de celui-ci et à la lumière des informations obtenues que Lavoie signe un éditorial en faveur de Quan. C'est parce qu'il était convaincu que le gouvernement fédéral n'allait pas «lever le petit doigt» pour faire libérer l'homme d'affaires et maître international de Taekwon-Do et que tout allait sombrer dans l'oubli que Le Soleil a décidé de foncer. En réponse à des questions provenant de journalistes présents au débat, M. Lavoie a ajouté que le gouvernement canadien n'avait pas donné l'heure juste au début de l'histoire. Il affirme cependant que si l'enquête journalistique qui se poursuit démontrait que Quan n'est pas aussi blanc qu'on le croit, «ça ferait la UNE», que c'est le journaliste François Pouliot s'en chargerait et «ça mériterait un commentaire» en page éditoriale. Il ajoute finalement que Le Soleil, comme entreprise, n'est pas allé plus loin que les gouvernements du Québec et du Canada, mais croit que les élections fédérales ont aidé à la libération de Quan.
Analyse critique
Le débat acteur-témoin engendre généralement beaucoup de confusion. Une façon de le résoudre serait de bien faire la distinction entre le soutien d'une entreprise de presse à une cause et l'implication de ses journalistes à cette cause. L'entreprise peut très bien adhérer à certaines causes, mais elle devrait faire en sorte que la couverture journalistique ne soit pas affectée. Dans le cas de Quan, l'implication de l'entreprise de presse a suivi le travail journalistique, ce qui indique l'existence d'un intérêt d'information ayant nettement précédé l'intérêt de promotion du journal, si cela a réellement été le cas. De plus, l'implication du Soleil a été publique et a respecté en cela le principe de transparence.
Par ailleurs, il faut se demander comment réagira Le Soleil lorsque d'autres bonnes causes similaires se présenteront. Faudra-t-il encore s'y impliquer, par souci de cohérence et d'équité? Et si l'implication devient pratique courante, est-ce que cela ne risque pas de modifier le fragile équilibre entre acteur impartial et acteur impliqué, si on admet que le journaliste est toujours un acteur. En fait, le vrai débat se situe sans doute à ce niveau puisque le journaliste n'est pas un témoin objectif dont le travail serait sans conséquence pour le déroulement des faits sociaux.
En vertu du principe d'impartialité qui guide le travail journalistique, on ne devrait pas embrigader les journalistes au service d'une cause. Ce n'est pas le nombre d'avocats et de défenseurs de bonnes causes qui manque et si le journaliste devient résolument un des leurs, le public et son droit à une information impartiale et complète est compromis. En effet, les journalistes impliqués dans de bonnes causes auront accès à des informations privilégiées qu'ils souhaiteront peut-être taire pour des motifs stratégiques qui seraient contraires au droit du public à l'information. L'implication journalistique serait un moindre mal si nous vivions dans une société où les journalistes acceptent d'être «couverts» au même titre que les autres acteurs sociaux, ce qui implique le risque d'être critiqués publiquement pour certaines pratiques irrégulières. Mais cela n'est pas le cas et l'implication journalistique, contrairement à celle des autres, se voit accorder une immunité médiatique contre toute critique dans une société où le «métajournalisme» est non toléré, souvent même réprimé par le milieu journalistique qui n'hésite pas à sanctionner le ou la collègue qui aura eu le malheur de jeter un regard journalistique et critique sur leurs pratiques.
Quant à la comparaison entre le journalisme civique et l'implication du Soleil dans l'affaire Tran Trieu Quan, elle est quelque peu boiteuse. En effet, le modèle «orthodoxe» du journalisme civique insiste justement sur le fait que les médias ne doivent pas prendre partie ou devenir les avocats de certaines causes ou solutions à des problèmes vécus par la communauté. On insiste surtout sur le rôle que les médias doivent avoir pour susciter et stimuler le débat public concernant des enjeux que la communauté trouvent importants. Dans les faits, Le Soleil a vécu une expérience plus proche du journalisme civique dans le cadre de sa série sur l'emploi, où le quotidien a voulu aider les gens à se trouver des emplois en devenant l'intermédiaire entre le public et ceux qui avaient des emplois à offrir. Ajoutons aussi que le modèle «orthodoxe» du journalisme civique, c'est-à-dire celui qui a malheureusement inspiré certaines dérives controversées, est né non pas d'un souci de marketing, mais de réflexions de journalistes exaspérés du cynisme des médias et du fait que les journalistes étaient déconnectés des préoccupations réelles du public (voir «Le civisme contre le cynisme»). On doit juger le journalisme civique sur ses fondements, ses prétentions et ses réalisations, et non à partir de ceux qui s'en servent pour des motivations différentes.
Sur le plan théorique, finalement, le débat témoin-acteur est la transposition du débat entre les tenants d'une théorie obsolète des médias comme miroirs de la société et ceux qui estiment que l'actualité médiatique est un construit, une coproduction des journalistes et de leurs sources d'information. Ces deux groupes d'acteurs ont des objectifs spécifiques à atteindre tout en tenant compte des contraintes techniques, stratégiques, organisationnelles, économiques, normatives et idéologiques de chacun. L'information journalistique, ou la nouvelle, est alors considérée comme la transformation d'un événement - parfois tout à fait artificiel comme les conférences de presse ou les mises en scène - en un produit médiatique grâce au travail combiné des journalistes et de leurs sources d'information.
- 30 -
13 juin 1997
MétaMédias ©
jeudi, juin 05, 1997
Quand le port du bonnet hygiénique devient un enjeu électoral...
Marc-François Bernier
Au début de la campagne, l'observateur averti s'attendait bien entendu à ce que les médias, la télévision surtout, nous rapportent les événements comme s'il s'agissait d'une course de chevaux, en accordant une importance démesurée aux sondages, à l'image des candidats vedettes, aux prétendus gagnants des débats des chefs, etc.
Quand on sait que cette forme de couverture électorale ne peut s'imposer qu'au détriment des enjeux sociaux importants, on ne s'étonne pas que les élections nous apparaissent aussi ennuyantes. Des enquêtes réalisées aux États-Unis suggèrent que c'est justement ce style de couverture médiatique qui ennui le public qui ne retrouve pas de réponses à ses préoccupations quotidiennes dans les propos des candidats et candidates que leur rapportent les journalistes.
Évidemment, il est plus facile pour les journalistes d'exercer ce qu'ils nomment leur esprit critique (lire leur cynisme) sur la forme de la campagne que sur le fond; il est beaucoup plus facile de mettre en scène quelques «scrums» improvisés que de forcer les candidats à démontrer clairement en quoi leur programme est bon pour le public. S'attarder sur le déroulement de la campagne ou sur les réactions d'un candidat aux déclarations de ses adversaires est moins compromettant que de jeter un regard critique et analytique sur leurs programmes, de poser les questions pertinentes et de faire profiter le public de ce travail intellectuel minimal chez quiconque prétend informer (et non divertir) ses concitoyens.
On peut certes répliquer que les journalistes ne font que travailler sur le même terrain que les politiciens et leur personnel politique obsédés par les images, et qu'en rapportant les faiblesses communicationnelles d'une organisation, ils ne font que prendre en défaut ceux qui voulaient les utiliser pour berner la population. Cela est sans doute vrai, mais dans un système démocratique où le débat public est fondé sur l'usage de la raison, l'obsession stratégique doit céder le pas au compte rendu et à la diffusion des idées, à l'analyse articulée et vulgarisée des propositions des différentes formations politiques en rapport avec des enjeux précis.
Prenons le cas de Gilles Duceppe, qui est le plus évident. On ne peut pas rester insensible à l'acharnement médiatique dont il a été victime, notamment de la part du journaliste Daniel L'Heureux, de la Société Radio-Canada. La campagne électorale n'était vieille que de quelques jours que M. L'Heureux tentait de nous convaincre que le déroulement de la campagne était chaotique pour le chef bloquiste. Il insistait alors sur l'image de Duceppe portant le désormais célèbre bonnet hygiénique et y allait d'un commentaire assez mesquin en suggérant que le chef des souverainistes ressemblait à la Môman de La petite vie (autrement dit, y'avait l'air d'un deux d'pique!). Un peu plus tard, il émettait un autre jugement de valeur en qualifiant la performance du même Duceppe qui prenait la parole après Lucien Bouchard et Yves Duhaime, dans une assemblée partisane. Il nous montrait aussi un travailleur se tromper de nom et appeler le chef bloquiste «M. Latullipe».
Le lendemain, comme pour se donner raison, le même journaliste consacre une partie importante de son reportage du Téléjournal au fait que le chauffeur d'autobus des journalistes chargés de suivre Duceppe s'était trompé de chemin. On sait que d'autres journalistes ont insisté sur des anecdotes tout aussi triviales et juvéniles lorsque des événement similaires ont impliqué les chauffeurs d'autobus transportant les journalistes suivant le premier ministre Jean Chrétien. Le même L'Heureux n'a pu réprimer son envie d'évoquer encore une fois l'épisode du bonnet à la toute fin de la campagne électorale quand il a fait remarquer que le petit enfant que le chef bloquiste embrassait (pour tenter de projeter une image chaleureuse de lui-même, sans doute) portait lui aussi un bonnet.
Que retenir d'un tel traitement médiatique, sinon qu'une des premières qualités que certains journalistes recherchent chez à un candidat, et mettent ensuite en évidence, est qu'il soit sans failles à propos de choses qui sont absolument sans importance pour les citoyens et pour la conduite des affaires de l'État? Cette insistance douteuse sur des anecdotes du genre implique-t-elle vraiment l'existence d'un lien rationnel et démontrable entre l'apparence d'un individu et ses qualités personnelles ou politiques? Peut-on vraiment insinuer qu'un homme n'est pas digne de la confiance du public parce qu'un chauffeur d'autobus s'est trompé? Si c'est le cas, alors les reportages de ce genre sont tout à fait d'intérêt public. Mais si on ne peut pas faire cette démonstration, ils sont injustifiables sur le plan de l'information journalistique prétendant servir le droit légitime du public à une information pleine et entière.
Ce qu'il faut reprocher à ce genre de pratique journalistique, c'est qu'à force de nous dire si la journée a été bonne ou mauvaise pour un candidat, notamment dans ses relations avec les journalistes, on oublie de chercher à savoir si la journée a été bonne ou mauvaise pour les citoyens, si les enjeux soulevés sont importants, si les solution proposées sont intéressantes, si les arguments des candidats sont valides ou fallacieux, etc.
Avec de telles habitudes professionnelles, on comprend l'inquiétude manifestée par de nombreux journalistes et par leurs représentants syndicaux de voir l'ombudsman de Radio-Canada former des comités de citoyens chargés de porter à leur tour un jugement sur le travail des journalistes ayant la lourde mission de les informer. Il faut simplement espérer que nous pourrons prendre connaissance des commentaires formulés au sein de ces comités.
Ce que de tels dérapages médiatiques mettent en évidence, c'est que la communication politique est un jeu qui se joue entre deux groupes d'acteurs étroitement dépendants les uns des autres - journalistes et politiciens - tandis que le public est laissé pour compte. Les formations politiques cherchent de moins en moins à convaincre les opinions publiques et de plus en plus à flatter et à tirer profit des émotions du public. Pour ce faire, ils mettent de l'avant des stratégies de communication centrées sur l'impact télévisuel de leur campagne électorale. Coincés au coeur de cette stratégie et confinés à suivre la caravane des chefs, les journalistes n'ont pour seule marge de manoeuvre que celle de mettre à jour les bévues, les faiblesses organisationnelles et stratégiques des candidats et de leur entourage.
Les lapsus que les journalistes corrigent pour eux-mêmes en reprenant dix fois leur «stand-up», ils ne les pardonnent pas aux candidats pressés de questions qui laissent échapper un mot malheureux. Quel journaliste peut sérieusement affirmer que Jean Chrétien croit vraiment qu'il y a des armes nucléaires à portée des enfants dans les maisons? En insistant à outrance sur ces quelques mots, les journalistes assument presqu'un rôle partisan puisqu'ils ont recours au même simplisme que les adversaires du premier ministre qui se feront eux aussi un malin plaisir à ridiculiser cette maladresse. La responsabilité civique des journalistes consiste ici à forcer les candidats à recentrer leurs discours sur des enjeux d'importance pour le bien être des citoyens au lieu d'amplifier avec complaisance la ronde des moqueries partisanes.
Les journalistes prennent bien soin d'enlever leur bonnet hygiénique et de se recoiffer à la perfection, de se refaire une beauté dans certain cas, avant de diffuser et de commenter des images d'un candidat à qui le même chapeau ne fait visiblement pas. J'essaie encore d'imaginer ce que serait la crédibilité des reportages de ces journalistes si on les montrait à l'écran, coiffés du bonnet qu'ils devaient sûrement porter en accompagnant Duceppe dans cette entreprise de produits laitiers, mais je ne vois que des journalistes qui se montrent à nous sous leur meilleur jour... apparent.
Mon intention n'est pas de me livrer à une analyse exhaustive de la couverture médiatique de la campagne électorale. Il me suffit de mettre en évidence ces quelques dérapages qui me semblent injustifiables si on prend le journalisme moindrement au sérieux. Cela est déjà très risqué au Québec où la critique des pratiques journalistiques est encore considérée comme une hérésie chez un grand nombre de collègues.
Une critique exhaustive des «gaffes médiatiques» devrait aussi mentionner la fausse manchette de CTV qui a prétendu que le Bloc québécois avait un site internet qui se moquait de Jean Chrétien, alors que ce site appartient aux bleus poudre de 100 Limite. Peu importe les faits, CTV a refusé de se rétracter. Heureusement pour le public anglophone de la région métropolitaine, le quotidien The Gazette a rectifié les faits dans son édition du vendredi 23 mai.
On devrait aussi évoquer la controverse entourant l'interruption prématurée (et prétendument accidentelle) de la diffusion d'une assemblée partisane des bloquistes au moment même où Duceppe allait prendre la parole. Soulignons simplement la présence d'explications officielles en contradiction avec ce qu'un journaliste du Devoir, présent à RDI à ce moment, dit avoir entendu concernant l'intervention du patron de l'information. Je laisse à d'autres le soin d'analyser l'interprétation que Michel Vastel, du Soleil, a fait d'un certain passage du livre de Jacques Parizeau, mais tout me semble dit à partir du moment où le journaliste affirme qu'il maintient son «interprétation». Personne ne peut nier que Vastel ait compris à sa manière quelques phrases interprétées autrement par d'autres.
Bien entendu, et heureusement, en marge de ces palabres médiatiques axés sur les apparences, les stratégies et l'éphémère, on a aussi eu droit à des émissions et à des reportages plus substantiels. Je pense notamment aux nombreuses émissions du Point des citoyens, à la diffusion d'événements en direct à RDI et même à la couverture intégrale de la campagne électorale diffusée par le canal parlementaire (CPAC) qui nous a permis de mieux connaître les candidats, leurs points de vue et les préoccupations réelles des citoyens.
Il faut également saluer le «reality check» du quotidien The Gazette, repris ensuite par Michel Morin de Radio-Canada, concernant une affirmation sans fondement de Gilles Duceppe sur l'importance des investissements étrangers au Québec, l'année dernière. Ce genre de vérification des affirmations partisanes est cependant trop rare, dans nos médias québécois. Les citoyens et la démocratie seraient les premiers gagnants si nous, journalistes, consacrions plus d'énergie à vérifier la validité des affirmations des candidats au lieu de nous satisfaire d'embellir ou de nuire à leur image. Voilà bien une façon d'exercer notre sens critique qui est rationnelle et tout à fait conforme à l'esprit du sain débat public.
Soumis à cette surveillance, les candidats et leur machine électorale ne pourraient plus miser exclusivement sur l'apparence et la rhétorique trompeuse. Cela ne rendrait pas notre système politique parfait, et encore moins ceux qui y oeuvrent. Mais cela donnerait tout son sens à la mission d'informer et on en aurait presque fini des dérapages médiatiques qui alimentent désabusement et désintérêt chez nos concitoyens.
Au début de la campagne, l'observateur averti s'attendait bien entendu à ce que les médias, la télévision surtout, nous rapportent les événements comme s'il s'agissait d'une course de chevaux, en accordant une importance démesurée aux sondages, à l'image des candidats vedettes, aux prétendus gagnants des débats des chefs, etc.
Quand on sait que cette forme de couverture électorale ne peut s'imposer qu'au détriment des enjeux sociaux importants, on ne s'étonne pas que les élections nous apparaissent aussi ennuyantes. Des enquêtes réalisées aux États-Unis suggèrent que c'est justement ce style de couverture médiatique qui ennui le public qui ne retrouve pas de réponses à ses préoccupations quotidiennes dans les propos des candidats et candidates que leur rapportent les journalistes.
Évidemment, il est plus facile pour les journalistes d'exercer ce qu'ils nomment leur esprit critique (lire leur cynisme) sur la forme de la campagne que sur le fond; il est beaucoup plus facile de mettre en scène quelques «scrums» improvisés que de forcer les candidats à démontrer clairement en quoi leur programme est bon pour le public. S'attarder sur le déroulement de la campagne ou sur les réactions d'un candidat aux déclarations de ses adversaires est moins compromettant que de jeter un regard critique et analytique sur leurs programmes, de poser les questions pertinentes et de faire profiter le public de ce travail intellectuel minimal chez quiconque prétend informer (et non divertir) ses concitoyens.
On peut certes répliquer que les journalistes ne font que travailler sur le même terrain que les politiciens et leur personnel politique obsédés par les images, et qu'en rapportant les faiblesses communicationnelles d'une organisation, ils ne font que prendre en défaut ceux qui voulaient les utiliser pour berner la population. Cela est sans doute vrai, mais dans un système démocratique où le débat public est fondé sur l'usage de la raison, l'obsession stratégique doit céder le pas au compte rendu et à la diffusion des idées, à l'analyse articulée et vulgarisée des propositions des différentes formations politiques en rapport avec des enjeux précis.
Prenons le cas de Gilles Duceppe, qui est le plus évident. On ne peut pas rester insensible à l'acharnement médiatique dont il a été victime, notamment de la part du journaliste Daniel L'Heureux, de la Société Radio-Canada. La campagne électorale n'était vieille que de quelques jours que M. L'Heureux tentait de nous convaincre que le déroulement de la campagne était chaotique pour le chef bloquiste. Il insistait alors sur l'image de Duceppe portant le désormais célèbre bonnet hygiénique et y allait d'un commentaire assez mesquin en suggérant que le chef des souverainistes ressemblait à la Môman de La petite vie (autrement dit, y'avait l'air d'un deux d'pique!). Un peu plus tard, il émettait un autre jugement de valeur en qualifiant la performance du même Duceppe qui prenait la parole après Lucien Bouchard et Yves Duhaime, dans une assemblée partisane. Il nous montrait aussi un travailleur se tromper de nom et appeler le chef bloquiste «M. Latullipe».
Le lendemain, comme pour se donner raison, le même journaliste consacre une partie importante de son reportage du Téléjournal au fait que le chauffeur d'autobus des journalistes chargés de suivre Duceppe s'était trompé de chemin. On sait que d'autres journalistes ont insisté sur des anecdotes tout aussi triviales et juvéniles lorsque des événement similaires ont impliqué les chauffeurs d'autobus transportant les journalistes suivant le premier ministre Jean Chrétien. Le même L'Heureux n'a pu réprimer son envie d'évoquer encore une fois l'épisode du bonnet à la toute fin de la campagne électorale quand il a fait remarquer que le petit enfant que le chef bloquiste embrassait (pour tenter de projeter une image chaleureuse de lui-même, sans doute) portait lui aussi un bonnet.
Que retenir d'un tel traitement médiatique, sinon qu'une des premières qualités que certains journalistes recherchent chez à un candidat, et mettent ensuite en évidence, est qu'il soit sans failles à propos de choses qui sont absolument sans importance pour les citoyens et pour la conduite des affaires de l'État? Cette insistance douteuse sur des anecdotes du genre implique-t-elle vraiment l'existence d'un lien rationnel et démontrable entre l'apparence d'un individu et ses qualités personnelles ou politiques? Peut-on vraiment insinuer qu'un homme n'est pas digne de la confiance du public parce qu'un chauffeur d'autobus s'est trompé? Si c'est le cas, alors les reportages de ce genre sont tout à fait d'intérêt public. Mais si on ne peut pas faire cette démonstration, ils sont injustifiables sur le plan de l'information journalistique prétendant servir le droit légitime du public à une information pleine et entière.
Ce qu'il faut reprocher à ce genre de pratique journalistique, c'est qu'à force de nous dire si la journée a été bonne ou mauvaise pour un candidat, notamment dans ses relations avec les journalistes, on oublie de chercher à savoir si la journée a été bonne ou mauvaise pour les citoyens, si les enjeux soulevés sont importants, si les solution proposées sont intéressantes, si les arguments des candidats sont valides ou fallacieux, etc.
Avec de telles habitudes professionnelles, on comprend l'inquiétude manifestée par de nombreux journalistes et par leurs représentants syndicaux de voir l'ombudsman de Radio-Canada former des comités de citoyens chargés de porter à leur tour un jugement sur le travail des journalistes ayant la lourde mission de les informer. Il faut simplement espérer que nous pourrons prendre connaissance des commentaires formulés au sein de ces comités.
Ce que de tels dérapages médiatiques mettent en évidence, c'est que la communication politique est un jeu qui se joue entre deux groupes d'acteurs étroitement dépendants les uns des autres - journalistes et politiciens - tandis que le public est laissé pour compte. Les formations politiques cherchent de moins en moins à convaincre les opinions publiques et de plus en plus à flatter et à tirer profit des émotions du public. Pour ce faire, ils mettent de l'avant des stratégies de communication centrées sur l'impact télévisuel de leur campagne électorale. Coincés au coeur de cette stratégie et confinés à suivre la caravane des chefs, les journalistes n'ont pour seule marge de manoeuvre que celle de mettre à jour les bévues, les faiblesses organisationnelles et stratégiques des candidats et de leur entourage.
Les lapsus que les journalistes corrigent pour eux-mêmes en reprenant dix fois leur «stand-up», ils ne les pardonnent pas aux candidats pressés de questions qui laissent échapper un mot malheureux. Quel journaliste peut sérieusement affirmer que Jean Chrétien croit vraiment qu'il y a des armes nucléaires à portée des enfants dans les maisons? En insistant à outrance sur ces quelques mots, les journalistes assument presqu'un rôle partisan puisqu'ils ont recours au même simplisme que les adversaires du premier ministre qui se feront eux aussi un malin plaisir à ridiculiser cette maladresse. La responsabilité civique des journalistes consiste ici à forcer les candidats à recentrer leurs discours sur des enjeux d'importance pour le bien être des citoyens au lieu d'amplifier avec complaisance la ronde des moqueries partisanes.
Les journalistes prennent bien soin d'enlever leur bonnet hygiénique et de se recoiffer à la perfection, de se refaire une beauté dans certain cas, avant de diffuser et de commenter des images d'un candidat à qui le même chapeau ne fait visiblement pas. J'essaie encore d'imaginer ce que serait la crédibilité des reportages de ces journalistes si on les montrait à l'écran, coiffés du bonnet qu'ils devaient sûrement porter en accompagnant Duceppe dans cette entreprise de produits laitiers, mais je ne vois que des journalistes qui se montrent à nous sous leur meilleur jour... apparent.
Mon intention n'est pas de me livrer à une analyse exhaustive de la couverture médiatique de la campagne électorale. Il me suffit de mettre en évidence ces quelques dérapages qui me semblent injustifiables si on prend le journalisme moindrement au sérieux. Cela est déjà très risqué au Québec où la critique des pratiques journalistiques est encore considérée comme une hérésie chez un grand nombre de collègues.
Une critique exhaustive des «gaffes médiatiques» devrait aussi mentionner la fausse manchette de CTV qui a prétendu que le Bloc québécois avait un site internet qui se moquait de Jean Chrétien, alors que ce site appartient aux bleus poudre de 100 Limite. Peu importe les faits, CTV a refusé de se rétracter. Heureusement pour le public anglophone de la région métropolitaine, le quotidien The Gazette a rectifié les faits dans son édition du vendredi 23 mai.
On devrait aussi évoquer la controverse entourant l'interruption prématurée (et prétendument accidentelle) de la diffusion d'une assemblée partisane des bloquistes au moment même où Duceppe allait prendre la parole. Soulignons simplement la présence d'explications officielles en contradiction avec ce qu'un journaliste du Devoir, présent à RDI à ce moment, dit avoir entendu concernant l'intervention du patron de l'information. Je laisse à d'autres le soin d'analyser l'interprétation que Michel Vastel, du Soleil, a fait d'un certain passage du livre de Jacques Parizeau, mais tout me semble dit à partir du moment où le journaliste affirme qu'il maintient son «interprétation». Personne ne peut nier que Vastel ait compris à sa manière quelques phrases interprétées autrement par d'autres.
Bien entendu, et heureusement, en marge de ces palabres médiatiques axés sur les apparences, les stratégies et l'éphémère, on a aussi eu droit à des émissions et à des reportages plus substantiels. Je pense notamment aux nombreuses émissions du Point des citoyens, à la diffusion d'événements en direct à RDI et même à la couverture intégrale de la campagne électorale diffusée par le canal parlementaire (CPAC) qui nous a permis de mieux connaître les candidats, leurs points de vue et les préoccupations réelles des citoyens.
Il faut également saluer le «reality check» du quotidien The Gazette, repris ensuite par Michel Morin de Radio-Canada, concernant une affirmation sans fondement de Gilles Duceppe sur l'importance des investissements étrangers au Québec, l'année dernière. Ce genre de vérification des affirmations partisanes est cependant trop rare, dans nos médias québécois. Les citoyens et la démocratie seraient les premiers gagnants si nous, journalistes, consacrions plus d'énergie à vérifier la validité des affirmations des candidats au lieu de nous satisfaire d'embellir ou de nuire à leur image. Voilà bien une façon d'exercer notre sens critique qui est rationnelle et tout à fait conforme à l'esprit du sain débat public.
Soumis à cette surveillance, les candidats et leur machine électorale ne pourraient plus miser exclusivement sur l'apparence et la rhétorique trompeuse. Cela ne rendrait pas notre système politique parfait, et encore moins ceux qui y oeuvrent. Mais cela donnerait tout son sens à la mission d'informer et on en aurait presque fini des dérapages médiatiques qui alimentent désabusement et désintérêt chez nos concitoyens.
jeudi, mai 02, 1996
Le public américain mécontent de ses journalistes
texte publié dans Le 30, vol. 20, no 5, mai 1996, pp. 16-18.
Marc-François Bernier
Le public américain ne fait pas tellement confiance à ce que rapportent les journalistes qui nagent dans les spéculations, les allégations, le sensationnalisme ou cèdent aux charmes des doreurs d'image (spin doctors ). Quant aux politiciens, ils sont d'avis que les compte rendus des journalistes sont colorés par leurs préjugés. En fait, ce sont les journalistes qui ont la meilleure opinion d'eux-mêmes!
Voici quelques-unes des conclusions d'une enquête réalisée par deux ex-journalistes américains, Beverly Kees (The Freedom Forum Pacific Coast Center) et Bill Phillips (Vanderbilt University et ex-conseiller de George Bush). Leur enquête se base d'une part sur les réponses du public dans le cadre d'un sondage d'opinion, d'autre part sur les réponses que 599 journalistes et 561 politiciens et consultants en politique ont données à 54 questions portant sur le travail journalistique. Le tout est publié dans un document intitulé Nothing Sacred - Journalism, Politics and Public Trust in a Tell-All Age, pour le compte du Freedom Forum Media Studies Center(1), un organisme américain qui se spécialise dans les recherches, les débats et la réflexion sur les médias.
La lecture du rapport de recherche est des plus intéressantes. On y apprend par exemple que, de l'avis des répondants -même de la part des politiciens- tous les aspects de la vie des élus sont susceptibles de devenir un sujet légitime de reportage journalistique, y compris la vie privée. Par ailleurs, si chaque groupe a des reproches à faire aux journalistes, on ne sera pas étonné d'apprendre que les journalistes sont les moins critiques de tous quand vient le temps de porter un jugement sur leurs pratiques.
Le public et les journalistes
Le sondage d'opinion (2) révèle certaines attentes du public, dont quelques-unes ne sont pas sans surprendre.
Les citoyens veulent d'abord que les journalistes couvrent les affaires publiques en fonction des intérêts de la population et non de ceux des politiciens; qu'ils expliquent, par exemple, en quoi les derniers événements sont bons ou mauvais pour la population au lieu de chercher à savoir s'ils sont bons ou mauvais pour les politiciens.
Les répondants du sondage veulent des faits, non des spéculations. Si ces dernières sont nécessaires, ils souhaitent que les journalistes leur expliquent pourquoi et se réfèrent à au moins deux sources d'information pour les soutenir.
Le public s'attend aussi à ce que les journalistes soient des leaders dans leur communauté, mais sans sacrifier les valeurs professionnelles que sont l'équité, la rigueur ou l'impartialité.
Les journalistes devraient couvrir les entreprises de presse au même titre que les autres institutions. Le public estime que les journalistes sont hypocrites quand ils exigent des autres acteurs sociaux une perfection - professionnelle, éthique et personnelle - qu'eux-mêmes sont incapables d'atteindre. En somme, le public voudrait davantage de ce qu'il est convenu d'appeler du métajournalisme. Il désire aussi que les entreprises de presse se dotent de moyens d'échanger avec le public sur des questions d'équité et d'éthique professionnelle.
Le public souhaite que la fonction de service public des entreprises de presse passe avant la recherche de profits. Une proportion de 76 % estime que la priorité des médias est de chercher et diffuser de l'information importante sur des questions d'intérêt public, 6 % croient que la priorité est la recherche de profits et 16 % estiment que les médias doivent avant toute chose donner au public ce qu'il souhaite avoir comme information, sans égard à l'intérêt public par exemple.
L'enquête a soumis divers énoncés aux différents groupes afin de mesurer leurs attitudes à l'égard des journalistes. Là encore, les révélations sont dignes de mention:
Ainsi, 70 % des répondants du public croient que les États-Unis sont gouvernés par une clique de politiciens, de journalistes et d'hommes d'affaires influents pour lesquels les opinions des citoyens ont peu d'importance.
53 % des citoyens interrogés croient que les journalistes sont davantage intéressés par le pouvoir que par le bien de la nation.
58 % des membres du public croient que les journalistes sont plus intéressés à faire valoir leurs opinions dans leurs compte-rendus qu'à faire du travail équitable et impartial.
79 % des membres du public (82 % des politiciens interrogés, 27 % des journalistes) sont d'avis que les gestionnaires d'entreprises de presse sont davantage intéressés à vendre leur journal ou augmenter les cotes d'écoute qu'à les informer sur les choses importantes.
57 % des citoyens (72 % des politiciens, 38 % des journalistes) croient que les journalistes ne sont pas plus honnêtes que les politiciens qu'ils critiquent.
Par ailleurs, si le public est d'accord avec le fait que toutes les informations relatives aux politiciens peuvent être diffusées, il critique l'ampleur, voire le sensationnalisme des journalistes et des entreprises de presse quand ils tombent sur des informations reliées à la vie privée. Ce n'est pas tant le caractère de l'information que son traitement qui est en cause ici.
Autocritique et métajournalisme
Dans un autre ordre d'idée, le journaliste Richard Harwood, du Washington Post, a fait valoir que la concentration de la presse a éliminé la critique que les journalistes des différents médias se servaient mutuellement par le passé, si bien que les journalistes d'aujourd'hui échappent aux critiques qu'ils réservent aux autres. Ce qui empêcherait même les journalistes d'avoir une expérience personnelle du manque de rigueur et des attaques personnelles injustes dont se plaignent les acteurs politiques... et de comprendre ces derniers.
L'ex-membre du Congrès, Tony Coehlo, affirme pour sa part que les journalistes ont un double standard quand ils refusent de se soumettre aux critères qu'ils appliquent aux autres. Il anticipe même le jour où un politicien "courageux" fera de ce phénomène un enjeu politique important qui plaira au grand public et lui rapportera des votes.
Quelques pistes
Parmi les solutions explorées afin de remédier à ce que les auteurs définissent comme un problème, il y a le nécessaire rapprochement des médias et du public. On cite par exemples les initiatives de quelques journaux américains où on a décidé de laisser le public déterminer en grande partie l'agenda des journalistes en matière de couverture des campagnes électorales, ce qui a donné moins de journalisme spectacle - orienté sur les sondages, les stratégies et la course de chevaux - et plus d'informations sur les enjeux jugés importants par la population.
Certains journalistes estiment quant à eux que la profession ne doit pas s'éloigner de ses normes déontologiques et de ses principes éthiques. Quand se présente une situation où la publication d'informations de nature privée est jugée nécessaire, des journalistes sont d'avis que cela doit être expliqué et justifié au public.
La rigueur demeure un thème récurrent dans l'enquête. Tous s'accordent pour dire que la rigueur et la véracité des informations demeurent les fondements de la profession. Cela ne va pas sans faire le procès des informations télévisées, notamment des stand-up des journalistes qui terminent leurs topos par des analyses et des spéculations que plusieurs jugent douteuses.
On souhaite également diminuer considérablement la présence de sources anonymes dans les compte-rendus. Lorsque celles-ci sont nécessaires, il faut en justifier la présence et tenter d'avoir plus d'une source.
Bien entendu, on souhaite aussi que les chiens de garde que sont les journalistes soient eux-mêmes surveillés et fassent l'objet de reportages journalistiques. Les auteurs estiment fragile l'argument selon lequel les journalistes ne sont pas des personnes publiques. Selon eux, leur travail a un impact sur le processus législatif qui en fait des acteurs sociaux d'importance, devant être soumis au regard médiatique. Informer le public à propos de la façon dont les journalistes font leur travail peut également aider à rapprocher ces deux groupes, suggèrent les auteurs.
Préjugés ou signal d'alarme?
La méconnaissance et les préjugés sont sans doute au rendez-vous lorsque le public porte un jugement sur les journalistes. Mais doit-on blâmer le public pour son ignorance? On peut difficilement exiger des citoyens d'avoir une connaissance adéquate d'une profession qui hésite à se dévoiler. Les journalistes ont en quelque sorte le monopole concernant l'information que le grand public peut obtenir à leur sujet. Si les journalistes ne parlent pas de leur profession, le public est condamné à son ignorance et à ses préjugés.
Ce qui étonne dans les résultats de cette enquête, c'est de constater la méfiance du public envers les journalistes, la sévérité de ses jugements et son désir d'en savoir davantage à leur sujet. C'est pourtant chez les médias américains que l'on retrouve le plus grand nombre de codes de déontologie, d'ombudsman et de journalistes qui se spécialisent dans la couverture des médias et des pratiques journalistiques.Les résultats de la recherche pourraient ainsi refléter à la fois des préjugés et de l'ignorance, mais aussi le jugement éclairé d'une partie du public qui connaît assez bien les qualités et les défauts des journalistes. Il serait donc frivole de la part de ces derniers de ne pas tenir compte de l'opinion du public qui demeure la source de leur légitimité. Il faut peut-être à la fois repenser certaines pratiques, certaines attitudes et être plus transparent.
Finalement, on peut imaginer un moment ce que seraient les résultats d'une enquête similaire au Québec, où la critique des médias et des pratiques journalistiques est à peu près inexistante dans les principaux médias d'information; où les codes de déontologie sont rares ou incomplets ou non respectés dans les entreprises de presse; où les ombudsman sont absents si on fait exception de la Société Radio-Canada et du quotidien The Gazette.
Difficile de savoir si les résultats seraient dévastateurs ou non, les préjugés et l'ignorance pouvant jouer aussi bien en faveur qu'en défaveur des journalistes. Des sondages réalisés ici et là indiquent cependant que la crédibilité des journalistes n'est pas des plus élevée. Il s'agit peut-être d'un indice de mécontentement et de suspicion. Une telle recherche exigerait cependant des ressources financières importantes ainsi que le désir de connaître ce que le public pense de ses journalistes, quitte à ce que cela nous force à revoir nos lieux communs et nos idées reçues.
Notes
1. PHILLIPS, Bill et KEES, Beverly. Nothing Sacred - Journalism, Politics and Public Trust in a Tell-All Age, 1995, Freedom Forum center.
2. Ce sondage a cependant quelques faiblesses méthodologiques, reconnues par les auteurs. Sa marge d'erreur est supérieure à 4 % et il semble que ceux qui ont accepté de répondre à ses 54 questions ne soient pas représentatifs de la population américaine, en ce sens que les catégories socio-économiques les moins avantagées de la société y sont sous-représentées. Les auteurs estiment que si ces dernières avaient été proportionnelles dans leur échantillon, les critiques envers les journalistes et les politiciens auraient été encore plus négatives!
Marc-François Bernier
Le public américain ne fait pas tellement confiance à ce que rapportent les journalistes qui nagent dans les spéculations, les allégations, le sensationnalisme ou cèdent aux charmes des doreurs d'image (spin doctors ). Quant aux politiciens, ils sont d'avis que les compte rendus des journalistes sont colorés par leurs préjugés. En fait, ce sont les journalistes qui ont la meilleure opinion d'eux-mêmes!
Voici quelques-unes des conclusions d'une enquête réalisée par deux ex-journalistes américains, Beverly Kees (The Freedom Forum Pacific Coast Center) et Bill Phillips (Vanderbilt University et ex-conseiller de George Bush). Leur enquête se base d'une part sur les réponses du public dans le cadre d'un sondage d'opinion, d'autre part sur les réponses que 599 journalistes et 561 politiciens et consultants en politique ont données à 54 questions portant sur le travail journalistique. Le tout est publié dans un document intitulé Nothing Sacred - Journalism, Politics and Public Trust in a Tell-All Age, pour le compte du Freedom Forum Media Studies Center(1), un organisme américain qui se spécialise dans les recherches, les débats et la réflexion sur les médias.
La lecture du rapport de recherche est des plus intéressantes. On y apprend par exemple que, de l'avis des répondants -même de la part des politiciens- tous les aspects de la vie des élus sont susceptibles de devenir un sujet légitime de reportage journalistique, y compris la vie privée. Par ailleurs, si chaque groupe a des reproches à faire aux journalistes, on ne sera pas étonné d'apprendre que les journalistes sont les moins critiques de tous quand vient le temps de porter un jugement sur leurs pratiques.
Le public et les journalistes
Le sondage d'opinion (2) révèle certaines attentes du public, dont quelques-unes ne sont pas sans surprendre.
Les citoyens veulent d'abord que les journalistes couvrent les affaires publiques en fonction des intérêts de la population et non de ceux des politiciens; qu'ils expliquent, par exemple, en quoi les derniers événements sont bons ou mauvais pour la population au lieu de chercher à savoir s'ils sont bons ou mauvais pour les politiciens.
Les répondants du sondage veulent des faits, non des spéculations. Si ces dernières sont nécessaires, ils souhaitent que les journalistes leur expliquent pourquoi et se réfèrent à au moins deux sources d'information pour les soutenir.
Le public s'attend aussi à ce que les journalistes soient des leaders dans leur communauté, mais sans sacrifier les valeurs professionnelles que sont l'équité, la rigueur ou l'impartialité.
Les journalistes devraient couvrir les entreprises de presse au même titre que les autres institutions. Le public estime que les journalistes sont hypocrites quand ils exigent des autres acteurs sociaux une perfection - professionnelle, éthique et personnelle - qu'eux-mêmes sont incapables d'atteindre. En somme, le public voudrait davantage de ce qu'il est convenu d'appeler du métajournalisme. Il désire aussi que les entreprises de presse se dotent de moyens d'échanger avec le public sur des questions d'équité et d'éthique professionnelle.
Le public souhaite que la fonction de service public des entreprises de presse passe avant la recherche de profits. Une proportion de 76 % estime que la priorité des médias est de chercher et diffuser de l'information importante sur des questions d'intérêt public, 6 % croient que la priorité est la recherche de profits et 16 % estiment que les médias doivent avant toute chose donner au public ce qu'il souhaite avoir comme information, sans égard à l'intérêt public par exemple.
L'enquête a soumis divers énoncés aux différents groupes afin de mesurer leurs attitudes à l'égard des journalistes. Là encore, les révélations sont dignes de mention:
Ainsi, 70 % des répondants du public croient que les États-Unis sont gouvernés par une clique de politiciens, de journalistes et d'hommes d'affaires influents pour lesquels les opinions des citoyens ont peu d'importance.
53 % des citoyens interrogés croient que les journalistes sont davantage intéressés par le pouvoir que par le bien de la nation.
58 % des membres du public croient que les journalistes sont plus intéressés à faire valoir leurs opinions dans leurs compte-rendus qu'à faire du travail équitable et impartial.
79 % des membres du public (82 % des politiciens interrogés, 27 % des journalistes) sont d'avis que les gestionnaires d'entreprises de presse sont davantage intéressés à vendre leur journal ou augmenter les cotes d'écoute qu'à les informer sur les choses importantes.
57 % des citoyens (72 % des politiciens, 38 % des journalistes) croient que les journalistes ne sont pas plus honnêtes que les politiciens qu'ils critiquent.
Par ailleurs, si le public est d'accord avec le fait que toutes les informations relatives aux politiciens peuvent être diffusées, il critique l'ampleur, voire le sensationnalisme des journalistes et des entreprises de presse quand ils tombent sur des informations reliées à la vie privée. Ce n'est pas tant le caractère de l'information que son traitement qui est en cause ici.
Autocritique et métajournalisme
Dans un autre ordre d'idée, le journaliste Richard Harwood, du Washington Post, a fait valoir que la concentration de la presse a éliminé la critique que les journalistes des différents médias se servaient mutuellement par le passé, si bien que les journalistes d'aujourd'hui échappent aux critiques qu'ils réservent aux autres. Ce qui empêcherait même les journalistes d'avoir une expérience personnelle du manque de rigueur et des attaques personnelles injustes dont se plaignent les acteurs politiques... et de comprendre ces derniers.
L'ex-membre du Congrès, Tony Coehlo, affirme pour sa part que les journalistes ont un double standard quand ils refusent de se soumettre aux critères qu'ils appliquent aux autres. Il anticipe même le jour où un politicien "courageux" fera de ce phénomène un enjeu politique important qui plaira au grand public et lui rapportera des votes.
Quelques pistes
Parmi les solutions explorées afin de remédier à ce que les auteurs définissent comme un problème, il y a le nécessaire rapprochement des médias et du public. On cite par exemples les initiatives de quelques journaux américains où on a décidé de laisser le public déterminer en grande partie l'agenda des journalistes en matière de couverture des campagnes électorales, ce qui a donné moins de journalisme spectacle - orienté sur les sondages, les stratégies et la course de chevaux - et plus d'informations sur les enjeux jugés importants par la population.
Certains journalistes estiment quant à eux que la profession ne doit pas s'éloigner de ses normes déontologiques et de ses principes éthiques. Quand se présente une situation où la publication d'informations de nature privée est jugée nécessaire, des journalistes sont d'avis que cela doit être expliqué et justifié au public.
La rigueur demeure un thème récurrent dans l'enquête. Tous s'accordent pour dire que la rigueur et la véracité des informations demeurent les fondements de la profession. Cela ne va pas sans faire le procès des informations télévisées, notamment des stand-up des journalistes qui terminent leurs topos par des analyses et des spéculations que plusieurs jugent douteuses.
On souhaite également diminuer considérablement la présence de sources anonymes dans les compte-rendus. Lorsque celles-ci sont nécessaires, il faut en justifier la présence et tenter d'avoir plus d'une source.
Bien entendu, on souhaite aussi que les chiens de garde que sont les journalistes soient eux-mêmes surveillés et fassent l'objet de reportages journalistiques. Les auteurs estiment fragile l'argument selon lequel les journalistes ne sont pas des personnes publiques. Selon eux, leur travail a un impact sur le processus législatif qui en fait des acteurs sociaux d'importance, devant être soumis au regard médiatique. Informer le public à propos de la façon dont les journalistes font leur travail peut également aider à rapprocher ces deux groupes, suggèrent les auteurs.
Préjugés ou signal d'alarme?
La méconnaissance et les préjugés sont sans doute au rendez-vous lorsque le public porte un jugement sur les journalistes. Mais doit-on blâmer le public pour son ignorance? On peut difficilement exiger des citoyens d'avoir une connaissance adéquate d'une profession qui hésite à se dévoiler. Les journalistes ont en quelque sorte le monopole concernant l'information que le grand public peut obtenir à leur sujet. Si les journalistes ne parlent pas de leur profession, le public est condamné à son ignorance et à ses préjugés.
Ce qui étonne dans les résultats de cette enquête, c'est de constater la méfiance du public envers les journalistes, la sévérité de ses jugements et son désir d'en savoir davantage à leur sujet. C'est pourtant chez les médias américains que l'on retrouve le plus grand nombre de codes de déontologie, d'ombudsman et de journalistes qui se spécialisent dans la couverture des médias et des pratiques journalistiques.Les résultats de la recherche pourraient ainsi refléter à la fois des préjugés et de l'ignorance, mais aussi le jugement éclairé d'une partie du public qui connaît assez bien les qualités et les défauts des journalistes. Il serait donc frivole de la part de ces derniers de ne pas tenir compte de l'opinion du public qui demeure la source de leur légitimité. Il faut peut-être à la fois repenser certaines pratiques, certaines attitudes et être plus transparent.
Finalement, on peut imaginer un moment ce que seraient les résultats d'une enquête similaire au Québec, où la critique des médias et des pratiques journalistiques est à peu près inexistante dans les principaux médias d'information; où les codes de déontologie sont rares ou incomplets ou non respectés dans les entreprises de presse; où les ombudsman sont absents si on fait exception de la Société Radio-Canada et du quotidien The Gazette.
Difficile de savoir si les résultats seraient dévastateurs ou non, les préjugés et l'ignorance pouvant jouer aussi bien en faveur qu'en défaveur des journalistes. Des sondages réalisés ici et là indiquent cependant que la crédibilité des journalistes n'est pas des plus élevée. Il s'agit peut-être d'un indice de mécontentement et de suspicion. Une telle recherche exigerait cependant des ressources financières importantes ainsi que le désir de connaître ce que le public pense de ses journalistes, quitte à ce que cela nous force à revoir nos lieux communs et nos idées reçues.
Notes
1. PHILLIPS, Bill et KEES, Beverly. Nothing Sacred - Journalism, Politics and Public Trust in a Tell-All Age, 1995, Freedom Forum center.
2. Ce sondage a cependant quelques faiblesses méthodologiques, reconnues par les auteurs. Sa marge d'erreur est supérieure à 4 % et il semble que ceux qui ont accepté de répondre à ses 54 questions ne soient pas représentatifs de la population américaine, en ce sens que les catégories socio-économiques les moins avantagées de la société y sont sous-représentées. Les auteurs estiment que si ces dernières avaient été proportionnelles dans leur échantillon, les critiques envers les journalistes et les politiciens auraient été encore plus négatives!
dimanche, mars 25, 1990
Qui mène au Québec?
Extraits de la conférence de Marc-Yvan Côté, alors ministre québécois de la Santé et des Services sociaux, lors du colloque
de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, le 25 mars 1990.
Salutations
(...) Si les gens du pouvoir politique et les gens des médias se côtoient quotidiennement, il est rare qu’ils puissent réfléchir et échanger sur la dynamique de leurs rapports.
(...)
Mon propos se veut franc et direct. Je considère humblement posséder une expérience significative du pouvoir politique et des relations avec les médias. Ce n’est pas non plus la première fois que j’exprime mon opinion sur le sujet.
(...)
C’est d’abord pour ceux et celles que l’on doit servir, tant en politique qu’en journalisme, que j’ai accepté d’intervenir dans un tel débat. Nos actions doivent être subordonnées à l’intérêt général de nos concitoyens. Sans eux nos rôles respectifs n’ont aucun sens...
(...)
Mais ce matin, il ne s’agit pas de disserter sur les formes de pouvoir en société démocratique. La question qui nous est posée vise bien plus à débattre de nos rôles, notamment celui de la presse, dans la dynamique presse-gouvernement.
Cette notion de rôle est majeure pour moi. C’est sur cette base que l’on peut juger la qualité du travail effectué dans la dynamique qui nous occupe. On ne peut juger le travail journalistique en le comparant au travail politique. Les conditions d’exercice du journalisme diffèrent de celles du politique. Pour bien évaluer la performance de chacun de ces pôles, voire antagonistes, il nous faut les situer dans leurs rôles respectifs.
Je vais donc débuter mon exposé en situant le plus brièvement et le plus clairement possible ce que je considère être nos rôles respectifs. Dans un second temps, je tenterai d’expliquer ce que je crois être les carences du journalisme actuel, carences qui peuvent être définies ainsi:
- amenuisement marqué du respect des genres journalistiques et des conditions et exigences du respect du droit à l’information;
- prise en compte croissante des intérêts et préjugés journalistiques dans le traitement de l’information au mépris de l’intérêt général de la population.
... je tiens à vous assurer... qu’il ne s’agit pas pour moi de régler quelque compte que ce soit... je ne crois pas que les carences que je déplore soient toujours dues à de la mauvaise volonté de la part des professionnels de l’information. Plusieurs éléments entrent en ligne de compte, dont l’évolution du système d’information médiatique et les conditions de production journalistique. Cependant, si les journalistes font bien leur travail, il nous faut admettre que le journalisme va mal... ou qu’une mauvaise tendance semble s’installer. (...)
Rôle de la presse
C’est par la nécessité des échanges d’information entre les gouvernants et les gouvernés que l’information publique s’est développée. L’apparition de la notion d’information publique est indissociable de celle de l’opinion publique et de ce que Francis Balle, spécialiste de la sociologie de l’information, appelle la «constitutionnalisation progressive de l’État».
La presse... est le produit de la conjonction des développements techniques et de l’accroissement des revenus et du niveau d’instruction de nos sociétés.
La presse est rapidement devenue un élément fondamental de la communication politique. Les plus vieux parmi nos journalistes se souviennent du rôle de la presse, notamment la presse écrite, dans la transmission des débats parlementaires et de l’assujettissement des médias aux pouvoirs politiques. D’ailleurs, nos journaux avaient tous leur couleur politique...
Aujourd’hui, nous avons une presse plus indépendante, plus critique et plus dynamique. Contrairement à certains pays d’Europe où les journaux doivent se situer ou se définir dans l’éventail politique, notre presse se veut critique sous une certaine neutralité. Même le journal Le Jour se voulait neutre...
Nous avons aussi des partis politiques plus démocratiques et un appareil gouvernemental plus ouvert. Peut-être pas encore assez ouvert au goût de certains, mais pour peu que l’on cherche, tout se trouve. Il y a la Loi d’accès à l’information et une multitude de documents publics regroupant une quantité phénoménale d’informations à caractère public.
Le droit à l’information, la liberté d’expression, l’accessibilité des sources de l’information, la notion d’intérêt public... sont des concepts dont l’expression a évolué rapidement. L’instauration en Angleterre du Conseil de presse, appelé à l’origine Conseil général de la presse, est le fruit d’une commission d’enquête sur la presse... Il s’agissait de freiner certains «écarts de conduite» et procéder à une autorégulation... cela a permis depuis de dégager les principes d’une déontologie de l’information.
Au Québec, nous avons notre Conseil de presse depuis 1973. Malgré des moyens que je juge limités, il s’est appliqué à faire un travail plus qu’utile. Il a dégagé dans plusieurs publications les droits et les conditions d’existence d’une presse libre. Il reçoit aussi régulièrement des plaintes de la population en regard de la presse. Il les analyse et donne son avis.
Le rôle du journaliste consiste à informer le public en lui présentant une «information complète et conforme aux faits et événements». Le Conseil de presse parle de la rigueur intellectuelle et professionnelle dont doivent faire preuve les médias et les journalistes. Cette rigueur intellectuelle est «synonyme d’exactitude, de précision, d’intégrité, et de respect des personnes, des événements et du public».
Et le Conseil d’ajouter: «Ils (les médias et journalistes) doivent faire preuve d’une extrême vigilance pour éviter de devenir, même à leur insu, les complices des personnes ou des groupes qui ont intérêt à les exploiter pour imposer leurs idées au détriment d’une information complète et impartiale.»
Évidemment, l’information ainsi transmise subit un traitement journalistique, ce traitement découle de certains genres journalistiques... la règle des genres est importante et à ce chapitre, le Conseil de presse du Québec définit la nouvelle, le reportage et l’analyse ainsi:
«Les professionnels de l’information doivent s’en tenir à rapporter les faits et à les situer dans leur contexte sans les commenter. Ils doivent respecter l’authenticité et la provenance de l’information afin de ne pas induire le public en erreur sur la vraie nature des situations ou encore sur l’exacte signification des événements.»
L’homme ou la femme politique ont aussi un rôle à jouer... L’élu est d’abord un politique. En ce sens, il est partisans d’une idéologie, d’une vision de société. En démocratie, il est confronté au jugement populaire... La persuasion est sa seule arme... elle est aussi un instrument légitime de la démocratie.
Les décideurs politiques doivent apprendre à travailler avec les médias... Les ministres ont tous des attachés de presse. Historiquement recrutés chez les journalistes, ces conseillers se recrutent maintenant davantage auprès des spécialistes des communications et des sciences du comportement, car l’information publique déborde largement la seule notion de presse. Chez les spécialistes, les médias deviennent un moyen, certes important, mais seulement un moyen parmi d’autres pour informer le public. Ces individus ne sont pas là pour «tronquer» les faits mais pour les «manager».
Dans nos sociétés modernes, la communication est un processus complexe. Les relations médiatiques ont aussi évolué... vous avez des besoins techniques et il faut voir les attachés de presse se faire parfois engueuler lorsque, techniquement parlant, vous n’êtes pas à votre aise. Et vous avez des horaires... il ne faut pas avoir une communication importante à vous transmettre le vendredi après-midi, à moins que l’on veuille réduire son importance...
(...)
Aujourd’hui, la presse n’est plus indispensable dans le processus d’information des activités de l’Assemblée nationale et des ministères. L’évolution des techniques et des ressources en communication ont modifié le rôle des médias. Dans le cadre d’un colloque sur la presse et le Parlement tenu en 1980, Richard Daignault, alors correspondant du Soleil à Ottawa, résumait ainsi cette évolution du rôle de la presse:
«...le journaliste ne vit plus dans un contexte d’indispensabilité. Il n’est plus aussi intimement lié à l’intérieur de la machine gouvernementale. Sa transition d’un poste intra muro à un poste extra muro le porte aujourd’hui à se prêter de plus en plus à l’observation et à l’analyse des récriminations et des problèmes des administrés».
Plusieurs croient que cette évolution du rôle journalistique est la cause du conflit presse-politique. Personnellement, je ne vois pas là un problème tant que les règles de la pratique journalistique sont respectées...
Les tares journalistiques
Liberté journalistique
Le Conseil de presse définit ainsi le «libre exercice du journalisme»:
«L’attention qu’ils (les médias et les professionnels de l’information) décident de porter à un sujet particulier relève de leur jugement rédactionnel. Le choix de ce sujet et sa pertinence, de même que la façon de le traiter, leur appartient en propre».
(...) L’agenda-setting appartient à la presse et il faut voir les prouesses que développent nos attachés de presse pour tenter de «faire l’événement». Les politiciens ne contrôlent pas, ou assez difficilement, les political issues...
Cela ne me dérange pas en soi. Cependant, je ne crois pas que ces choix répondent à des critères précis. Très souvent, les intérêts personnels du chef de pupitre ou du journaliste, leur idéologie personnelle ou leurs préférences semblent entrer largement en ligne de compte. Il y a aussi les intérêts du médium: hausse du tirage, de la cote d’écoute ou de la notoriété, et dans le cas de la télévision, médium leader dans le domaine de l’information, la disponibilité de l’image, car à la télé, les nouvelles intéressantes sont imagées. Le téléjournal est d’abord de la télé avant d’être un journal. On dit que l’image vaut mille mots, en réalité elle vaut mille sensations. La nouvelle est souvent réduite à un «bas de vignette». La notion d’intérêt public semble souvent éclipsée ou subordonnée à d’autres considérations. Le désir de «faire la nouvelle» semble souvent plus important que le besoin de bien informer le public. On coule tranquillement... vers le sensationnalisme.
Quant à la façon de traiter la nouvelle, elle appartient tellement au journaliste, qu’un de mes anciens collaborateurs pouvait prédire assez adroitement la façon dont «sortirait la nouvelle» uniquement en analysant les journalistes présents à l’événement de presse.
Cette liberté dans le traitement amène certains journalistes à ne même plus tenir compte de la version de celui ou celle qui fait l’objet de la nouvelle. Très souvent, on nous prête des intentions, on explique les causes profondes de nos actions sans même que l’on soit consulté. Plus libre que cela, c’est du totalitarisme!
Je ne suis pas contre cette liberté dans l’exercice journalistique. Je ne prétends absolument pas qu’il faille la contrôler ou la diminuer. Il me semble toutefois que la profession devrait y trouver matière à réflexion. Sans être une simple courroie de transmission, il me semble que le journaliste doit respecter l’objectif de communication de celui qui communique, du porteur du message. La déclaration d’un ministre est rarement de la nouvelle mais plutôt de la matière à fabriquer de la nouvelle.
Non seulement on tend vers le sensationnalisme, mais une certaine forme de vedettariat semble s’immiscer au sein de la profession. C’est comme si le messager devenait plus important que le message. Je crois que le journaliste doit s’effacer devant la nouvelle. Que les journalistes de la presse écrite aient leur petite photo ou que l’on entrevoie ceux de la presse télévisée, cela peut toujours aller. Mais nous observons une tendance à montrer de plus en plus le journaliste, tantôt posant sa question, tantôt réagissant du sourcil aux propos tenus par la personne «interviewée». Et j’ai même remarqué dernièrement une chose qui m’a surpris: une journaliste interviewait une autre personne. Le nom de la journaliste est apparue au bas de l’écran bien avant que l’on puisse voir apparaître le nom de «l’interviewé».
(...)
Les faits
Un second problème, à mon sens, concerne le rapport des faits. (...) Mais souvent, les faits ne sont pas tous rapportés. Si la presse accuse le politique d’embellir les faits ou de ne pas tout dévoiler, certains journalistes taisent allègrement des faits. Le problème est que la vérité ne résulte pas de «mensonges» opposés, et si les faits sont importants, leur mise en contexte l’est tout autant, sinon plus. Certes, les conditions de production journalistique ont leurs limites. Toutefois, la vérité ne doit pas en faire les frais.
Le commentaire
Si le commentaire a sa place dans certains genres journalistiques, il est proscrit dans la nouvelle, le reportage ou l’analyse. Pourtant, le commentaire semble de plus en plus devenir une mode, particulièrement dans la nouvelle télévisée. Commentaire souvent gratuit, qui n’ajoute rien à la compréhension des faits et qui forme davantage qu’il informe. Commentaire qui, cela va sans dire, est très rarement favorable au personnage politique.
Si les faits sont bien rapportés, le commentaire est inutile à la bonne compréhension du public. Si par contre le compte-rendu factuel est déficient, le commentaire devient à mon avis insidieux.
Parfois, le commentaire frôle la «diffamation par allusion». (...) Les reportages que je qualifierais d’insidieux passeraient sans problème le jugement strictement légal. Aucun juge ne vas condamner l’utilisation du conditionnel passé, sauf que dans l’opinion publique, le mal est le même.
Il existe aussi une insinuation de mise en page ou d’image. Cette lecture est très difficile à faire pour un juge, mais des spécialistes de la question pourront vous dire que le choix d’une photo, d’un titre, de l’absence ou de la présence de guillemets dans un titre, le choix d’une mise en page ou des images télés ont une influence tout aussi grande et importante que le contenu à proprement parler. C’est d’ailleurs à peu près la seule chose que retient le lecteur ou l’auditeur moyen.
Le problème avec les médias, c’est que le mensonge ou la rumeur, tout comme la vérité, deviennent des réalités pour le récepteur-public. (...)
Dans ce cas, le journaliste devient arbitre. Quelqu’un fait une déclaration et le journaliste vient dire ce qu’il faut comprendre. En communication politique, cela s’appelle le spin doctor. C’est pourquoi aussi lors des débats politiques entre les chefs, le traitement des journalistes qui assistent à ce «combat» est si important. Le second combat est celui des relationnistes de presse. Discussions avec les journalistes et animateurs, et supervision du choix des commentateurs et participants devant faire les analyses, car le public est davantage influencé par les commentantes que font les médias très peu de temps après l’événement que par les performances des belligérants.
La partisanerie structurelle
Enfin, il existe au sein de la presse une certaine «partisanerie structurelle». Attention, je n’accuse pas les journalistes d’être «péquistes». C’est plus complexe que ça. Je fais référence à des notions de psychologie sociale, au phénomène des groupes d’appartenance et des groupes de référence. Les journalistes sont en concurrence mais demeurent d’abord des «associés-rivaux». Les quelques enquêtes effectuées auprès des journalistes ont tracé certains profils relativement homogènes de ces professionnels de l’information. Cela est normal, c’est un phénomène naturel. Personne ne va se surprendre qu’un médecin partage les idées de ses collègues médecins... La même chose existe au sein des journalistes. La différence, c’est que le journaliste a une responsabilité importante dans le processus démocratique. Il ne doit pas faire intervenir de «parti pris» dans le traitement de la nouvelle. Certains diront qu’à défaut d’être objectif, il faut être honnête. Avec les politiciens, cette honnêteté se traduira souvent par une gifle et une caresse en alternance. Pour d’autres, c’est la distribution de claques à parts égales entre les formations politiques. Règle générale, la nouvelle politique est rarement positive.
Parfois, on a l’impression que le «chien de garde de la démocratie» cherche à mordre. Pas toujours pour exercer son rôle de gardien, mais aussi pour se nourrir. Pourtant, le journaliste ne représente le public que dans la mesure où il voit et entend pour lui. Le public n’envoie pas un borgne pour lui dire ce qui se passe. Il n’envoie pas non plus un «contre».
Certains journalistes considèrent que l’on cache des choses, non pas qu’on ne dit pas tout, plutôt parce que nous serions foncièrement malhonnêtes. (...)
Conclusion
Les politiciens disent rarement ce qu’ils pensent des journalistes et des médias. Mais ils sont attentifs et ils ne sont surtout pas naïfs.
Le journaliste et le politicien peuvent avoir des récriminations réciproques. Toutefois, ces dernières doivent être évaluées et appréciées dans le contexte de nos rôles respectifs.
Le politique est partisan, non pas parce qu’il veut tromper les autres, mais simplement parce qu’il possède des opinions politiques et qu’il les considère les meilleures.
C’est aussi le travail du politique de faire des choix et de les expliquer. Et c’est le travail du journaliste de rapporter correctement les faits. Il n’a pas à y introduire son commentaire ou son point de vue; il n’a pas à être partisan. Il doit bien renseigner le public sans chercher à démontrer quelque chose ou prouver ses partis pris.
Par ailleurs, toute expression du pouvoir est certes partisane de quelque chose. Le pouvoir de la presse est réel. Mais l’expression de ce pouvoir n’est légitime que dans la mesure où la presse est partisane du droit du public d’être objectivement et honnêtement informé.
L’homme ou la femme politique est choisi par ses concitoyens... c’est à eux que l’on doit rendre des comptes et ce n’est surtout pas sur leur dos que l’on doit régler des comptes.
Le politique, comme le journaliste, est subordonné au bien commun, à l’intérêt général. La différence entre les deux, c’est que l’échéance électorale le rappelle constamment au politique. Et malheureusement, notre point commun consiste en la faible crédibilité que nous accordent nos concitoyens.
Il existe un conflit de rôle entre le politique et le journaliste, une interdépendance mutuelle aussi. La population y gagne tant que le conflit reste honnête. Le problème est que le conflit ne résulte pas toujours du sujet traité mais d’un préjugé personnel.
Il y a une différence entre le politique et le politicailleur. Il existe aussi une différence entre la critique et le critiqueur, entre l’information et la démonstration
de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, le 25 mars 1990.
Salutations
(...) Si les gens du pouvoir politique et les gens des médias se côtoient quotidiennement, il est rare qu’ils puissent réfléchir et échanger sur la dynamique de leurs rapports.
(...)
Mon propos se veut franc et direct. Je considère humblement posséder une expérience significative du pouvoir politique et des relations avec les médias. Ce n’est pas non plus la première fois que j’exprime mon opinion sur le sujet.
(...)
C’est d’abord pour ceux et celles que l’on doit servir, tant en politique qu’en journalisme, que j’ai accepté d’intervenir dans un tel débat. Nos actions doivent être subordonnées à l’intérêt général de nos concitoyens. Sans eux nos rôles respectifs n’ont aucun sens...
(...)
Mais ce matin, il ne s’agit pas de disserter sur les formes de pouvoir en société démocratique. La question qui nous est posée vise bien plus à débattre de nos rôles, notamment celui de la presse, dans la dynamique presse-gouvernement.
Cette notion de rôle est majeure pour moi. C’est sur cette base que l’on peut juger la qualité du travail effectué dans la dynamique qui nous occupe. On ne peut juger le travail journalistique en le comparant au travail politique. Les conditions d’exercice du journalisme diffèrent de celles du politique. Pour bien évaluer la performance de chacun de ces pôles, voire antagonistes, il nous faut les situer dans leurs rôles respectifs.
Je vais donc débuter mon exposé en situant le plus brièvement et le plus clairement possible ce que je considère être nos rôles respectifs. Dans un second temps, je tenterai d’expliquer ce que je crois être les carences du journalisme actuel, carences qui peuvent être définies ainsi:
- amenuisement marqué du respect des genres journalistiques et des conditions et exigences du respect du droit à l’information;
- prise en compte croissante des intérêts et préjugés journalistiques dans le traitement de l’information au mépris de l’intérêt général de la population.
... je tiens à vous assurer... qu’il ne s’agit pas pour moi de régler quelque compte que ce soit... je ne crois pas que les carences que je déplore soient toujours dues à de la mauvaise volonté de la part des professionnels de l’information. Plusieurs éléments entrent en ligne de compte, dont l’évolution du système d’information médiatique et les conditions de production journalistique. Cependant, si les journalistes font bien leur travail, il nous faut admettre que le journalisme va mal... ou qu’une mauvaise tendance semble s’installer. (...)
Rôle de la presse
C’est par la nécessité des échanges d’information entre les gouvernants et les gouvernés que l’information publique s’est développée. L’apparition de la notion d’information publique est indissociable de celle de l’opinion publique et de ce que Francis Balle, spécialiste de la sociologie de l’information, appelle la «constitutionnalisation progressive de l’État».
La presse... est le produit de la conjonction des développements techniques et de l’accroissement des revenus et du niveau d’instruction de nos sociétés.
La presse est rapidement devenue un élément fondamental de la communication politique. Les plus vieux parmi nos journalistes se souviennent du rôle de la presse, notamment la presse écrite, dans la transmission des débats parlementaires et de l’assujettissement des médias aux pouvoirs politiques. D’ailleurs, nos journaux avaient tous leur couleur politique...
Aujourd’hui, nous avons une presse plus indépendante, plus critique et plus dynamique. Contrairement à certains pays d’Europe où les journaux doivent se situer ou se définir dans l’éventail politique, notre presse se veut critique sous une certaine neutralité. Même le journal Le Jour se voulait neutre...
Nous avons aussi des partis politiques plus démocratiques et un appareil gouvernemental plus ouvert. Peut-être pas encore assez ouvert au goût de certains, mais pour peu que l’on cherche, tout se trouve. Il y a la Loi d’accès à l’information et une multitude de documents publics regroupant une quantité phénoménale d’informations à caractère public.
Le droit à l’information, la liberté d’expression, l’accessibilité des sources de l’information, la notion d’intérêt public... sont des concepts dont l’expression a évolué rapidement. L’instauration en Angleterre du Conseil de presse, appelé à l’origine Conseil général de la presse, est le fruit d’une commission d’enquête sur la presse... Il s’agissait de freiner certains «écarts de conduite» et procéder à une autorégulation... cela a permis depuis de dégager les principes d’une déontologie de l’information.
Au Québec, nous avons notre Conseil de presse depuis 1973. Malgré des moyens que je juge limités, il s’est appliqué à faire un travail plus qu’utile. Il a dégagé dans plusieurs publications les droits et les conditions d’existence d’une presse libre. Il reçoit aussi régulièrement des plaintes de la population en regard de la presse. Il les analyse et donne son avis.
Le rôle du journaliste consiste à informer le public en lui présentant une «information complète et conforme aux faits et événements». Le Conseil de presse parle de la rigueur intellectuelle et professionnelle dont doivent faire preuve les médias et les journalistes. Cette rigueur intellectuelle est «synonyme d’exactitude, de précision, d’intégrité, et de respect des personnes, des événements et du public».
Et le Conseil d’ajouter: «Ils (les médias et journalistes) doivent faire preuve d’une extrême vigilance pour éviter de devenir, même à leur insu, les complices des personnes ou des groupes qui ont intérêt à les exploiter pour imposer leurs idées au détriment d’une information complète et impartiale.»
Évidemment, l’information ainsi transmise subit un traitement journalistique, ce traitement découle de certains genres journalistiques... la règle des genres est importante et à ce chapitre, le Conseil de presse du Québec définit la nouvelle, le reportage et l’analyse ainsi:
«Les professionnels de l’information doivent s’en tenir à rapporter les faits et à les situer dans leur contexte sans les commenter. Ils doivent respecter l’authenticité et la provenance de l’information afin de ne pas induire le public en erreur sur la vraie nature des situations ou encore sur l’exacte signification des événements.»
L’homme ou la femme politique ont aussi un rôle à jouer... L’élu est d’abord un politique. En ce sens, il est partisans d’une idéologie, d’une vision de société. En démocratie, il est confronté au jugement populaire... La persuasion est sa seule arme... elle est aussi un instrument légitime de la démocratie.
Les décideurs politiques doivent apprendre à travailler avec les médias... Les ministres ont tous des attachés de presse. Historiquement recrutés chez les journalistes, ces conseillers se recrutent maintenant davantage auprès des spécialistes des communications et des sciences du comportement, car l’information publique déborde largement la seule notion de presse. Chez les spécialistes, les médias deviennent un moyen, certes important, mais seulement un moyen parmi d’autres pour informer le public. Ces individus ne sont pas là pour «tronquer» les faits mais pour les «manager».
Dans nos sociétés modernes, la communication est un processus complexe. Les relations médiatiques ont aussi évolué... vous avez des besoins techniques et il faut voir les attachés de presse se faire parfois engueuler lorsque, techniquement parlant, vous n’êtes pas à votre aise. Et vous avez des horaires... il ne faut pas avoir une communication importante à vous transmettre le vendredi après-midi, à moins que l’on veuille réduire son importance...
(...)
Aujourd’hui, la presse n’est plus indispensable dans le processus d’information des activités de l’Assemblée nationale et des ministères. L’évolution des techniques et des ressources en communication ont modifié le rôle des médias. Dans le cadre d’un colloque sur la presse et le Parlement tenu en 1980, Richard Daignault, alors correspondant du Soleil à Ottawa, résumait ainsi cette évolution du rôle de la presse:
«...le journaliste ne vit plus dans un contexte d’indispensabilité. Il n’est plus aussi intimement lié à l’intérieur de la machine gouvernementale. Sa transition d’un poste intra muro à un poste extra muro le porte aujourd’hui à se prêter de plus en plus à l’observation et à l’analyse des récriminations et des problèmes des administrés».
Plusieurs croient que cette évolution du rôle journalistique est la cause du conflit presse-politique. Personnellement, je ne vois pas là un problème tant que les règles de la pratique journalistique sont respectées...
Les tares journalistiques
Liberté journalistique
Le Conseil de presse définit ainsi le «libre exercice du journalisme»:
«L’attention qu’ils (les médias et les professionnels de l’information) décident de porter à un sujet particulier relève de leur jugement rédactionnel. Le choix de ce sujet et sa pertinence, de même que la façon de le traiter, leur appartient en propre».
(...) L’agenda-setting appartient à la presse et il faut voir les prouesses que développent nos attachés de presse pour tenter de «faire l’événement». Les politiciens ne contrôlent pas, ou assez difficilement, les political issues...
Cela ne me dérange pas en soi. Cependant, je ne crois pas que ces choix répondent à des critères précis. Très souvent, les intérêts personnels du chef de pupitre ou du journaliste, leur idéologie personnelle ou leurs préférences semblent entrer largement en ligne de compte. Il y a aussi les intérêts du médium: hausse du tirage, de la cote d’écoute ou de la notoriété, et dans le cas de la télévision, médium leader dans le domaine de l’information, la disponibilité de l’image, car à la télé, les nouvelles intéressantes sont imagées. Le téléjournal est d’abord de la télé avant d’être un journal. On dit que l’image vaut mille mots, en réalité elle vaut mille sensations. La nouvelle est souvent réduite à un «bas de vignette». La notion d’intérêt public semble souvent éclipsée ou subordonnée à d’autres considérations. Le désir de «faire la nouvelle» semble souvent plus important que le besoin de bien informer le public. On coule tranquillement... vers le sensationnalisme.
Quant à la façon de traiter la nouvelle, elle appartient tellement au journaliste, qu’un de mes anciens collaborateurs pouvait prédire assez adroitement la façon dont «sortirait la nouvelle» uniquement en analysant les journalistes présents à l’événement de presse.
Cette liberté dans le traitement amène certains journalistes à ne même plus tenir compte de la version de celui ou celle qui fait l’objet de la nouvelle. Très souvent, on nous prête des intentions, on explique les causes profondes de nos actions sans même que l’on soit consulté. Plus libre que cela, c’est du totalitarisme!
Je ne suis pas contre cette liberté dans l’exercice journalistique. Je ne prétends absolument pas qu’il faille la contrôler ou la diminuer. Il me semble toutefois que la profession devrait y trouver matière à réflexion. Sans être une simple courroie de transmission, il me semble que le journaliste doit respecter l’objectif de communication de celui qui communique, du porteur du message. La déclaration d’un ministre est rarement de la nouvelle mais plutôt de la matière à fabriquer de la nouvelle.
Non seulement on tend vers le sensationnalisme, mais une certaine forme de vedettariat semble s’immiscer au sein de la profession. C’est comme si le messager devenait plus important que le message. Je crois que le journaliste doit s’effacer devant la nouvelle. Que les journalistes de la presse écrite aient leur petite photo ou que l’on entrevoie ceux de la presse télévisée, cela peut toujours aller. Mais nous observons une tendance à montrer de plus en plus le journaliste, tantôt posant sa question, tantôt réagissant du sourcil aux propos tenus par la personne «interviewée». Et j’ai même remarqué dernièrement une chose qui m’a surpris: une journaliste interviewait une autre personne. Le nom de la journaliste est apparue au bas de l’écran bien avant que l’on puisse voir apparaître le nom de «l’interviewé».
(...)
Les faits
Un second problème, à mon sens, concerne le rapport des faits. (...) Mais souvent, les faits ne sont pas tous rapportés. Si la presse accuse le politique d’embellir les faits ou de ne pas tout dévoiler, certains journalistes taisent allègrement des faits. Le problème est que la vérité ne résulte pas de «mensonges» opposés, et si les faits sont importants, leur mise en contexte l’est tout autant, sinon plus. Certes, les conditions de production journalistique ont leurs limites. Toutefois, la vérité ne doit pas en faire les frais.
Le commentaire
Si le commentaire a sa place dans certains genres journalistiques, il est proscrit dans la nouvelle, le reportage ou l’analyse. Pourtant, le commentaire semble de plus en plus devenir une mode, particulièrement dans la nouvelle télévisée. Commentaire souvent gratuit, qui n’ajoute rien à la compréhension des faits et qui forme davantage qu’il informe. Commentaire qui, cela va sans dire, est très rarement favorable au personnage politique.
Si les faits sont bien rapportés, le commentaire est inutile à la bonne compréhension du public. Si par contre le compte-rendu factuel est déficient, le commentaire devient à mon avis insidieux.
Parfois, le commentaire frôle la «diffamation par allusion». (...) Les reportages que je qualifierais d’insidieux passeraient sans problème le jugement strictement légal. Aucun juge ne vas condamner l’utilisation du conditionnel passé, sauf que dans l’opinion publique, le mal est le même.
Il existe aussi une insinuation de mise en page ou d’image. Cette lecture est très difficile à faire pour un juge, mais des spécialistes de la question pourront vous dire que le choix d’une photo, d’un titre, de l’absence ou de la présence de guillemets dans un titre, le choix d’une mise en page ou des images télés ont une influence tout aussi grande et importante que le contenu à proprement parler. C’est d’ailleurs à peu près la seule chose que retient le lecteur ou l’auditeur moyen.
Le problème avec les médias, c’est que le mensonge ou la rumeur, tout comme la vérité, deviennent des réalités pour le récepteur-public. (...)
Dans ce cas, le journaliste devient arbitre. Quelqu’un fait une déclaration et le journaliste vient dire ce qu’il faut comprendre. En communication politique, cela s’appelle le spin doctor. C’est pourquoi aussi lors des débats politiques entre les chefs, le traitement des journalistes qui assistent à ce «combat» est si important. Le second combat est celui des relationnistes de presse. Discussions avec les journalistes et animateurs, et supervision du choix des commentateurs et participants devant faire les analyses, car le public est davantage influencé par les commentantes que font les médias très peu de temps après l’événement que par les performances des belligérants.
La partisanerie structurelle
Enfin, il existe au sein de la presse une certaine «partisanerie structurelle». Attention, je n’accuse pas les journalistes d’être «péquistes». C’est plus complexe que ça. Je fais référence à des notions de psychologie sociale, au phénomène des groupes d’appartenance et des groupes de référence. Les journalistes sont en concurrence mais demeurent d’abord des «associés-rivaux». Les quelques enquêtes effectuées auprès des journalistes ont tracé certains profils relativement homogènes de ces professionnels de l’information. Cela est normal, c’est un phénomène naturel. Personne ne va se surprendre qu’un médecin partage les idées de ses collègues médecins... La même chose existe au sein des journalistes. La différence, c’est que le journaliste a une responsabilité importante dans le processus démocratique. Il ne doit pas faire intervenir de «parti pris» dans le traitement de la nouvelle. Certains diront qu’à défaut d’être objectif, il faut être honnête. Avec les politiciens, cette honnêteté se traduira souvent par une gifle et une caresse en alternance. Pour d’autres, c’est la distribution de claques à parts égales entre les formations politiques. Règle générale, la nouvelle politique est rarement positive.
Parfois, on a l’impression que le «chien de garde de la démocratie» cherche à mordre. Pas toujours pour exercer son rôle de gardien, mais aussi pour se nourrir. Pourtant, le journaliste ne représente le public que dans la mesure où il voit et entend pour lui. Le public n’envoie pas un borgne pour lui dire ce qui se passe. Il n’envoie pas non plus un «contre».
Certains journalistes considèrent que l’on cache des choses, non pas qu’on ne dit pas tout, plutôt parce que nous serions foncièrement malhonnêtes. (...)
Conclusion
Les politiciens disent rarement ce qu’ils pensent des journalistes et des médias. Mais ils sont attentifs et ils ne sont surtout pas naïfs.
Le journaliste et le politicien peuvent avoir des récriminations réciproques. Toutefois, ces dernières doivent être évaluées et appréciées dans le contexte de nos rôles respectifs.
Le politique est partisan, non pas parce qu’il veut tromper les autres, mais simplement parce qu’il possède des opinions politiques et qu’il les considère les meilleures.
C’est aussi le travail du politique de faire des choix et de les expliquer. Et c’est le travail du journaliste de rapporter correctement les faits. Il n’a pas à y introduire son commentaire ou son point de vue; il n’a pas à être partisan. Il doit bien renseigner le public sans chercher à démontrer quelque chose ou prouver ses partis pris.
Par ailleurs, toute expression du pouvoir est certes partisane de quelque chose. Le pouvoir de la presse est réel. Mais l’expression de ce pouvoir n’est légitime que dans la mesure où la presse est partisane du droit du public d’être objectivement et honnêtement informé.
L’homme ou la femme politique est choisi par ses concitoyens... c’est à eux que l’on doit rendre des comptes et ce n’est surtout pas sur leur dos que l’on doit régler des comptes.
Le politique, comme le journaliste, est subordonné au bien commun, à l’intérêt général. La différence entre les deux, c’est que l’échéance électorale le rappelle constamment au politique. Et malheureusement, notre point commun consiste en la faible crédibilité que nous accordent nos concitoyens.
Il existe un conflit de rôle entre le politique et le journaliste, une interdépendance mutuelle aussi. La population y gagne tant que le conflit reste honnête. Le problème est que le conflit ne résulte pas toujours du sujet traité mais d’un préjugé personnel.
Il y a une différence entre le politique et le politicailleur. Il existe aussi une différence entre la critique et le critiqueur, entre l’information et la démonstration
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