jeudi, mai 15, 2003

Le sensationnalisme en journalisme : excès de la demande sur l’offre?

(Communication dans le cadre du congrès de l'ACFAS, 2003, à Rimouski. La présente version ne contient pas les schémas et graphiques. Une version complète est disponible sur demande)

Marc-François Bernier (Ph.D.)
Département de communication
Université d’Ottawa

«Le primat des faits sur les valeurs n'est qu'une des faces du postmoralisme médiatique. Dans sa réalité concrète, l'information est également une marchandise qui se vend en cherchant un public élargi; dans ces conditions, c'est un mixte de neutralité et de sensationnalisme, d'objectivité et de spectaculaire que présentent les media engagés dans une concurrence commerciale permanente.» (Lipovetsky 1992, 56)


Remarques préliminaires
La présente recherche s’intéresse, à titre exploratoire, aux traces de sensationnalisme médiatique dans quatre quotidiens francophones du Québec. Ayant analysé l’ensemble des articles publiés dans quatre quotidiens francophones du Québec dans les 28 jours suivant l’annonce de la naissance de la brebis Dolly – nous avons combiné analyse statistique de base et analyse qualitative. Après avoir fourni une définition opérationnelle du sensationnalisme journalistique, selon laquelle les articles sensationnalistes mettront en évidence des conséquences négatives du clonage par le biais d’anticipations inquiétantes, nous avons constaté que la présence de tels articles sensationnalistes était courante. Nous avons aussi vérifié la validité des intuitions théoriques de Frost, selon lequel le risque de sensationnalisme médiatique est plus élevé au début de la couverture médiatique d’un événement déclencheur car la demande du public en information y est plus élevée alors que l’information factuelle et rigoureuse est plus difficile à obtenir. De fait, le sensationnalisme médiatique était plus élevé dans les semaines 1 et 2, comparativement aux semaines 3 et 4.


Définir le sensationnalisme en journalisme.
On retrouve diverses définitions du sensationnalisme médiatique. Parmi celles relevant du sens commun, on retrouve la suivante qui provient du site Internet d’une commission scolaire de la région de Québec, dans le cadre d’un cours destiné à familiariser les adolescents aux médias :
«Le sensationnalisme consiste à dramatiser certains événements par le choix du titre, du vocabulaire, de la photo, c'est-à-dire à faire ressortir certains éléments pour attirer l'attention des spectateurs, des lecteurs. Souvent associé à la télévision, le sensationnalisme est également présent dans les médias écrits et est de fait lié à l'idée même de ce qui fait un événement ou une nouvelle, c'est-à-dire le caractère exceptionnel, prétendu ou réel, d'un fait sur lequel on désire attirer l'attention. Le terme «sensationnalisme» vient du terme «sensationnel», au sens de «qui fait sensation, produit une vive impression». Misant essentiellement sur les émotions du public, le sensationnalisme répond donc plus particulièrement au critère de l’intérêt humain de la nouvelle.» (Commission scolaire des découvreurs)

Ailleurs, on associe le sensationnalisme médiatique à l’exagération et la déformation de la réalité, notamment quand il est question de parler de certaines maladies (Langlois et al, 2002).

Chez les chercheurs et spécialistes des médias, le sensationnalisme médiatique a aussi droit à sa part de définitions. Certains parlent de couverture extensive d’un enjeu social de peu d’importance alors que des enjeux sociaux majeurs sont passés sous silence (Reisenwitz et Whipple 1999, 16, Kingdon 1984, 62). Sur le mode de l’ironie, on a même «découvert» une loi médiatique voulant que l'importance d'un événement soit inversement proportionnelle au nombre de journalistes affectés à sa couverture (Sigal 1987, 14). Adoptant une posture critique, Gingras décrit pour sa part le sensationnalisme comme «…ce qui produit une vive impression sur le public et rappelle un état psychologique temporaire à forte composante affective.» (Gingras 1985, 115)

En parlant de l’affaiblissement de la fonction de chien de garde du journalisme d’enquête pratiqué chez les grands réseaux de télévision commerciale aux États-Unis, Kovach et Rosenstiel sont d’avis que plusieurs de ces émissions ont des apparences de journalisme d’enquête, sauf qu’au lieu de surveiller les puissants et de protéger la société de leur tyrannie, ils s’intéressent surtout à la sécurité personnelle des gens ou à leur portefeuilles en dénonçant les mécaniciens douteux, le manque de sécurité des piscines publiques, etc. Ils se réfèrent notamment à une étude réalisée en 1997 concernant ces newsmagazines, présentés en heures de grande écoute, selon laquelle ce genre de journalisme ignore la plupart des enjeux typiquement reliés à la fonction de chien de garde de la presse. Ils déplorent également le traitement sensationnel d’enjeux parfois de grande importance dont traitent ces émissions (Kovach et Rosenstiel 2001, 120-121).

Certains associent le sensationnalisme à la multiplication de rumeurs et d’informations peu rigoureuses provenant souvent de sources anonymes, dont la diffusion est encouragée par un système médiatique hypercompétitif (Marks 1998). D’autres y voient le règne de l’information spectacle qui, pour des raisons commerciales, évacue l’information sérieuse au profit de contenus divertissants et légers (McCartney 1997, Sharkey 1997, Dennis et Pease 1994, Hayward 1998, Charron 1999), de plus en plus souvent diffusés en direct et en continu pour présenter des événements dramatiques ou excitants, telles les chasses à l’homme que mènent régulièrement les forces policières (Prato 1998). Mais il faut savoir que le sensationnalisme était déjà dénoncé dès 1947, par la Commission Hutchins, à cause de la sélection des informations en fonction de leur potentiel de divertissement (Bates 1995), si bien qu’il serait sans doute erroné de l’associer aux récentes tendances télévisuelles.

Dans la même veine, certains mettent en évidence les stratégies de marketing des bulletins de télévision qui encouragent les journalistes à susciter l’attention du public et à augmenter leurs cotes d’écoute - notamment lors de brèves interventions en direct dans le cours de la programmation normale - en lui promettant des nouvelles plus spectaculaires que ce qui sera présenté en réalité (MacManus 1990, 43).

On a aussi proposé des critères permettant de distinguer la couverture journalistique régulière de la couverture sensationnelle. Dans un texte publié originalement en allemand, dans Dutch magazine Massacommunicatie, mais traduit et diffusé sur Internet, Peter Vasterman, professeur à la Faculté de communication et de journalisme d’Utrecht (Pays-Bas) présente huit critères non exclusifs qui caractérisent le sensationnalisme médiatique. Selon lui, un épisode de sensationnalisme est caractérisé par :
1) La couverture massive d’un sujet qui parait nouveau parce qu’il avait été peu médiatisé auparavant : un tabou a été brisé, un nouveau problème social a été mis au jour. Un événement majeur inattendu peut avoir déclenché cette couverture intense.

2) Il y a une définition incertaine ou vague de ce nouvel événement ou de la tendance qui s’en dégage. On ne sait pas encore avec précision ce qui arrive et quelle forme définitive cela prendra.

3) Un étiquette sera accolée au nouveau phénomène et elle deviendra très populaire dans les médias.

4) On observe des traces de panique morale, de dégoût, de peurs ou d’anxiétés dans la couverture et dans la société.

5) La plupart des événements sensationnels se développent dans des secteurs névralgiques: invasion de territoire, santé personnelle, sexualité, comportements déviants, etc.

6) Il y a une couverture partiellement influencée, sinon mise en scène, de la part d’acteurs (gouvernements, groupes de pression, organismes etc.) qui ont des intérêts à faire valoir et qui essaient de contrôler la couverture médiatique.

7) Il se dégage une pseudo crise de la couverture des journalistes qui ont recours à des expressions fortes : «le virus de la violence», «une crise plus grave que les autres», «ce n’est que la pointe de l’iceberg», etc.

8) Toute l’attention et la publicité créent l’impression que le «problème» ou le phénomène social récemment découvert prend de plus en plus d’importance, qu’il s’amplifie. Ce processus d’amplification rend le problème plus visible en raison de la médiatisation et non pas en raison de son importance réelle (Vasterman 1995).

À plusieurs égards, les critères de Vasterman pourraient être observés dans la couverture médiatique ayant résulté de l’annonce, faite par des disciples de Raël, de la naissance présumée d’un premier être humain cloné, en décembre 2002, bien que cette possibilité ait été évoquée dans les textes publiés en 1997 comme en témoigne notre corpus. On pourrait aussi retrouver la présence de plusieurs de ces critères dans la couverture médiatique relative au Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) à compter d’avril 2003, ou encore dans la couverture d’événements dramatiques dont la portée sociale est exagérée, comme le sont bon nombre de faits divers ou des tendances criminelles (violence chez les jeunes, rage du volant, etc.).

Sur le plan normatif, MacManus considère que les journalistes qui dramatisent des enjeux sérieux par le recours aux émotions sont en conflit d’intérêts entre leur devoir professionnel de servir le public et leur obligation de servir les intérêts économiques de leur employeur (1992, 196-197). Dans les Normes et pratiques journalistiques en vigueur à la Société Radio-Canada, la notion de sensationnalisme est associée à l’utilisation exagérée de scènes de douleurs et de souffrances dont la diffusion est tolérée «seulement lorsqu’elles sont nécessaires à la compréhension d’une information importante» (SRC 2001, 58). En accordant une importance exagérée à certains types d’information au détriment d’autres dont la portée sociale est plus importante, les journalistes s’éloignent de deux principes professionnels importants. Premièrement, ils manquent au devoir de rigueur journalistique qui prescrit de rapporter les faits avec exactitude et de les interpréter convenablement. Deuxièmement, en manquant de rigueur, ils ne rendent pas justice à l’événement, à l’enjeu, aux institutions ou aux personnes qui sont en cause, si bien que cela les éloigne de leur devoir d’équité. Dans certains cas, le sensationnalisme médiatique transgresse surtout la norme de la rigueur, notamment quand il prend la forme d’arguments fallacieux (appel aux conséquences, caricature, appel à la peur, etc.), de titres non conformes aux faits et de mises en pages de nature à dramatiser l’événement. Dans d’autre cas, le sensationnalisme médiatique transgresse la norme de l’équité en dressant un tableau injuste d’un enjeu, d’un événement et de ceux que cela met en cause (chercheurs, philosophes, compagnies pharmaceutiques, médecins, gouvernements, etc.). Chez Olen, le sensationnalisme consiste à insister trop fortement sur l’aspect émotif et dramatique d’un événement. Il y voit une atteinte à la responsabilité sociale si cet élément est déterminant dans la décision de diffuser un reportage (1988, 107). Pour sa part, Deschênes (1996, 57) rapporte que la jurisprudence du Conseil de presse du Québec considère que les accusations de sensationnalisme «réfèrent à la volonté de la presse d’attirer l’attention, au détriment de sa responsabilité d’informer sur les sujets d’intérêt public».

Le sensationnalisme peut prendre la forme d’anticipations positives et de propositions dénuées d’esprit critique quant aux conséquences favorables de certaines découvertes génétiques en santé mentale. Par exemple, Conrad a procédé à une analyse de contenu de 110 articles publiés de 1987 à 1994, dans cinq journaux et trois magazines américains. Il a constaté que ces découvertes génétiques étaient annoncées en grande pompe mais leurs limites ou réfutations étaient passées sous silence, laissant intact l’optimisme qui avait été alimenté. Il a observé que si les articles étaient rigoureux sur le plan scientifique, leur optimisme contribuait néanmoins à magnifier les impacts positifs anticipés des découvertes et ne laissaient pas de place à la critique ou à l’examen des possibles conséquences négatives de ces percées scientifiques. Il estime que puisque la société entre dans une ère où la génétique sera un enjeu social déterminant, il est primordial de trouver un équilibre entre les espoirs et les craintes que contiennent les articles relatifs à la génétique et aux maladies mentales (2001, 225).

Cette approche du sensationnalisme basé sur l’optimisme des articles journalistiques nous paraît moins compatible avec l’acception courante du sensationnalisme qui, au contraire, ne serait que l’amplification momentanée de la posture courante du journalisme qui consiste à mettre en évidence la dimension négative ou pessimisme des faits sociaux afin d’informer le public des menaces qui le guettent. Plusieurs auteurs font référence au négativisme des journalistes, notamment dans le contexte de la couverture des élections, de la politique ou des institutions sociales (Gilsdorf & Bernier 1991, 12; Jones 1996, 119; Pfau, Moy et Kahlor 1999, 138), certains allant plus loin en parlant de cynisme (Lisée 1994, 660; Rosen 1995, 24 ; Twentieth Century Fund 1993 ). Le sensationnalisme médiatique nous paraît donc être l’amplification temporaire de cette tendance naturelle des journalistes à privilégier le côté négatif des événements. Pendant les épisodes de sensationnalisme, pour répondre rapidement à une demande d’information de la part du public, les journalistes gardent essentiellement la même posture mais multiplient les articles ou les reportages alarmistes sur un sujet particulier. Ce qui conduit notamment un chercheur comme Glassner (1999) à soutenir que les médias cherchent à faire peur afin d’en tirer des avantages économiques, plutôt que d’informer de façon rigoureuse et équilibrée.

Pour les besoins de la présente recherche, le sensationnalisme médiatique se caractérise avant tout par la présence importante d’énoncés négatifs quant aux conséquences sociales, économiques, morales ou scientifiques du clonage. L’importance relative de la présence d’anticipations inquiétantes dans les articles du corpus (par apport aux anticipations rassurantes, aux anticipations neutres, aux énoncés sans anticipations et aux énoncés sans objet) déterminera si on a affaire à un sensationnalisme bas, moyen ou élevé. On ne peut nier le caractère subjectif dans l’appréciation du sensationnalisme médiatique dans le cadre d’une recherche exploratoire qui veut surtout procéder à un premier tamisage du matériau. Cela explique pourquoi il nous a semblé raisonnable de catégoriser les niveaux de sensationnalisme des articles du corpus pour tenir compte de l’état encore perfectible des outils de mesure.

Outre cette caractérisation et catégorisation des niveaux de sensationnalisme médiatique, qui sont au cœur de la présente recherche, on peut identifier d’autres indices de sensationnalisme qui passent notamment par la mise en page et la titraille. Ainsi, un article sera considéré d’autant plus sensationnaliste que la proportion d’anticipations inquiétantes y sera élevée, que l’article sera publié dans des pages valorisées par les journalistes (A1, A3, A5, B1, B3, C1, D1, 1, 3 ou 5), qu’il sera coiffé d’un titre mettant en évidence la dimension morale ou futuriste du clonage (par opposition à sa dimension légale, économique ou scientifique par exemple), et qu’il sera accompagné d’au moins une illustration.

Les intuitions théoriques de Frost
Comment expliquer la présence d’articles sensationnalistes dans les journaux? Il nous semble que la mission économique de ces entreprises privées et l’exigence de maximaliser les profits soient les variables les plus pertinentes, surtout en présence de principes éthiques et règles déontologiques (rigueur, exactitude, équité) peu compatibles avec cette pratique journalistique.

Pour augmenter les revenus de l’entreprise, il faut des lecteurs, des auditeurs et des téléspectateurs en grand nombre afin de pouvoir attirer les revenus de la publicité. Il faut aussi que ce public construit ait des caractéristiques qui intéressent les annonceurs, les plus importantes étant leur pouvoir d’achat et leur disposition à acheter des biens de consommation. Il y a donc en somme une double contrainte pour les médias : susciter l’attention d’un public déterminé, certes, mais pas avec n’importe quel contenu de façon à retenir un certain profil d’auditeurs. Il faut donc à la fois trouver des thèmes porteurs et savoir susciter l’attention du public, en plus de renouveler chaque jour l’intérêt de ce dernier afin de s’assurer de sa fidélité. Si certains enjeux se prêtent bien à ce défi (faits divers, crises sociales, catastrophes naturelles, confrontations de personnalités, témoignages humains, etc.), d’autres sont moins faciles à médiatiser (tendances économiques, causes de la pauvreté, découvertes scientifiques, processus législatif, etc.). Il survient toutefois des événements du second type qui soulèvent néanmoins un vif intérêt du public, pour lesquels les journalistes perçoivent une demande d’information qui doit être satisfaite dans l’immédiat afin de ne pas se laisser devancer par les médias concurrents. Le problème est que l’enjeu intéressant et important est souvent complexe et risque d’ennuyer l’auditoire. De plus, les journalistes sont bien souvent mal préparés à traiter de tels sujets qui exigent un bagage de connaissances spécialisées qui manquent à ces généralistes, sans compter que l’espace et le temps limitent leur capacité d’approfondir leurs connaissances.

Face à ces diverses contraintes, la stratégie la plus rentable demeure la superficialité, la simplification parfois abusive, l’exagération de certains faits ou d’hypothétiques conséquences sociales, économiques, morales, scientifiques, etc. Bref, nous retrouvons les germes du sensationnalisme médiatique, car les journalistes auront tendance à faire vite, à anticiper les conséquences de l’événement (pénibles ou euphoriques) plutôt qu’à l’expliquer, qu’à l’analyser ou à en fournir le contexte social, scientifique, politique ou historique approprié.

L’importance de la mission économique des entreprises de presse, et les conséquences que cela a sur la qualité de l’information diffusée par les journalistes ne laisse pas ces derniers indifférents. Au contraire, selon une importante enquête réalisée aux États-Unis, plusieurs admettent être désorientés par les exigeantes souvent contradictoires des normes de la profession, du public et des actionnaires. Aux prises avec le doute et la confusion, les journalistes sont en quelque sorte déphasés face à leur métier, une situation professionnelle qui tranche radicalement avec celle des généticiens qui, pour l’instant, estiment que leur travail est en harmonie avec les attentes du public en matière de santé, tout comme avec celles des actionnaires et des entreprises de ce secteur (Gardner et als. 2001, 6). Le sensationnalisme médiatique, en matière de clonage ou non, sans être un phénomène nouveau, pourrait être un indicateur de ce déphasage en raison de l’importance qu’il semble prendre.

En raison de la taille des salles de rédaction des entreprises de presse électronique commerciales (radio et télévision), qui est moins importante et moins diversifiée que celles des journaux quotidiens, en raison aussi des contraintes techniques des médias électroniques, les probabilités d’un traitement sensationnaliste de l’information sur des enjeux importants y sont plus élevées que dans la presse écrite. Cela rend encore plus intéressante l’analyse du sensationnalisme médiatique dans la presse écrite quotidienne qui peut devenir un indicateur du degré de sensationnalisme que l’on pourrait retrouver dans le cadre d’une analyse des informations télévisées sur certains enjeux d’importance.

C’est dans ce contexte que nous recourons aux intuitions théoriques de Frost à propos du sensationnalisme des médias. Selon lui, il existe des conditions favorables au sensationnalisme lorsqu’il se déroule un événement important (la mort de Lady Di par exemple), que le public est avide d’informations qu’il souhaite obtenir le plus rapidement possible, mais que ces informations sont encore rares ou parcellaires, si bien que les médias et leurs journalistes auraient tendance à exagérer des faits et des rumeurs non vérifiés et à montrer les mêmes scènes de façon répétitive afin de remplir le temps d’antenne ou combler l’espace médiatique (journaux, Internet, radio et télévision). Comme l’indique son modèle, les risques de sensationnalisme diminuent avec le temps, alors qu’augmente la disponibilité et l’exactitude de l’information en même temps qu’une certaine saturation ou lassitude de la part du public qui est prêt à accorder son attention à d’autres événements (courbe du niveau d’ennui). La zone de risque du sensationnalisme serait donc dans les premières heures et les premiers jours suivant l’annonce ou la découverte d’un événement de nature à captiver le public, alors que les informations disponibles sont à leur niveau le plus bas et que la demande du public est à son niveau le plus élevé.

À l’inverse, il y aurait des conditions défavorables au sensationnalisme des médias quand l’information sur un sujet est abondante, mais que l’intérêt du public pour cette information est peu élevé. Pour Frost, un problème existe quand le niveau d’intérêt ou le niveau d’ennui excèdent l’information disponible sur des enjeux d’importance. Dans le premier cas, il y a sensationnalisme médiatique, dans le second cas, il y a indifférence médiatique, ce que certains auteurs identifient comme les angles morts de l’information (blind spots) en raison du peu d’attention que les médias leur accordent, au point de les occulter (Hackett et als. 2000). Dans les deux cas, le service public du journalisme entre en conflit avec la mission économique des médias (Frost 2000, 20-22).

Si le modèle et les intuitions théoriques de Frost sont justes, le sensationnalisme médiatique devrait être plus présent dans les quotidiens de notre échantillon dès les premiers jours suivant l’annonce de la naissance de la brebis Dolly, en février 1997. Ce sensationnalisme médiatique sera caractérisé par la présence importante d’anticipations inquiétantes quant aux conséquences du clonage, présence qui sera plus importante dans les articles du corpus publiés dans les jours suivant l’annonce mais qui s’atténuera avec le temps.

Méthodologie
Dans un premier temps, pour vérifier cette hypothèse, nous avons procédé à une analyse de contenu qualitative d’un corpus exhaustif de 47 articles différents publiés dans les 28 jours ayant suivi l’annonce de la naissance de la brebis Dolly. La première période (P1) s’étend du 24 février au 9 mars 1997 et la deuxième période (P2) va du 10 au 23 mars 1997. Pour ce premier mois, le corpus regroupe tous les articles publiés dans quatre quotidiens francophones québécois (La Presse, Le Soleil, Le Droit et Le Devoir) ayant traité de clonage, à l’exception de quelques-uns où le mot clé «clonage» n’avait aucun rapport avec cet enjeu. Quand un article était publié dans plusieurs journaux, il n’était compté et analysé qu’une fois, le but de l’exercice n’étant pas de comparer entre eux les journaux mais bien de vérifier si les médias, dans leur ensemble, ont ou non favorisé une couverture sensationnelle du clonage en insistant sur les anticipations inquiétantes liées aux conséquences du clonage.

Pour des fins d’analyse de l’évolution de la couverture du clonage, nous avons fractionné ces deux périodes en quatre sous périodes (S1, S2, S3 et S4) qui sont en fait les quatre semaines du corpus. Les articles proviennent de la banque de données d’Actualité-Québec qui offre le contenu rédactionnel intégral de ces journaux.

Pour chaque article, la grille d’analyse tenait compte des éléments suivants : date de publication, identification du quotidien, page de publication, auteur (agence de presse ou journaliste maison), titre (aspect moral, aspect scientifique, aspect futuriste, aspect économique, aspect légal, autre), présence ou absence d’au moins une illustration, longueur, nombre de paragraphes, genre journalistique (nouvelle, éditorial, chronique ou commentaire, autre), nombre de paragraphes avec anticipations inquiétantes, nombre de paragraphes avec anticipations rassurantes, nombre de paragraphes sans anticipation, nombre de paragraphes avec anticipations neutres, nombre de paragraphes sans objet, niveau de sensationnalisme (bas, moyen ou élevé).

L’unité d’analyse n’est pas la phrase, mais le paragraphe, compte tenu que la convention en journalisme écrit est de développer une idée par paragraphe (Sormany 1990, 93). Bien entendu, cette règle n’est pas respectée de façon absolue, mais elle l’est suffisamment pour être opérationnelle pour la présente recherche. Chaque paragraphe sera codé globalement selon la nature anticipatrice ou non anticipatrice des énoncés qu’on y retrouve et en fonction de la catégorisation suivante. Une anticipation inquiétante (AI) évoque les conséquences ou les aspects du clonage considérés néfastes sur les plans social, politique, économique, moral, humain, etc. Une anticipation rassurante (AR) évoque les conséquences ou aspects du clonage jugés bénéfiques ou positifs. Une anticipation neutre (AN) fait valoir simultanément les deux aspects ou bien est une évocation humoristique ou très vague des conséquences du clonage. Des paragraphes sont considérés sans anticipation (SA). Bien souvent, les paragraphes SA sont des mises en contexte, des énoncés de fait, des rappels historiques ou des descriptions techniques des procédés de clonage utilisés. Dans le cas de quelques articles (éditoriaux et chroniques surtout) consacrés partiellement au clonage, on retrouvera d’autres anticipations ou énoncés classés comme sans objet (SO). Mentionnons que ces anticipations sont plus ou moins précises, plus ou moins documentées et peuvent n’être que des évocations de conséquences possibles.

Voici quelques exemples d’anticipations inquiétantes :

«Par ailleurs, une autorité britannique en matière d’embryologie, le professeur Martin Johnson, a exprimé son inquiétude sur les perspectives de clonage humain, que des excentriques fortunés pourraient tenter de s’accaparer sur le plan international» (La Presse, mercredi 26 février 1997, A17)

«Enfin à Londres, le physicien Joseph Rotblat, militant antinucléaire et prix Nobel de la Paix 1995, a exprimé son inquiétude devant les avancées scientifiques dans certains domaines, comme l’ingénierie génétique, qui pourraient résulter en moyens de destruction de masse encore plus facilement disponibles que l’arme nucléaire» (sic)». (La Presse, mercredi 26 février 1997, A17)

«Dans son roman Boys from Brazil, le romancier Ira Levin met en scènes des dizaines de clones génétiques d’Adolf Hitler, donnés en adoption à des familles reproduisant, d’aussi près que possible, l’environnement dans lequel avait baigné le futur führer.» (La Presse,vendredi 28 février 1997, B2)

«À plus forte raison que, depuis la publication des résultats de la recherche dans la revue Nature, jeudi, tout le monde connaît la «recette» pour dupliquer le matériel génétique d’une brebis et en produire des copies conformes à la tonne.» (Le Droit, samedi 1er mars 1997, 19).

Voici quelques exemples d’anticipations rassurantes :

«La philosophe pense que le passage du clonage de l’animal à l’être humain ne se fera pas ‘‘car ce serait menacer en quelque sorte la notion même d’humanité’’. Le problème de l’eugénisme et l’histoire trop proche du nazisme créent une pression très forte en faveur d’une interdiction internationale, dit-elle.» (Le Soleil, 1 mars 1997, A29)

«Au-delà des craintes sur les dangers pour l’humanité, la performance de l’équipe écossaise de Ian Wilmut… ouvre de réelles perspectives dans le domaine médical : production de médicaments, d’hormones et d’organes humanisés à partir d’animaux, modèles plus efficaces pour étudier les maladies humaines et pour une meilleure compréhension des cancers.» (Le Soleil, 2 mars 1997, A13)

«À l’autre bout de la lorgnette, les perspectives qu’ouvre la naissance de Dolly font saliver les chercheurs. ‘‘Au lieu de contribuer à l’appauvrissement génétique des cheptels, le clonage des adultes servira à constituer une banque génétique mondiale, croit M. Gavora. L’éradication de certaines maladies infectieuses et des défauts génétiques est également envisageable, de même que la production de médicaments contenus dans le lait de vache ou de mouton, une méthode beaucoup moins coûteuse que les laboratoires pharmaceutiques. Quant à l’amélioration de la qualité et de la quantité de la viande ou du lait, elle viendra plus tard, car ces caractéristiques impliquent plusieurs gènes.’’» (La Presse, 2 mars 1997, B12)

Quelques exemples d’anticipations neutres :

«En produisant un clone animal adulte, l’équipe d’Édimbourg a franchi un pas important dans la maîtrise de ces techniques, porteuses d’espoir en biologie et en médecine mais aussi de craintes face au risque de détournement à des fins éthiquement inacceptables, comme l’eugénisme.» (La Presse, 25 février 1997, A8)

«Toutefois, à cause des risques énormes de dérive qu’elle suscite, la découverte de l’équipe écossaise dérange le professeur Pothier autant qu’elle le fascine.» (Le Soleil, 1er mars 1997, A29)

«‘‘Peut-être que le monde aurait besoin de plus d’Einstein, mais on risquerait aussi d’avoir plus d’Hitler’’, a commenté le professeur Pei.» (La Presse, 2 mars 1997, B11)

Voici quelques exemples d’énoncés de paragraphes considérés comme sans anticipation :
«Dans un autre ordre d’idées, on a fait savoir hier que la désormais célèbre brebis D’Édimbourg a été prénommée Dolly en hommage à l’avantageuse silhouette de la chanteuse américaine de country Dolly Parton.» (La Presse, 27 février 1997, C6)

«Le travail de l’embryologiste Ian Wilmut, du Roslin Institute d’Édimbourg, repose ailleurs : dans la création d’un clone à partir d’une cellule unique prélevée sur une brebis adulte.» (Le Droit, 1er mars 1997, p. 19)

«Les scientifiques avaient jusqu’à présent réussi à cloner des lapins, des moutons et des veaux, exclusivement à partir de cellules embryonnaires ‘totipotentes’, c’est-à-dire indifférenciées et pouvant être à l’origine d’un être entier, comme la première cellule d’un œuf fécondé issue de la fusion du spermatozoïde et de l’ovule.» (Le Soleil, dimanche 2 mars 1997, A13).

Pour qu’un article soit considéré comme sensationnaliste, il doit contenir une certaine proportion d’anticipations inquiétantes. Trois niveaux de sensationnalisme ont été définis en fonction de cette proportion. Un article se retrouvera dans la catégorie sensationnalisme bas si le nombre de ses paragraphes contenant des anticipations inquiétantes est plus élevé que le nombre de paragraphes contenant des anticipations rassurantes (AI > AR). Un article se retrouvera dans la catégorie sensationnalisme moyen si le nombre de ses anticipations inquiétantes représente plus de 20 % du nombre total de paragraphes. Cette proportion de 20 % est basée sur le fait que chaque paragraphe peut avoir un des cinq types mentionnés plus haut (AI, AR, AN, SA et SO), si bien que la proportion «normale» des AI devrait être de 20 % et tout surplus à ce chapitre accroît le caractère sensationnaliste de l’article (AI > 20 % du nombre de paragraphes). Un article se retrouvera dans la catégorie sensationnalisme élevé si le nombre de ses anticipations inquiétantes représente plus de 25 % du nombre total de paragraphes qu’il contient. Cette proportion de 25 % est basée sur le fait que les paragraphes classés SO (sans objet) sont relativement rares dans le corpus, si bien qu’il nous a paru raisonnable de proposer que la proportion «normale» des AI devait être évaluée en fonction de seulement quatre types d’énoncés (AI, AR, SA et AN), même si les paragraphes SO sont pris en compte dans le nombre total de paragraphes de chaque article (AI > 25 % du nombre total de paragraphes).

Résultats
Il convient dans un premier temps de rapporter certaines statistiques générales. Observons tout d’abord que le nombre d’articles consacrés au clonage est important dans les deux premières semaines (n=37) mais chute radicalement dans les deux dernières semaines (n =10). Près de 79 % des articles ont été publiés pendant les 14 premiers jours (P1) suivant l’annonce de la naissance de Dolly. Si on fait le même exercice pour chacune des quatre semaines, on voit la séquence suivante ; S1 = 23 articles, S2 = 14 articles, S3 = 5 articles et S4 = 5 articles. La diminution du nombre d’articles consacrés au clonage est donc constante avec le temps, entre les premiers jours où on peut penser que l’intérêt est à son zénith et les derniers jours où les médias croient avoir atteint le taux de saturation de leur public. À des fins purement comparatives, mentionnons que pendant les quatre semaines précédant l’annonce de la naissance de la brebis Dolly - que l’on pourrait désigner comme (-P2 et –P1) - le nombre d’articles contenant le mot clé «clonage» était très peu élevé dans les quatre quotidiens (0 et 3 respectivement).

Le nombre moyen de paragraphes des articles diminue de semaine en semaine, passant de 11,4 paragraphes par article en S1, à 8,1 paragraphes en S2, puis 6,4 en S3. En S4, en raison de la présence d’un article long de 57 paragraphes (de loin le plus long du corpus), la moyenne augmente à 22,6 paragraphes. Rappelons que le nombre d’articles en S3 et S4 est peu élevé (n=5), ce qui rend cette mesure moins révélatrice de quelque tendance que ce soit. Le nombre d’articles est l’indicateur le plus révélateur de l’intérêt des quotidiens de notre corpus et on a vu qu’il est à son plus élevé en S1 et S2 avant de chuter considérablement en S3 et S4.

On constate que les 47 articles de notre corpus ont été publiés dans 33 pages différentes. Les pages les plus valorisées par les journalistes (A1, A3, A5, B1, B3, C1, D1, 1, 3 ou 5) ne sont pas toutes présentes mais celles qui le sont représentent 17 % du corpus. À elles seules, les pages A1, A3 et A5 représentent 12,8 % du corpus, ce qui peut indiquer que les quotidiens analysés n’ont pas cherché de façon marquée à mettre en valeur les articles traitant de clonage.

Par ailleurs, 34 % des articles traitant du clonage étaient accompagnés d’au moins une illustration, cette proportion grimpant à près de 38 % pendant les deux premières semaines, (39 % pour S1). On dénote ici une volonté manifeste des entreprises de presse de mettre en valeur ce genre d’articles. Toutefois, seulement 8,5 % des articles du corpus étaient à la fois publiés dans des pages valorisées et accompagnés d’au moins une illustration. Encore une fois, cette faible proportion ne semble pas dénoter une volonté marquée de mettre en valeur les articles traitant du clonage pour ces deux indicateurs, même s’il est indéniable que l’intérêt médiatique pour le clonage a été gonflé par l’annonce de la naissance de Dolly.

Quant aux titres coiffant les articles du corpus, ceux qui ont insisté sur l’aspect moral représentent 40,4 % du corpus contre 32 % pour les titres misant sur l’aspect scientifique. L’aspect légal vient au troisième rang (12,8 %), suivi des titres misant sur l’aspect futuriste (6,4 %) et l’aspect économique (4,2 %). Si on tient compte des catégories de titre pouvant le plus être considérés comme sensationnalistes par les enjeux et les inquiétudes qu’ils soulèvent (aspects moral et futuriste), on observe qu’ils représentent près de 47 % du corpus. C’est surtout lors de la deuxième semaine que cette tendance a été marquée (57 % des titres de S2).

Parmi les articles publiés dans des pages favorisées par les journalistes, on retrouvait le plus souvent ceux qui étaient coiffés de titres mettant en évidence l’aspect moral du clonage (50 % des cas) et cela a été surtout marqué dès la première semaine. Si on ajoute les titres insistant sur l’aspect futuriste du clonage, on se retrouve avec une proportion de 62,5 % des articles publiés dans les pages valorisées. On peut donc dire que les bonnes pages des quotidiens ont été le plus souvent utilisées pour des titres misant sur la dimension morale ou futuriste du clonage, au détriment des aspects scientifiques, économiques et légaux.

Nous observons également que l’importance des anticipations inquiétantes a diminué avec le temps. Ainsi, la moyenne des AI par article en P1 vs P2 a diminué (2,16 vs 2.10), celle des AR pour les mêmes périodes a légèrement augmenté (1,41 vs 1,50), celle des AN a également diminué (2,19 vs 1,7) tandis que la moyenne des SA par article a augmenté de façon importante entre ces deux périodes (3,89 vs 8.6).

Cela témoigne que les paragraphes contextuels (SA) ont été nettement plus importants passées les deux premières semaines. Même si on ne décèle pas de différence statistiquement significative, on constate que, au fil des jours, les anticipations inquiétantes ont pris moins de place, au profit des anticipations rassurantes (AR) et des paragraphes contextuels sans anticipation (SA), bien que cette tendance soit faible.

Si on trace l’évolution quotidienne de la présence des anticipations rassurantes dans les articles du corpus, on constate que les neuf premiers jours ont été les plus fertiles en terme d’articles contenant une proportion élevée d’anticipations inquiétantes. Cette évolution est conforme aux intuitions théoriques de Frost et confirme notre hypothèse qui en était dérivée.

En effet, on constate que la mise en contexte dans les textes traitant de clonage (paragraphes sans anticipation) a souvent dominé la présence de paragraphes contenant des anticipations inquiétantes, qui eux ont souvent été plus nombreux que les paragraphes contenant des anticipations rassurantes. Le nombre quotidien des paragraphes catégorisés comme des anticipations neutres a également suivi la tendance générale. Les neuf premiers jours ont été certes les plus actifs, suivis d’une période d’apaisement médiatique (J10 à J17), d’une période de sommeil relatif (J17 à J22) et de quelques soubresauts (J22 à J27), la période d’étude se terminant avec un seul article de fond (J28) rédigé par une journalistes spécialisée en sciences et santé, ce qui explique la forte présence de paragraphes contextuels et explicatifs (sans anticipation).

Une tendance, mais non statistiquement significative
Selon la définition retenue du sensationnalisme (bas, moyen ou élevé) en fonction de la présence d’anticipations inquiétantes, on observe que la proportion d’articles sensationnalistes dans le corpus total de 28 jours varie entre 48,9 % (bas) et 27,6 % (élevé), avec 29,8 % pour le sensationnalisme moyen.

Il est risqué de tester statistiquement notre hypothèse en comparant P1 et P2, compte tenu du nombre peu élevé de textes en P2, ce qui est en soi révélateur de la chute d’attention médiatique qui a succédé à l’effervescence des premiers jours ayant suivi l’annonce de la naissance de la brebis Dolly. L’analyse statistique ne révèle aucune différence significative de la présence d’articles sensationnalistes entre P1 et P2.

On peut cependant noter que la proportion d’articles jugés sensationnalistes de niveau bas, moyen ou élevé varie entre ces deux périodes. Si on utilise une définition minimale du sensationnalisme (sensationnalisme bas), on se rend compte que 51,3 % des articles publiés en P1 sont dans cette catégorie alors que 40 % le sont en P2. Ces proportions chutent respectivement à 32,4 % et 20 % si on utilise une définition modérée du sensationnalisme (sensationnalisme moyen) en fonction de la présence des anticipations inquiétantes, comme on l’a vu plus haut. Finalement, en adoptant un critère plus exigeant quant à la proportion des AI (sensationnalisme élevé), les articles sensationnalistes élevés ne représentent que 29,7 % des articles publiés en P1 et 20 % de ceux publiés en P2.

Si, au lieu de découper le mois en deux périodes (P1 et P2), on le découpe en quatre sous périodes consécutives d’une semaine (S1, S2, S3, S4) on obtient une image plus précise de l’évolution des choses.

Bien qu’il n’y ait pas de relations statistiquement significatives entre ces quatre sous périodes et la présence d’articles sensationnalistes, on constate que la tendance au sensationnalisme médiatique varie beaucoup d’une semaine à l’autre et que cette variance est plus marquée quand on adopte une définition modérée du sensationnalisme (sensationnalisme moyen) qui chute à 0 % après avoir connu un sommet de près de 50 %.

Quand on prend en compte quatre critères de sensationnalisme, soit la proportion des anticipations inquiétantes (sensationnalisme bas, moyen ou élevé), la présence d’au moins une illustration, la publication de l’article dans une page valorisée par les journalistes et la présence d’un titre misant sur l’aspect moral ou futuriste du clonage, on n’obtient un seul et unique article (2,1 % du corpus).

Par ailleurs, en ce qui concerne les articles jugés sensationnalistes bas, il faut signaler que pour les 14 premiers jours du corpus, plus de 63 % des titres qui les coiffent mettent en évidence soit l’aspect moral (57,9 %) soit l’aspect futuriste du clonage (5,3 %). Cette proportion grimpe à 75 % si on retient une définition modérée du sensationnalisme (moyen) et est de 72,7 % si on retient une définition plus exigeante du sensationnalisme (élevé). Pour les 14 derniers jours, le faible nombre d’articles (n=10) rend cet exercice peu pertinent. Pour l’ensemble du corpus, on peut dire que les titres mettant en évidence l’aspect moral ou futuriste des articles jugés sensationnalistes bas représentent près de 60,9 % de ces derniers, contre 33 % des articles non sensationnalistes. On observe donc ici une tendance marquée à coiffer les articles sensationnalistes de tires qui insistent sur l’aspect moral ou futuriste du clonage.

On remarque que les articles des genres journalistiques liés à l’opinion (éditorial, commentaire ou chronique) sont nettement plus sensationnalistes que les articles factuels (nouvelle et analyse). En effet, 75 % des articles d’opinion font preuve d’un sensationnalisme bas contre 41,6 % des articles d’information. Ces proportions sont respectivement de 50 % et 25 % pour le sensationnalisme moyen, 37,5 % et 25 % % pour le sensationnalisme élevé.

Dans notre recherche, nous avons choisi d’associer le sensationnalisme à un cadre interprétatif pessimiste ou négatif qui accorde beaucoup d’importance aux conséquences potentiellement néfastes du clonage, notamment par la publication d’anticipations inquiétantes. Dans un contexte différent, lorsqu’il est question de génétique et de maladie mentale dans les articles de journaux, Conrad estime pour sa part que le cadre interprétatif dominant en journalisme est celui de l’optimisme. Il stipule trois choses : un gène causant la maladie existe, il sera trouvé et cela sera bénéfique (2001, 230). Dans le cas du clonage, ce cadre pourrait être le suivant : le clonage est possible, il a été réalisé et il aura des effets bénéfiques. Dans le cadre de la présente recherche, cet optimisme prend la forme d’anticipations rassurantes. Ces anticipations rassurantes ont caractérisé 12,8 % du total des paragraphes du corpus (67/525) alors que les anticipations inquiétantes représentent 19,2 % du corpus (101/525). Dans la grande majorité des cas (70 %), les anticipations inquiétantes publiées quotidiennement par les quatre journaux sont plus nombreuses que les anticipations rassurantes, même si les paragraphes contextuels ou explicatifs (SA) demeurent souvent les plus nombreux. La domination des AI sur les AR est plus visible dans les premiers jours comme le révèle le graphique suivant.

Les paragraphes sans anticipation représentent 43,8 % du corpus (230/525) tandis que les paragraphes contenant des anticipations neutres représentent 18,7 % (98/525). On voit que le cadre interprétatif dominant, pour le clonage, est celui des anticipations inquiétantes même s’il n’est pas statistiquement significatif et qu’il est souvent présenté au sein d’articles qui contextualisent l’information. Par définition, les paragraphes sans anticipation, surtout contextuels et factuels, ne forment pas un cadre journalistique interprétatif même s’ils n’y sont sans doute pas étrangers, l’opinion du journaliste face au clonage pouvant l’inciter à être plus ou moins contextuel. De plus, les articles qui ne contiennent aucune anticipation inquiétante sont deux fois moins nombreux que ceux ne contenant aucune anticipation rassurante (23,4 % vs 46,8 %) et seulement 14,9 % des articles du corpus ne contiennent ni anticipation inquiétante ni anticipation rassurante. Il se peut que le thème du clonage, à cause du bagage historique et culturel qui y est associé, soit davantage marqué négativement que celui de la recherche en génétique dont le traitement médiatique, selon Conrad, semble plus enclin à exploiter ses aspects positifs, réels ou non.

Conclusions
La présente recherche exploratoire suggère la pertinence des intuitions théoriques de Frost, lesquelles méritent systématisées et explicitées.

L’observation empirique des phases d’effervescence et d’apaisement de la couverture médiatique aide à mieux relativiser l’importance réelle des phénomènes qui font l’objet de l’attention subite des journalistes. Cette observation nous dit qu’il faut comprendre l’empressement médiatique à vouloir traiter d’un sujet nouveau, inattendu, voire dramatique alors que la curiosité du public, pour ne pas dire son avidité, est à son sommet. Les journalistes tentent de répondre à la demande du public, telle qu’ils la perçoivent puisqu’ils ne peuvent la mesurer objectivement. Dans ces contextes, ils amplifient des pratiques quotidiennes courantes.

La recherche illustre bien, également, le phénomène de saturation qui succède inévitablement aux phases d’effervescence et d’excitation propices au sensationnalisme médiatique.

Toutefois, l’observation et la mesure indiquent que la couverture journalistique d’un événement aussi important que le premier clonage réussi d’un mammifère n’est pas que sensationnaliste. Certes, les anticipations inquiétantes ont le plus souvent surpassé en proportion les anticipations rassurantes, mais la présence de paragraphes équilibrés (anticipations neutres) et surtout de paragraphes consacrés à la mise en contexte ou l’explication (sans anticipation) permet de relativiser le sensationnalisme, du moins dans les quatre quotidiens francophones de l’étude. Il est possible que le sensationnalisme ait été plus marqué dans les journaux populaires de format tabloïd, mais il faut se méfier des jugements a priori et des préjugés à l’endroit de la presse populaire dont la qualité des articles est souvent similaire à celle des journaux grands formats.

On a aussi vu que plus nous sommes exigeant pour définir le sensationnalisme médiatique, moins on peut en retrouver de traces empiriques. Cela est vrai si on accepte une définition minimale, modérée ou exigeante du sensationnalisme (bas, moyen et élevé). Néanmoins, même avec une définition exigeante, la proportion d’articles sensationnalistes du corpus représente plus du quart de la production (27,6 %).

Par contre, quand on tient compte d’autres indicateurs du sensationnalisme médiatique (page, présence d’illustration, titraille), on voit alors que la proportion d’articles sensationnalistes chute presque à zéro. Les pages les plus valorisées n’ont représenté que 12,8 % du corpus, ce qui peut indiquer que les quotidiens analysés n’ont pas cherché de façon marquée à mettre en valeur les articles traitant de clonage. Cela aurait peut-être été différent avec un enjeu social moins aride que le clonage (catastrophe naturelle, conflit armé, épidémie de maladie, etc.).

On sait néanmoins que les bonnes pages des quotidiens ont été le plus souvent utilisées pour des titres misant sur la dimension morale ou futuriste du clonage, au détriment des aspects scientifiques, économiques et légaux. On observe donc une tendance marquée à coiffer les articles sensationnalistes de tires qui insistent sur l’aspect moral ou futuriste du clonage. En raison de l’importance du contenu rédactionnel en journalisme écrit, il nous semble toutefois raisonnable d’accorder à la question du contenu des articles (la caractérisation des paragraphes) plus de poids qu’à celle de leur mise en forme (titraille et page).

On peut malgré tout soutenir que le traitement médiatique du clonage, dans le mois qui a suivi l’annonce de la naissance de la brebis Dolly, a donné lieu à du sensationnalisme dans les quatre quotidiens de notre étude, que ce sensationnalisme s’est surtout exprimé par le biais d’anticipations inquiétantes quant aux conséquences du clonage pour la société. Le sensationnalisme a surtout été marqué dans les deux premières semaines puis a considérablement diminué par la suite. Dans la grande majorité des cas (70 %), les anticipations inquiétantes publiées quotidiennement par les quatre journaux sont plus nombreuses que les anticipations rassurantes, même si les paragraphes contextuels ou explicatifs (SA) demeurent souvent les plus nombreux. La domination des AI sur les AR est plus visible dans les premiers jours comme le révèle le graphique suivant.

Cela est conforme aux intuitions théoriques de Frost qui estime que les probabilités de sensationnalisme médiatique sont plus élevées au début de la couverture médiatique d’un événement qui suscite l’intérêt du public, quand les journalistes cherchent veulent répondre à cette demande subite pour une information de qualité difficile à obtenir.

On constate que, pour ce qu’il en est du clonage, le cadre interprétatif dominant des journalistes est celui des anticipations inquiétantes même s’il n’est pas statistiquement significatif et qu’il est souvent présenté au sein d’articles qui contextualisent l’information.

La présente recherche repose sur un corpus exhaustif pour les quatre quotidiens retenus mais qui ne peut être représentatif de l’ensemble des médias. Les journaux populaires de format tabloïd ainsi que les informations diffusées sur les ondes des stations de radio et de télévision commerciales peuvent avoir un profil différent de celui mis en évidence ici, bien que cela ne devrait pas être le cas selon le modèle de Frost. Il serait vraisemblablement plus accentué et il faudrait accorder plus d’importance à l’analyse des images et du montage en ce qui concerne la presse électronique.

Finalement, s’intéressant à un sujet a priori aride et éloigné des préoccupations quotidiennes des citoyens, il se peut que notre recherche ait sous-estimé le phénomène du sensationnalisme médiatique. À cet effet, il y aurait lieu de répéter la présente recherche en observant la production journalistique relativement à des événements avec lesquels le public nous semble plus intéressé (épidémies de maladies comme le SRAS ou la méningite, drames vécus par des vedettes des sports ou du spectacle, scandale de mœurs, phénomènes sociaux apparaissant comme nouveaux et inquiétants, etc.). Même s’il faudrait également raffiner les outils de mesure et procéder à des tests de fidélité à l’aide de codeurs indépendants, nous croyons que la présente recherche offre des pistes intéressantes d’investigation du sensationnalisme médiatique.
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mardi, février 05, 2002

Remaniement ministériel : La prophétie : un art difficile et trompeur

Analyse publiée dans le quotidien Le Soleil, mardi 5 février 2002, p. A13

Bernier, Marc-François

Le taux d'erreur des spéculations des quotidiens La Presse, Le Devoir et LE SOLEIL lors du dernier remaniement ministériel a oscillé entre 25 % et 71 %

Encore une fois, le remaniement ministériel québécois a été accompagné de son lot de spéculations journalistiques qui induisent souvent le public en erreur.

Une analyse comparative de ces spéculations publiées dans les trois quotidiens québécois qui consacrent des ressources importantes à la couverture de la vie politique, La Presse, LE SOLEIL et Le Devoir), révèle que le taux d'erreur des journalistes qui se prêtent à cet exercice varie entre 25 % et 71 %. L'analyse ne porte que sur les principaux textes consacrés à la spéculation, du 15 au 30 janvier.

On y constate que La Presse consacre beaucoup d'importance aux spéculations en y allant de trois articles dont le taux de réussite augmente au fur et à mesure qu'approche le jour de l'assermentation, sans toutefois dépasser significativement les 70 %. Cette façon de faire avait été observée au moment de la composition du Conseil des ministres de Jacques Parizeau (septembre 1995) et de Lucien Bouchard (janvier 1996).

Pour sa part, Le Devoir a risqué un seul texte spéculatif, dont la marge d'erreur a été supérieure à 36 %. LE SOLEIL s'en tirait mieux, si on peut dire, avec un taux d'erreur de 25 %. Dans l'article publié le 30 janvier, le journaliste du SOLEIL y est allé de plusieurs spéculations publiées la veille par La Presse, et cela a été encore plus fréquent au Devoir. On peut penser que les efforts spéculatifs de La Presse ont " inspiré " ses concurrents dans leur travail.

Incomplet et révélateur

Bien entendu, un tel tableau est toujours incomplet et peut paraître injuste puisque le résultat final ne se précise que durant les heures précédant l'assermentation. De plus, il est très difficile d'y inscrire des énoncés comme " Bernard Landry n'a toujours pas de réponse de son copain David Levine qui aurait fait une capture de choix, mais qui présente l'inconvénient certain de n'être pas élu. () Les ministres de la Justice, Paul Bégin, et de l'Inforoute, David Cliche, font partie de ceux qui risquent de perdre leur portefeuille " (La Presse, 17 janvier).

Ou encore quand La Presse annonce la venue au cabinet des députés Stéphane Bédard et Jean-François Simard, sans se risquer quant à leurs fonctions; quand elle prédit le départ des ministres Jean Rochon et Jacques Baril (qui resteront néanmoins ministres); quand elle anticipe une rétrogradation de Paul Bégin (qui demeure à la Justice) et de David Cliche (qui a démissionné). Tout comme quand on y écrit que Linda Goupil et Joseph Facal seront déplacés, tandis que François Gendron aura une promotion, sans en dire davantage.

Il est également impossible d'inclure, dans un texte spéculatif , que le premier ministre Landry, outre l'arrivée de David Levine, " aurait une autre vedette surprise dans sa manche pour ce matin " (La Presse, 30 janvier). Cette prophétie ne s'est pas matérialisée si on faisait référence à l'arrivée d'un autre non-élu au Conseil des ministres.

De même, Le Devoir annonce l'arrivée des députés Bédard, Simard et Michel Létourneau sans tenter de spéculer sur les rôles qui leur seront dévolus. Dans LE SOLEIL, on prévoit la montée du député Jean-François Simard sans trop se risquer quant à son mandat. On prévoit aussi que Jean Rochon demeurera ministre, mais on erre en accordant des promotions à Agnès Maltais et Rosaire Bertrand, et en avançant que Paul Bégin " constituait un cas incertain ". On prévoit aussi l'expulsion de Jacques Baril et de François Gendron (ce qui n'a pas été le cas).

Ces énoncés, qui tiennent beaucoup de la rumeur et du ballon d'essai, trouvent difficilement place dans un tableau formel. Mais leur existence est révélatrice de l'importante marge d'erreur, de l'impressionnisme et de l'imprécision qui caractérisent des articles qui devraient avant tout être exacts. Par ailleurs, il faut reconnaître que plusieurs modifications de responsabilités ministérielles marquent chaque remaniement et il devient très difficile pour les journalistes de pouvoir spéculer à ce sujet. Ce qui en soi serait une raison suffisante pour ne pas trop s'y risquer.

Sources anonymes douteuses

Les spéculations journalistiques reposent essentiellement sur des sources anonymes, c'est-à-dire sur la collaboration intéressée d'informateurs politiques dont l'identité n'est pas dévoilée par les journalistes qui répercutent leurs propos. Cette pratique empêche le public d'évaluer la crédibilité et les motifs de ces informateurs. La présente analyse, comme d'autres du reste, met en évidence la faiblesse des informations provenant de sources anonymes, sur le plan de l'exactitude. Des taux d'erreur importants avaient aussi été observés lors des remaniements de septembre et décembre 1998.

Dans le présent cas, les sources d'information anonymes ne sont pas toujours fiables, mais elles le sont encore moins lorsque les candidats pouvant combler une fonction ne font pas l'objet d'un consensus. Si le cas de Pauline Marois a semblé faire consensus, il n'en a pas été de même pour bon nombre d'autres députés, comme l'indique très bien le tableau. Les démissions de Guy Chevrette, de Jacques Brassard et de David Cliche n'expliquent pas le taux d'erreur observé puisque des taux similaires ont été constatés par le passé.

Il faut savoir que la publication de telles spéculations, à quelques heures du dévoilement d'un nouveau gouvernement, fait partie de la culture des courriéristes parlementaires. En accordant l'anonymat à des informateurs, ils cherchent à en savoir plus et à prendre de vitesse leurs concurrents. Cette course à la primeur leur vaut souvent un peu de notoriété, leur permet de produire de la copie, d'avoir accès à une mise en page valorisée et peut même les aider à demeurer en poste à l'Assemblée nationale du Québec.

Confondre ou éclairer ?

À la lumière des résultats de l'analyse, on peut soutenir que les journalistes ont été incapables de dresser à l'avance un tableau véridique et représentatif de ce qu'allait être le Conseil des ministres. On doit constater que les journaux, surtout La Presse, ont accordé beaucoup d'espace à des énoncés erronés à propos d'informations qui, de surcroît, allaient être rendues publiques dans les heures ou les jours suivant leur publication.

Pour leur part, les lecteurs ont consacré de longues minutes à lire des articles contenant plusieurs spéculations erronées, lesquelles ont été reprises par des médias électroniques. On peut croire que cela crée de la confusion chez les citoyens plutôt que de les éclairer, puisqu'ils ont dû désapprendre en grande partie ce qu'ils croyaient avoir " appris ".

On peut se demander s'il est important de consacrer autant d'énergie et d'espace à la spéculation journalistique, alors qu'il serait certainement plus approprié de consacrer ces ressources à dénicher les informations que ces sources anonymes préfèrent généralement occulter.

Cette brève analyse démontre à la fois le caractère futile de l'exercice spéculatif, compte tenu des informations erronées qui en résultent. Mais elle réfute cependant les allégations voulant que les journalistes se soient complètement trompés dans leurs prédictions, ce qui n'est pas le cas.

lundi, septembre 10, 2001

Une nouvelle d'intérêt public qui révèle cependant un malaise

Analyse publiée dans le quotidien La Presse, lundi 10 septembre 2001, p. A17
Une nouvelle d'intérêt public qui révèle cependant un malaise

Marc-François Bernier

LA PUBLICATION d'informations concernant le passé du pilote d'Air Transat Robert Piché était d'un intérêt public certain si on s'en tient aux critères généralement reconnus du journalisme nord-américain mais l'importante réaction négative du public révèle un malaise qui ne peut être ignoré.

Cette nouvelle était d'intérêt public car elle rapportait des faits relatifs à des gestes illégaux du pilote Piché qui a utilisé sa licence de pilote décernée par un organisme gouvernemental canadien pour transporter de la drogue en territoire américain où il s'est fait prendre par un policier auquel il a vainement tenté d'échapper. Le pilote a été jugé et condamné à la détention. Libéré il est revenu au Canada où il a continué à piloter des avions et a été embauché par une compagnie qui lui a confié la sécurité de ses passagers. Entre-temps il a obtenu un pardon du gouvernement américain lui permettant de poursuivre sa carrière de pilote commercial.

Rien ne relève de la vie privée dans ces informations. La vie privée est un concept qu'on relie davantage aux relations intimes à la vie familiale aux croyances religieuses à l'orientation sexuelle à un ensemble de comportements qui ont lieu dans l'intimité du foyer en compagnie de gens consentants. Ceux qui accusent les médias de s'en prendre à la vie privée du pilote Piché improvisent une nouvelle déontologie du journalisme basée sur la confusion des notions de vie privée et d'intérêt public.

Compte tenu des honneurs que différents ordres de gouvernement veulent rendre au pilote Piché il était pertinent de connaître ces informations afin qu'ils agissent en toute connaissance de cause. Il n'est pas sans intérêt non plus de montrer qu'on peut revenir dans le bon corridor social après avoir connu des problèmes de navigation personnelle.

Cependant l'intérêt public d'une information n'est pas le seul élément dont il faille tenir compte. L'information doit être vraie ce qu'assurent rigueur et exactitude. Elle doit être équitable pour les parties mises en cause ce qui se fait généralement en s'enquérant de leur point de vue qui sera diffusé de manière à leur rendre justice. Si une nouvelle ne rencontre pas ces exigences elle perd son caractère d'intérêt public car les citoyens n'ont aucun intérêt rationnel à être induits en erreur.

Il est risqué d'affirmer catégoriquement que les informations concernant le passé du pilote Piché rencontrent tous ces critères. Il faudrait avoir un accès direct à la documentation et aux démarches des journalistes. Du reste les doléances du public ont surtout porté sur la diffusion d'informations dont la véracité a été admise par Air Transat.

Cela conduit à une autre considération qui elle choque souvent le public. Il s'agit du traitement médiatique de l'information. Fallait-il vraiment y consacrer la page UNE? Fallait-il vraiment publier des photographies des lieux? Trop en mettre risque-t-il de stigmatiser inutilement le pilote qui a tout de même obtenu son pardon? Voilà peut-être ce qui a vraiment choqué bon nombre de gens qui y ont vu de l'acharnement médiatique. En éthique du journalisme il est recommandé de minimiser les inconvénients sans pour autant nuire à la circulation de l'information. Ce principe du moindre mal est-il incompatible avec la rentabilité maximale à court terme d'une entreprise de presse? Poser la question c'est y répondre. Le traitement journalistique de cette information ajouté à l'amplification des médias qui ont abondamment diffusé la nouvelle explique peut-être une partie de la vindicte du public qui estime que "trop c'est trop!"

Exercice d'imputabilité

Par ailleurs la réaction publique oblige les médias à un exercice d'imputabilité qui est rare dans la tradition journalistique québécoise. Expliquer au public quelles raisons militaient en faveur de la publication doit aller au-delà de la rhétorique de l'intérêt public et de la liberté de la presse il faut en profiter pour exposer clairement les critères qui se cachent derrière ces concepts. Tous ne seront pas d'accord mais ceux que cela intéresse sauront à quelle étape du raisonnement journalistique ils divergent et ils apprécieront cet exercice.

Outre l'hypothèse souvent répétée voulant que les gens aiment avoir des héros et haïssent ceux qui les détruisent la réaction négative invite à suggérer deux hypothèses explicatives. Premièrement on peut penser que cette réaction prend sa source dans la méconnaissance du public à l'endroit du journalisme. À cet effet l'imputabilité peut servir à combler quelque peu l'écart entre les pratiques journalistiques et les attentes du public.

Cette méconnaissance du public peut être associée à sa méfiance à l'égard des médias méfiance que révèlent bon nombre d'enquêtes réalisées en Amérique du Nord. Et il y a lieu de croire que la méfiance augmentera au sein de notre société hypermédiatisée qui conduit à une saturation du citoyen bombardé de toutes parts de messages répétitifs apprêtés à la sauce de la concentration et de la convergence. L'imputabilité des médias pourrait atténuer cette méfiance qui n'a rien du doute méthodique. La méfiance envers les médias n'est pas une bonne nouvelle pour la presse elle mine la légitimité du journalisme et risque de favoriser ceux qui aimeraient bien lui clouer le bec. Les médias devraient profiter de l'occasion pour reconnaître le besoin d'ombudsman neutres et crédibles qui seraient à la fois les représentants du public dans les salles de rédaction et les pédagogues des pratiques journalistiques dans l'espace public.

Deuxièmement la réaction négative du public révèle peut-être un phénomène culturel: le goût très répandu du ludique. Il s'agirait d'un phénomène encouragé par les médias électroniques surtout lesquels consacrent d'importantes ressources à rendre plus sympathiques les journalistes de la télévision voulant les rendre semblables à tout-un-chacun plus proches de nous tous voulant en faire quelqu'un de la famille le sympathique beau-frère en somme. Ce modèle du bon gars (ou de la bonne fille) étant en voie de s'étendre à presque toutes les émissions d'information (et aux émissions d'humour ou de divertissement qui s'inspirent du journalisme pour mettre en scène l'actualité) comment s'étonner qu'un certain public soit choqué quand le sympathique journaliste montre ses griffes et écorche la vedette de la semaine. Comment s'étonner que la perception jovialiste du journalisme que la télévision alimente soit transposée au journalisme de la presse écrite traditionnellement plus critique et analytique.

Bref alors qu'on encourage une perception agréable et bon enfant du journalisme voilà qu'il s'en trouve (encore!) pour casser le party de famille. Pas étonnant que la famille réagisse mal et ne veuille rien entendre aux justifications qui lui sont offertes parfois maladroitement faut-il dire.

dimanche, octobre 22, 2000

MÉDIAS ET HUMANITAIRES : les liaisons dangereuses

Mémoire de Patricia Alliot
Institut Universitaire de Technologie
29, rue du pont-volant
37002 Tours Cedex


PRÉFACE
Au-delà du traditionnel travail de fin d'études, ce mémoire s'inscrit bien davantage dans le cadre d'une réflexion personnelle tendant à concilier une expérience de plusieurs années au sein du monde humanitaire à l'enseignement reçu dans le cadre d'une formation en journalisme. Médias et humanitaire, deux acteurs de terrain, de plus en plus interdépendants l'un de l'autre. Déléguée santé pour le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) entre 1995 et 1999, j'ai été envoyée au cœur des derniers conflits (Liban, Soudan, Tchétchénie, Bosnie, Congo-Brazzaville...). J'ai pu prendre conscience de la réalité de cette relation inévitable. La Croix-Rouge est, au centre de ce rapport, un acteur particulier de la scène humanitaire. L'un des sept principes fondamentaux qui fondent l'essence même du mouvement repose sur sa neutralité. Au nom de celle-ci, et pour pouvoir continuer à travailler dans les endroits les plus troubles, être présent dans les contextes les plus difficiles de la planète, le CICR reste très prudent dans ses contacts avec la presse. C'est tout le débat autour du témoignage et de la "médiatisation d'une action".

Cette distance, parfois difficilement compréhensible pour le grand public, peut lui être reprochée quand elle n'est pas comprise. D'un autre côté, comme toute organisation humanitaire, le CICR a besoin d'une certaine reconnaissance publique permettant, à travers elle, un soutien plus régulier des différents donateurs. Qui plus est, la présence simultanée sur les terrains d'action d'une multitude d'acteurs très différents et aux intérêts bien souvent antagonistes, reste une réalité incontournable, et de plus en plus concrète. Difficile de nier ou d'occulter la présence des médias. Il faut apprendre là aussi à cohabiter.

Je me suis donc attachée à comprendre comment se passent les choses entre ces deux intervenants, à tenter de déterminer les rôles respectifs et les limites de chacun. J'ai essayé d'analyser comment fonctionne cette dualité aujourd'hui, comment elle est perçue à la fois par les humanitaires et par les journalistes. Enfin, comment tenter de concilier au mieux ces deux activités, dans le respect des droits, principes et contraintes de chacun.

La relation avec les médias fait l'objet d'une profonde réflexion dans le monde humanitaire (voir bibliographie). Toutes les grandes organisations se sont, à un moment ou à un autre, interrogées sur cette question. La consultation de ces ouvrages a été une grande source d'informations et le point de départ de cette démarche. Je souhaiterais remercier Médecins sans Frontières France, en particulier, qui m'a permis notamment l'accès à son service de documentation.

Au cours de ces lectures, j'ai pu me rendre compte que la réflexion n'était pas poussée aussi loin par les médias. Ou elle était menée de façon très fragmentaire, très ponctuelle, à la suite d'événements précis liés à l'actualité. Cette question n'intéresserait-elle que peu la presse, ou bien considère t-elle qu'il n'y a pas là matière à polémique car finalement les choses se passent plutôt bien, du moins dans les déclarations. J'ai donc tenté de rencontrer des représentants des différents supports de presse : journaux, radio, télévision. Souhaitant avoir le point de vue d'hommes et de femmes de terrain, j'ai été très vite confrontée à un obstacle majeur. La grande majorité de ces reporters, bien qu'intéressés d'apporter leur contribution à ce travail, étaient difficilement joignables. Sans cesse entre deux avions, deux départs en reportages... nos rendez-vous maintes fois repoussés. Enfin, pratiquement la moitié de mes demandes initiales de rendez-vous n'ont tout simplement pas abouti n'ayant reçu aucun écho positif. Je tiens cependant à remercier les personnes ayant accepté de m'accorder un petit peu de leur temps, ou n'ayant pas réussi à le faire malgré toute leur bonne volonté, pour des raisons d'agenda.

Un grand merci à Michel Cool, directeur délégué à la rédaction de Témoignage Chrétien pour m'avoir permis de tirer un maximum de profit de mon stage et à Henrik Lindell, pigiste dans sa rédaction. Merci également à Jean-Marie Colombani, directeur de publication pour son soutien à me trouver un interlocuteur au sein de la rédaction du Monde et José-Alain Fralon ainsi que Thomas Sotinel, rédacteurs au journal. Merci à Mémona Hintermann de France 3 et Nicolas Poincaré de France Infos, qui ont l'un et l'autre manifesté le désir de contribuer à ce travail mais en ont été empêchés par des impératifs de reportage. Un merci particulier à Marc-François Bernier, expert en déontologie journalistique à Québec (Canada) pour ses conseils précieux et avisés. Enfin, il faut préciser que ce travail ne représente aucunement le point de vue officiel du Comité International de la Croix-Rouge ou du mouvement de la Croix-Rouge. Il n'est que le fruit d'une réflexion personnelle.



"Libre ou soumis,
fort de ses principes ou drapé dans sa vertu,
l'humanitaire est à la croisée des chemins
entre vérité de l'action et artifice médiatique,
entre exigence de justice et outil de pouvoir." Rony BRAUMAN


I. INTRODUCTION

Les conflits continuent à ensanglanter notre planète. Guerres, catastrophes humanitaires, situations d'urgence très diverses essaiment sur les cinq continents. Les moyens modernes de communication les propulsent sur le devant de la scène médiatique. Il est devenu bien difficile de les ignorer quand leurs images envahissent quotidiennement nos foyers. Le monde est, aujourd'hui à portée de la main. Dans la plupart de ces endroits, se bousculent un tas de gens, très différents et aux motivations parfois aussi variées que troubles. Des militaires, des politiques, des humanitaires, des journalistes, des commerciaux, des spécialistes du renseignement, etc.
Parce que leurs activités les mènent très souvent sur les mêmes routes, journalistes et humanitaires sont amenés à se rencontrer de plus en plus fréquemment. Ils sont souvent les derniers, ou les premiers, à se rendre dans une région touchée par un conflit. L'un a souvent besoin de l'autre. Mais les objectifs, les moyens mis en oeuvre sont, par nature, totalement différents voire opposés, et donc parfois sources d'incompréhension et de malentendus.

L'implication du politique est évident à tous les niveaux de cette problématique. Cet aspect, à lui seul, nourrirait largement les objectifs d'une thèse. L'espace restreint imparti à ce travail imposant des choix, je me suis limitée à la relation purement médiatico-humanitaire, en excluant l'aspect politique et bien que consciente de l'aspect forcément réducteur de cette démarche. Autre choix fait, celui de ne traiter que des situations dites "de crise" (guerres, catastrophes) pour les mêmes contraintes d'espace et de temps.



"Entre le docteur Schweizer et le docteur Kouchner,
l'humanitaire a changé d'échelle et de nature.
L'exemple individuel devient recette universelle,
l'éthique privée, une politique de remplacement..." Régis Debray



II. UN MONDE EN TRANSFORMATION

Transformation politique et géopolitique
L'action humanitaire fait aujourd'hui partie de notre environnement médiatique. Une place que ses précurseurs, il y a encore peu de temps, étaient loin de pouvoir imaginer. La cause humanitaire semble répondre idéalement à un besoin d'engagement (direct ou indirect) d'une population à la recherche de nouveaux combats. Les transformations géopolitiques qui ont bouleversé l'environnement international ont favorisé de façon extraordinaire l'émergence de ce mouvement.
La fin de l'affrontement Est-ouest a imposé une nouvelle grille de lecture des événements internationaux. Aux conflits plus récents, il fallait trouver d'autres explications que la traditionnelle opposition des deux grands blocs. L'idéologie humanitaire est porteuse de réponses qui trouvent un large écho dans la population. L'entraide et la compassion sont ainsi devenus le mode essentiel d'accès au tiers-monde depuis les années 1970. Parallèlement, le déclin du communisme fait que l'engagement au service de l'intérêt général, ne passe plus forcément par un engagement politique. Là encore, l'engagement caritatif se révèle capable d'occuper l'espace laissé libre. L'idéologie est porteuse d'espoirs, de nobles causes, et devient victime de son propre succès. C'est ainsi que l'on assiste parfois à un véritable détournement de cette conviction en idéologie de secours. Des États, réticents à ces nouvelles interprétations, érigent ces valeurs en diplomatie de substitution.

Une évolution technologique qui fait évoluer les rôles
Le travail des journalistes et des acteurs humanitaires a suivi, pas à pas, l'évolution des moyens technologiques. Au moment de la guerre de Crimée (1854-1856), l'Europe est en guerre contre la Russie. A Sébastopol en état de siège, les journalistes présents sur place témoignent. Un simple papier et un crayon qui seront, notamment, à l'origine du travail de Florence Nightingale. Touchée par ce drame, elle sera à l'origine de la création de la première école d'infirmières, à Londres.

Quelques années plus tard (1859), Henri Dunant assiste lui aussi, et un peu par hasard, à la bataille de Solferino. En quelques heures, des centaines de victimes tombent sur le champs de bataille. Dunant est frappé par le spectacle de soldats agonisants ne bénéficiant d'aucun geste de premier secours. Pour lui aussi, le premier acte sera de témoigner. A son retour en Suisse, il écrit Souvenirs de Solferino dans lequel il fait quelques propositions pour améliorer le sort des combattants et blessés de guerre. Son livre sera à la base de la création et du développement du mouvement de la Croix-Rouge.

La deuxième moitié du 20e siècle, et plus spécialement la guerre du Biafra, marque un profond bouleversement à la fois du monde médiatique et du monde humanitaire. Région du sud-est du Nigeria, le Biafra est secoué par des velléités sécessionnistes. Riche en pétrole, l'insurrection est réprimée par la force et la violence. L'armée fédérale impose un blocus autour du réduit rebelle provoquant l'une des plus grandes famines de ce siècle, et entraînant la mort d'un million de personnes en quelques trente mois de guerre. Ces événements dramatiques bénéficient d'une couverture médiatique exceptionnelle, marquant définitivement le passage de l'écrit à l'ère de l'image. Une image qui permet de faire vivre, pratiquement en direct, des événements qui se déroulent à l'autre bout de la planète, de passer du différé à l'instantané. La télévision devient le symbole par excellence du média "chaud". Jusqu'à créer, selon Mac Luhan, l'illusion du "village planétaire", trompeuse certitude de ne plus rien ignorer de ce qui se passe sur la planète.

L'indifférence n'est donc plus permise. L'épisode biafrais marque ainsi le début d'une évolution extraordinaire et parallèle aux progrès techniques fulgurants qui touchent essentiellement les moyens de communication (réception, transmission de l'information) notamment grâce à l'apparition des moyens de communication par satellite.

De ces images naît une volonté farouche de venir en aide aux populations affamées chez une une poignée d'hommes, jeunes médecins pour la plupart . Ce sera la naissance d'une nouvelle forme d'enthousiasme humanitaire, moins institutionnel que la Croix-Rouge, plus libre dans l'expression de ses opinions. Elle marque la naissance, en France, des organisations non gouvernementales (ONG) dont Médecins sans frontières (MSF) puis, leur multiplication à partir de 1980. La sophistication de ces moyens de communication et notamment leur miniaturisation et leur précision, va modifier en profondeur l'action humanitaire en permettant son utilisation dans les endroits les plus reculés de la planète. L'espace de l'action humanitaire s'élargit presque à l'infini. Il ne subsiste pratiquement plus aucune zone géographique hors de portée. La possibilité de communiquer est, de plus, un facteur de sécurité non négligeable pour les équipes isolées sur le terrain. C'est alors le début d'une forme de compétition entre organisations humanitaires de plus en plus nombreuses et concurrentielles pour lesquelles l'utilisation de l'image des victimes devient instrument de promotion. Désormais, un nouveau trio emblématique est né : la victime, l'humanitaire et le journaliste.




On ne peut pas dire la vérité à la télé,
il y a trop de monde qui regarde" - Coluche



III. LE COUPLE MÉDIAS / HUMANITAIRE
DANS LES SITUATIONS DE CRISE



Peut-on définir la notion d'humanitaire ?
Il s'agit d'une notion très floue. Pour le Petit Larousse, humanitaire signifie : "qui s'attache à traiter les hommes humainement, à leur faire du bien". Les synonymes en sont bonté, altruisme, bienveillance. Ce peut être ce qui vise "sans aucune discrimination et avec des moyens pacifiques à préserver la vie dans le respect de la dignité... afin d'aider les membres d'une communauté à traverser une période de crise ou la rupture d'un équilibre antérieur" . Une approche large de cette notion permettrait d'y inclure des services tels, la fourniture de secours nutritionnels et matériels, une assistance médicale, des démarches contre les mesures arbitraires de détention, un réconfort spirituel, la communication avec la famille, la couverture de certains besoins culturels comme l'éducation, le déminage, la recherche de personnes, la réunification familiale et même des interventions militaires. Mais il faut bien reconnaître que le mot humanitaire n'a plus beaucoup de sens aujourd'hui, tant il en est fait usage. Galvaudée et reprise en dehors de son contexte, cette notion d'humanitaire a fini par être utilisée pour qualifier "d'intervention humanitaire" le débarquement des marines en Somalie et par nommer "catastrophe humanitaire" ce qui était au Rwanda, un génocide. "Au crime de non-assistance à peuples en danger commis par les politiques au Kurdistan, en Bosnie, en Somalie, au Rwanda, en Tchétchénie, les médias ont ajouté le délit de détournement de mots."


Le rôle des médias dans les crises ?
Le rôle premier est bien évidemment d'informer. Informer sur ce qui se passe, le plus objectivement possible. Donner des éléments au lecteur, au spectateur, à l'auditeur, afin que celui-ci soit en mesure de se forger sa propre opinion. Nombre de journalistes se suffisent de ce simple rôle d'information alors que d'autres le nuancent par l'apport du témoignage. Pour Henrik Lindell, de Témoignage Chrétien, le journaliste doit dire "ce qu'il a vu... pour ne pas être complice". Ce qui sous-entend, d'une part, la nécessité d'une présence physique sur les lieux . Et d'autre part, une véritable capacité, un certain "pouvoir d'indignation". Témoigner sous-entend alerter l'opinion publique afin de créer une émotion, un choc et, si possible provoquer l'action. C'est travailler à l'implication des citoyens et, d'une certaine façon, avoir le pouvoir de prévenir certaines catastrophes ou limiter leurs conséquences.

Une alerte immédiate qui aboutirait à une mobilisation rapide des secours peut éviter une gigantesque famine et ses conséquences humaines incalculables. Les exemples sont nombreux. En octobre 1979, les images de 30 000 Cambodgiens arrivant dans un état effroyable provoque un choc mondial, suscitant une vive émotion et l'action. Et puis la Somalie, il a fallu attendre près de deux ans et que les médias alertent le reste du monde sur une famine d'une grande ampleur. Une opinion publique parfaitement "aiguillonnée" pourra permettre l'amplification d'une réponse internationale lors de grandes catastrophes. Les médias se font même, parfois, directement porte-parole d'une cause comme en relayant "l'appel à l'insurrection de la bonté" lancé par l'Abbé Pierre en 1954. Tout comme la BBC avait été le porte-voix de la résistance pendant la guerre, Radio Luxembourg devenait le porte-voix d'un personnage charismatique appelant à la mobilisation des consciences en faveur des sans-logis.

Enfin, et dans une situation de concurrence humanitaire de plus en plus rude, et parfois bien involontairement, les médias deviennent un outil déterminant dans la recherche de fonds, vitale pour les organisations humanitaires.


Le rôle spécifique de l'image
L'image joue un rôle prépondérant dans la couverture des crises humanitaires. "Les hommes jugent avec leurs yeux" disait Machiavel. Qu'advient-il de ce jugement lorsque l'œil est remplacé par l'objectif, le regard par la prise de vue ? On peut presque parler aujourd'hui d'un rôle hégémonique du visuel sur le plan de l'information. Car point n'est besoin d'un long discours pour faire passer un message porteur d'émotions. Quelques secondes d'images fortes auront beaucoup plus d'impact qu'un long article dans n'importe quel quotidien. L'image est, par essence, le reflet de l'information instantanée. Elle permet aux spectateurs d'entrer dans l'actualité immédiate et d'être présent là où se produit l'évènement. En quelque sorte, elle supprime l'intermédiaire entre lui et la réalité. De passif, le spectateur devient acteur d'un évènement qui lui est contemporain.

"L'image crée des valeurs : elle engendre la sympathie ou le rejet. L'image s'adresse à l'imaginaire, appelle l'émotion et stimule la conscience... parce qu'elle se fargue de témoigner sans artifice de la réalité crue, de la réalité indiscutable du vécu..." En cela, elle s'accorde très bien avec l'humanitaire qui fonctionne également sur les notions d'émotion et d'immédiateté, de bien et de mal.

Contraintes et limites incontournables des médias
La sélection de l'information est partie intégrante du travail journalistique. Pour des raisons de contraintes budgétaires ou par manque de temps, les rédacteurs vont chercher la matière première, le renseignement chez leurs confrères. Il est ainsi quelques incontournables sources d'informations, comme les agences de presse, Internet et quelques grands journaux de référence. C'est ainsi, comme l'a décrit notamment Bourdieu , que s'installe une sorte de cercle vicieux et un fonctionnement en quasi autarcie. Les plus fidèles lecteurs des journaux sont les confrères des journaux concurrents. On se lit mutuellement, surtout quand il s'agit des quotidiens de référence, des télévisions de masse, (Le Monde pour n'en citer qu'un). Ces médias, les plus puissants, les plus forts, créent une sorte de diktat de l'information. Au point que pour revêtir le caractère sacré d'information, celle-ci doit être parue dans les colonnes du Monde avant d'être reprise ailleurs éventuellement sous un angle différent.

Une presse qui tourne toujours autour des mêmes sujets.
Dans cette guerre impitoyable que se livrent les médias pour les parts de marché, pour l'Audimat, sélectionner l'information susceptible d'intéresser le lecteur ou le spectateur est de la toute première importance dans la "fabrication" d'un journal, écrit ou audio-visuel. Cette sélection revêt des aspects totalement subjectifs comme par exemple l'intérêt pré-supposé de ce lectorat, ou bien parce que l'information concerne des intérêts occidentaux, ou bien engage directement la sécurité d'un français quelque part à l'autre bout du monde. Se posent alors les termes d'une lutte sans merci qui oppose, au sein de toutes les rédactions, les partisans d'une information dite "de proximité" et donc qui touche directement le lecteur, contre ceux d'une information plus générale et, en particulier, internationale, là où les évènements se déroulent. "On ne parle donc plus de l'international que lorsque celui-ci devient de l'humanitaire... lorsqu'on arrive à une situation de crise telle qu'on ne peut plus ne pas en parler..." (Paul Germain, présentateur du JT à la RTBF, décembre 1996).

Or, cette tyrannie de l'information incite les médias, et spécialement les grandes chaînes de télévision, à jouer sur le côté émotionnel des évènements. Un véritable problème pour une société qui, à l'explication, va préférer l'émotion, l'apitoiement à la compassion, la pitié à l'exigence de justice, la communication à l'information et le sensationnel à la recherche du sens.

Envoyer une équipe en reportage sur le terrain coûte cher, trop cher pour les petites rédactions aux moyens financiers limités. Le facteur temps est également imparable. Tout journal, quelque soit sa fréquence de parution, doit être prêt à temps pour sa sortie dans les kiosques. Quoi qu'il en coûte. Par ailleurs, un journal télévisé ne dure qu'une trentaine de minutes. Impossible d'être exhaustif. Et puis il doit obéir à un certain rythme, être attractif, laisser place égale au sport, à l'économie, les actualités plus régionales, la politique... Pas de place donc pour des explications complexes d'une situation particulière qui, finalement, intéresse peu de monde.

Pourtant, ce sont bien les journaux télévisés qui font l'évènement. Rony Brauman et René Backman citent quatre conditions nécessaires - mais non suffisantes - pour créer un évènement international. La première condition est la théorie du "robinet à images". Ce sont bien les images et non les mots qui font l'évènement, "à condition d'être disponibles sous forme d'un flux continu, robinet ouvert quotidiennement pour obtenir un effet cumulatif". Ensuite, il faut une situation de non concurrence, autrement dit la "Loi" selon laquelle une tragédie chasse l'autre. Un bouleversement doit être isolé car un journal télévisé ne peut traiter deux famines sur un même plan. La troisième condition nécessite la présence d'un "acteur-médiateur" pour authentifier la victime, permettre la maîtrise de l'émotion, instaurer la distance et le lien entre le spectateur et la victime. Enfin, dernière condition, la respectabilité de la victime, son innocence. "La victime doit être spontanément acceptable. Une communauté perçue comme menaçante est, par définition, recalée avant tout examen. Exemple, les Serbes pendant les guerres de Bosnie et du Kosovo, mais aussi les chiites irakiens, les Iraniens. Une fois authentifiées par des médiateurs reconnus, les victimes peuvent devenir l'objet de notre compassion et les bourreaux celui de notre opprobre."

Enfin, les médias ne sont pas de simples témoins. La présence de journalistes et de caméra modifient à la fois le comportement et le discours des acteurs, même involontairement. Pendant l'intifada, dans les territoires occupés par Israël, la présence d'une équipe de télévision peut suffire à déclencher un affrontement entre soldats israéliens et lanceurs de pierres, empressés à démontrer leur adresse devant la caméra. Combien d'exécutions sommaires évitées par l'irruption soudaine d'un groupe de journalistes ? Et puis, "La faculté d'émettre en direct crée sa propre dynamique effrayante", reconnaît Fred Kopel, présentateur de la chaîne américaine ABC. "Passer quelqu'un à l'antenne au moment même où un évènement est en train de se dérouler est un indéniable tour de force technologique, mais cela ne l'aide pas, cela nuit au bon journalisme. On écrit différemment quand on sait que son reportage ne sera pas diffusé avant un jour ou deux. On fonctionne autrement. On a le temps de réfléchir. On a du temps pour rendre compte."

Parfois, les médias, vont bien au-delà de la simple influence sur le déroulement des évènements. Il est important de mentionner le rôle primordial joué par la Radio des Milles Collines pendant le génocide rwandais. Rôle central par les appels à la haine et à la violence lancés quotidiennement sur ses ondes. Sans aller jusque là, nos médias français peuvent se retrouver accusés d'avoir participé, plus ou moins indirectement, à de tels évènements. Ainsi Le Monde, et deux de ses représentants, Jean-Marie Colombani et Jacques Isnard, ont comparu devant le Tribunal de grande instance de Paris dans une affaire qui les opposait à Jean-Paul Gouteux. Celui-ci les accusait, dans son livre, de manipulation et de complicité dans ce même génocide. Le journal n'aurait pas accompli son devoir d'information avec tout le recul et le professionnalisme nécessaires. Le jugement prononcé le 10 mai 1999, donnait tort aux deux journalistes.

Le droit à l'information
La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793, dans son article 7, reconnaît "le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s'assembler paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits... (...)" Ce droit est repris dans la Déclaration universelle des droits de l'homme et plus récemment, dans la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que dans la Résolution 1003 du Conseil de l'Europe.

Pour Yves Sandoz, directeur du droit international et de la communication du CICR, le droit à l'information doit être relativisé. "Le droit à l'information pose d'abord le principe de la liberté de l'information. Il tempère ensuite ce principe en autorisant des dérogations à l'octroi de cette liberté dans certaines circonstances, notamment pour sauvegarder l'ordre public. Il fixe enfin des limites au droit de déroger. Le problème est de savoir qui juge et qui le juge." Si le principe du droit à l'information est unanimement reconnu, l'application de ce droit doit aussi "respecter les valeurs et les sensibilités locales". Dans certaines régions du monde par exemple, la cohésion sociale est un facteur plus important que la liberté individuelle. Yves Sandoz évoque pourtant un "droit d'ingérence dans le domaine de l'information" dans la mesure où, "face à la violation de règles fondamentales, il devient légitime de violer ces règles formelles qui peuvent être en vigueur dans une région". Enfin, "la légitimité et l'acceptabilité de toute action d'information sont liées à la clarté de ses critères, à la rigueur de l'application de ceux-ci et au contrôle critique, ouvert et permanent de son déroulement".

Quand les humanitaires ont besoin des médias
Le problème crucial pour les organisations humanitaires est celui de la recherche de fonds. Nul n'y échappe, à des degrés divers. Dans ce domaine aussi, hélas, l'argent est bien le nerf de la guerre. La position de ces organisations est fragile. De plus en plus nombreuses, les ONG affichent une volonté d'indépendance vis-à-vis des États. Autonomie qui passe aussi et d'abord par une indépendance politique et financière. Il faut donc trouver ailleurs les fonds nécessaires. Or, les donateurs, très sollicités, sont aussi démobilisés par l'émergence des scandales, par la persistance de la crise économique et par des dispositions fiscales peu encourageantes. Une organisation se doit donc d'offrir une meilleure visibilité à ses donateurs pour obtenir ensuite les moyens de son ambition sous peine de subir le même sort que l'organisation lyonnaise Équilibre, disparue suite à de graves difficultés financières. Certaines sont prêtes à tout pour apparaître sur le petit écran et impressionner les donateurs. Jean-Marc Pillas, grand reporter à TF1 raconte les excès du convoi pour la paix à destination de la Bosnie organisé justement par Équilibre : "Il y avait plus de journalistes (36) et de personnalités (Simone Veil, Charles Millon, Philippe Douste Blazi, etc.) que de denrées. Les populations ont dû se contenter de quelques couvertures et d'une poignée de rations de survie..."

Le témoignage est également au cœur de l'action humanitaire. Mais bien qu'essentiel, celui-ci peut revêtir des formes très diverses allant de prises de position générales aux campagnes de presse, en passant par les démarches diplomatiques discrètes ou les informations à la presse ou à d'autres organisations (défense des droits de l'Homme par exemple). Pour certains, il est également nécessaire de dénoncer les abus, les atrocités. Un rôle de façonnage de l'opinion publique, faisant pression sur son gouvernement afin d'obtenir un changement de politique, une décision d'engagement, l'ouverture d'une aide d'urgence, etc.

Le support médiatique est indispensable à l'action humanitaire, ne serait-ce que comme interprète et relayeur d'une idéologie, de valeurs humaines. Quelle serait l'utilité d'une campagne pour l'accès aux médicaments essentiels dans les pays pauvres, sans le soutien des médias? Une campagne comme celle visant au bannissement des mines anti-personnelles avait-elle une chance d'aboutir sans le relais de la presse du monde entier? De plus en plus, les humanitaires investissent le champ médiatique. Nombre d'organisations éditent leurs propres revues, magazines, rapports, internes ou à destination des donateurs ou du grand public.

Pour Philippe Ryfman , les médias ont un double effet de levier en donnant à l'humanitaire ses moyens d'action, directs et indirects. "C'est parce qu'un article de presse les informe que les ONG peuvent intervenir (pas souvent)... et c'est en dévoilant devant l'opinion publique la face cachée d'un drame, en posant publiquement le dilemme que les ONG peuvent le surmonter." A titre d'exemple, le reportage diffusé par la BBC en 1984 qui a déclenché un mouvement de solidarité planétaire en faveur de l'Éthiopie.

Les médias aussi ont besoin des humanitaires
Pour être plus efficaces, les médias ont besoin de figures emblématiques. Le monde de l'humanitaire fourmille de personnalités charismatiques dignes de véhiculer de telles images: Emma Bonino, Commissaire européen attachée aux affaires humanitaires, était l'un de ses personnages qui servait à la fois la cause qu'elle était venue défendre et le média qui utilisait son image. Mais aussi, Bernard Kouchner, Rony Brauman, et jusqu'à ces humbles inconnus, partis soigner et venir en aide à d'autres inconnus, sur de lointains continents hostiles. Eux aussi figures emblématique de convictions généreuses et philanthropiques.

Par ailleurs, les humanitaires sont, pour le journaliste, de véritables sentinelles avancées. Installés parfois depuis longtemps dans une région, bénéficiant d'un excellent réseau de relations, ils sont une source intarissable d'informations. Amenés à se déplacer beaucoup, à rencontrer énormément de gens. Ils savent voire, écouter, entendre et deviennent donc, pour certains, l'objet d'une cour assidue. Ils peuvent être consultés en tant qu'experts dans les domaines qui relèvent de leurs compétences directes. Ils sont aussi fournisseurs de logistique. Peu de rédactions ont les moyens d'offrir à leurs reporters des véhicules 4x4 pour se rendre dans les coins les plus reculés ou des équipements de radio-communication sophistiqués. Pour se rendre au Sud-Soudan, territoire aussi vaste que difficile d'accès, il est bien plus facile et rapide d'essayer de bénéficier d'une place dans l'avion affrété ou appartenant au Programme mondial alimentaire (PAM).

Enfin, le cadre humanitaire peut offrir une protection relative au journalistes. Ceux-ci sont en effet protégés par le Droit International Humanitaire. L'article 79 du premier protocole aux Conventions de Genève permet aux journalistes en "mission professionnelle périlleuse" et sous certaines conditions, de demander assistance et protection.

Des exigences contradictoires
Dans son fonctionnement même, le traitement de l'information passe par des phases obligatoires et inhérentes au travail journalistique: sélection des informations, vérification, simplification afin de les rendre accessibles au plus grand nombre, mise en forme, traitement émotionnel et parfois subjectivité. De véritables règles de langage sont appliquées par tous les professionnels. Pour les médias visuels, une véritable dramaturgie avec ses conventions scéniques. Des règles et conventions méconnues des humanitaires qui, souvent, ne se reconnaissent plus dans le travail final et le trouvent partiel ou partial.

Le facteur temps est également géré de façon totalement différente. L'action caritative a besoin de temps, pour comprendre des situations de plus en plus complexes, en évaluer les implications et conséquences et en mesurer tous les risques. Du temps, il lui en faut aussi pour prendre mesure des différents rapports de force, comprendre les enjeux, nouer les contacts, identifier les sources qui lui permettront de mener une action la plus efficace possible.

Le temps, à contrario, le journaliste n'en n'a que très peu. Envoyé par une rédaction à laquelle il coûte cher, ou indépendant et travaillant à ses propres frais, il lui faut "ramener" de l'info le plus rapidement possible. Il faut rentabiliser le déplacement. Souvent, l'équipe ne disposera que de quelques jours pour arriver dans un pays totalement inconnu, trouver un minimum de logistique pour pouvoir se déplacer dans des zones parfois hostiles ou dangereuses, trouver des sources d'informations diverses et variées, les croiser... et envoyer son analyse à son service de rédaction. Car l'actualité n'attend pas. Le recours aux ONG comme sources à la fois de logistique et d'informations est providentielle. De plus, qui dit présence humanitaire dit présence de victimes à proximité.

Est-il possible de conserver une stricte indépendance nécessaire à un véritable travail d'investigation, lorsque ses sources d'informations sont également des hôtes? Est-il possible d'exprimer aussi librement d'éventuelles accusations contre des responsabilités politiques locales, sans mettre en danger l'action d'une organisation qui vous héberge? Ces organisations sauront-elles, après cela, conserver des relations de travail indispensables avec les autorités? "La collaboration qui peut et doit s'inscrire dans de strictes limites et ne doit pas engendrer de confusion des rôles".

L'intérêt journalistique et l'intérêt humanitaire n'ont rien en commun. L'urgence d'une situation et l'ampleur des besoins des victimes ne créent pas l'intérêt médiatique, beaucoup plus dépendant de la conjoncture internationale ou de la notoriété des personnes touchées. Par exemple, le premier mai 1994, la mort d'Ayrton Senna à Imola fait la une des journaux télévisés alors que, au même moment, quelques centaines de milliers de Rwandais sont massacrés...

Une méconnaissance réciproque
Le monde humanitaire est un monde complexe, en constante transformation. Les médias dans leur ensemble en ont une vision très sommaire et n'en connaissent pas la structure, les règles de fonctionnement, les limites propres à chaque organisation. Gouvernementales ou non, locales ou internationales, organisations dépendant des Nations unies... Quel journaliste connaît la structure exacte du mouvement Croix-Rouge et à quoi servent la Croix-Rouge Française, la Fédération Internationale ou le Comité international de la Croix-Rouge. On parle alors le plus souvent, c'est beaucoup plus facile même si cela ne veut rien dire, de la Croix-Rouge internationale. Puis s'y ajoutent l'Otan, les forces d'interpositions régionales, les casques bleus qui tous, aujourd'hui, font également de l'humanitaire. Comment s'y retrouver?

De leur côté, les humanitaires n'ont certainement pas conscience des multiples contraintes structurelles, budgétaires, déontologiques qui sont celles des médias. Ils ont trop souvent tendance à vouloir les utiliser à leur profit, à être le relais de leurs propres messages aussi légitimes soient-ils, à être l'instrument de leur propre communication, méconnaissant totalement les règles de base d'une information indépendante.

Comprendre qui est l'autre, ce qu'il fait, ce qu'il ne peut pas faire est pourtant une absolue nécessité. Les médias ne sauraient être au service de l'humanitaire et il est intolérable que ces derniers soient instrumentalisés, et deviennent un outil dans la course effrénée à l'audience. Les humanitaires doivent apprendre encore à communiquer de manière plus claire, plus crédible et dans les limites qui sont les leurs.




"L'action parle plus fort
que les mots" - J.-L. Chopard et Vincent Lusser



IV. LE CHOIX DU SILENCE MÉDIATIQUE OU L'EXEMPLE DE LA CROIX-ROUGE

Chaque délégué signant son contrat avec le CICR (Comité international de la Croix-Rouge) signe en même temps un engagement de discrétion par lequel il promet d'obéir à un devoir de réserve. Cette attitude spécifique à ce mouvement lui vaut parfois des critiques de la part d'autres organisations ainsi que celles de certains médias. Les uns parce qu'il est scandaleux de vouloir se taire et ne pas dénoncer publiquement des exactions qui sont commises, les autres, parce qu'ils ne comprennent pas pourquoi ils ne peuvent obtenir toutes les informations. Pourtant, il est vrai aussi qu'une action humanitaire, pour trouver son financement, son soutien public et collectif, se doit d'être un minimum médiatisée.
Alors pourquoi cette prudence, cette crainte?

Faut-il médiatiser son action?

De par la nature de sa mission, le CICR intervient dans ces situations de troubles armés, guerres déclarées ou situation d'immédiate après-guerre. Autant de situations très complexes, avec des acteurs difficiles à identifier, à rencontrer, à cerner. Une situation hautement instable, très fragile, où la tension est en permanence exacerbée. Où chacun, et en particulier, chaque étranger est un ennemi potentiel. Les organisations humanitaires, dans de tels contextes, sont la plupart du temps tout juste tolérées. Les critères sur lesquels elles travaillent prennent en considération l'aspect "victime". Évaluer une situation, observer ou non la présence de victimes, l'ampleur et l'urgence de leurs besoin et décider de l'action la plus appropriée et de l'aide à apporter. Ces critères 100 % humanitaires ne sont pas forcément bien compris de la part des parties au conflits et peuvent créer des malentendus. On est ainsi amené, inexorablement, à aider les victimes de l'autre camp, le camp ennemi. La neutralité est l'une des notions les plus difficilement comprises en cours de conflit. Ces malentendus créent des tensions, voire des oppositions. Dans ce cadre là, plus la médiatisation de cette action sera grande, plus la controverse créée sera importante, voire dangereuse pour les organisations. Organisations qui, pour les pays concernés, sont toutes issues d'un monde occidental. Un monde occidental dont elles sont perçues comme étant les représentantes, avec son ensemble de valeurs, d'idéologies dont justement, parfois, les victimes veulent se protéger. Recevoir une image médiatisée ne fait que renforcer ce signe d'allégeance à ce monde occidental qui n'est pas forcément le bienvenu . Un monde occidental, enfin, qui comprend assez mal les guerres.

Si une couverture médiatique n'est pas toujours un gage de réussite, (histoire de la Somalie ou des camps de réfugiés rwandais à l'est de l'ancien Zaïre), certaines actions humanitaires, en dehors de toute médiatisation, continuent à faire un travail tout à fait remarquable, comme au Mozambique ou en Angola. Enfin, pour le CICR, il est important de pouvoir instaurer une véritable relation de confiance avec les victimes, relation basée sur la confidentialité.

Ne pas dénoncer, est-ce se rendre complice ?

La question du témoignage ou de la dénonciation d'une situation particulière sont approchées de façon sensiblement différentes au sein du mouvement Croix-Rouge. Selon Yves Sandoz, il n'existe aucune obligation de silence face à des violations du Droit international humanitaire (DIH). La XXe Conférence internationale de la Croix-Rouge (Vienne, 1965) mentionne dans sa 8e résolution que "le mouvement s'abstiendra de prendre part aux hostilités et, en tout temps, aux controverses d'ordre politique, racial, religieux et idéologique". Mais la "question de la dénonciation publique se pose davantage en termes d'opportunités et non de principe". La dénonciation publique de violations du droit s'est produite par le passé mais elle n'est qu'une forme d'ultime recours lorsque les autres approches n'ont pas fonctionné. Le non respect apparemment toujours plus fréquent du DIH et, sans doute, le souvenir du silence gardé face à l'Holocauste, ont conduit le CICR à condamner publiquement et de plus en plus souvent. Ce fut le cas, par exemple, le 23 novembre 1984 lorsque Alexandre Hay, alors président, dénonçait publiquement les conditions de détention des prisonniers de la guerre Iran/Irak.

Les critères du CICR en matière de dénonciation publique sont très clairs et exigent que certaines conditions soient réunies. Les violations du DIH doivent être graves et répétées, elles doivent être de notoriété publiques ou être constatées par les délégués de la Croix-Rouge, les autres approches (diplomatie confidentielle par exemple) doivent avoir été tentées et s'être révélées inefficaces et, enfin, la dénonciation doit servir l'intérêt des victimes et ne pas servir à préserver l'image de l'organisation ou servir à entrer dans l'histoire. Si les conditions semblent aussi strictes, en théorie en tous cas, il s'agit pour l'organisation de respecter certains de ses principes fondamentaux et notamment de toujours garder comme priorité absolue les intérêts des victimes, et la présence à leurs côtés. Ce choix n'est jamais facile et les conséquences, souvent lourdes, largement pesées. Quelle que soit cette décision, elle ne saurait être juste. Se doit-on de dénoncer certains abus, certains détournements, afin de ne pas être complice tout simplement ? Doit-on accepter cette démarche, sachant que le risque immédiat est alors l'expulsion. Car dénoncer, c'est prendre parti pour quelque chose, quelqu'un ou défendre une cause. C'est jouer un rôle d'avocat. C'est donc remettre en cause sa neutralité. Une expulsion signifie départ brutal de toute ou partie de l'organisation pour un certain temps, voire pour très longtemps. Médecins sans frontières a, à plusieurs reprises de par le passé, fait ce choix. En Éthiopie en 1984 par exemple. Ils ont été expulsés. La logique, dans un tel choix, est différente et l'association misera sur une efficacité à plus long terme. Le CICR fait le plus souvent le choix, critiquable évidemment, de rester auprès des victimes.

Pourtant, l'importance du témoignage est aujourd'hui au cœur d'une profonde réflexion chez les humanitaires. Certaines organisations sont nées de ce besoin de porter à la connaissance de chacun et en particulier des politiques, des situations inadmissibles. Amnesty international, Human Rights Watch ou Reporters sans frontières sont l'unes d'elles. Mais elles n'ont pas à conduire de programmes sur le terrain et leur présence n'est pas essentielle auprès des victimes. Chez d'autres, dont Médecins sans frontières, on est plus réticents aujourd'hui et, en tous cas, la réflexion existe. Est-il prouvé que de telles déclarations publiques soient de réels instruments de changement? Pour Kim Gordon-Bates, rédacteur de CICR News, "depuis la débâcle somalienne, non seulement les gouvernements ont appris à résister aux diktats émotionnels des couvertures médiatiques populaires, mais se dotent de moyens plus ou moins efficaces pour les maîtriser, notamment en projetant une image de l'assistance humanitaire-alibi".

La situation en Tchétchénie aujourd'hui démontre qu'à la fois une pression populaire et des dénonciations dans la presse internationale ne suffisent ni à faire cesser les massacres dans la petite république caucasienne, ni à provoquer une réelle condamnation de la politique russe dans le Nord Caucase par nos gouvernements occidentaux. Et Poutine se soucie-t-il réellement de l'image qu'il donne dans le reste du monde? Tout comme Eltsine avant lui, Kadhafi, Castro, Milosevic, et tant d'autres? L'opinion publique a-t-elle davantage d'influence sur le comportement de ses autorités que de nouvelles règles du droit international? Dans les conflits identitaires ou à connotation ethnique, comme en Sierra Leone actuellement, ont disparu le respect de l'intégrité physique, de la dignité de l'être humain. Il n'y a plus de distinctions entre population civile et combattant, entre enfants et adultes. Faut-il alors dénoncer les violations du droit international humanitaire lorsque des enfants sont enrôlés de force, ou enlevés, pour être utilisés comme de petits soldats?

Une option différente
Parfois mis en cause sur ses réticences, le CICR rejette toute accusation de complicité notamment par la voix de son ancien président Cornelio Somaruga. A une démarche publique, il préfèrera des démarches plus confidentielles, les négociations bilatérales diplomatiques discrètes, au niveau les plus élevés des échelons nationaux. Il préfèrera l'envoi aux autorités de rapports à caractère confidentiel sur la situation des détenus, suite aux visites que le CICR conduit auprès des prisonniers de guerre. "C'est la voie de la persuasion pour mettre les parties au conflit devant leurs responsabilités. Cette pratique facilite une action indépendante." Ou bien le CICR pratique le "lobbying", (capacité à obtenir le truchement des diplomaties des pays donateurs en informant les autorités politiques et les bailleurs d'aide).




"Les politiques, les gouvernements
ont abusé de l'humanitaire
pour se dégager de leurs responsabilités
et ont, ainsi, provoqué
une énorme et grave confusion". - Cornelio Somaruga

V. LES EFFETS PARFOIS NÉFASTES D'UNE MÉDIATISATION
Il semble être difficile pour les médias de traiter l'actualité humanitaire avec sérénité. Élisabeth Burdot, journaliste au journal télévisé de la RTBF reconnaît lors d'un entretien avec ATA (Association des téléspectateurs actifs, Belgique), en décembre 1996 qu'il est "extrêmement difficile de montrer une vision de l'Afrique ou de l'Amérique latine qui ne soit pas catastrophique car les rédactions, austérité oblige, considèrent qu'il n'y a pas assez d'argent pour aller faire des reportages là où rien ne se passe."

Ignorance de situations de plus en plus complexes, surmédiatisation ou au contraire conflits oubliés, battage médiatique inauguré par Bernard Kouchner lors de son opération Île de Lumière en mer de Chine sont autant de symptômes de ce malaise. "En temps de guerre, la presse d'information se met à fonctionner sur le mode de la communication." Elle enveloppe sans dévoiler, elle ne refroidit pas, elle réchauffe.

Dans ce registre, la couverture médiatique de la guerre du Golf fut un exemple caricatural, réunissant simplification, approximation, incompétence et manipulation. L'information y laissait la place à la communication consensuelle. L'absence de vérification, de recoupement, servaient le service de communication de l'État major des forces alliées. Un véritable jeu vidéo grandeur nature dont le but officiel était de "rétablir la démocratie et de diaboliser Sadam Hussein pour mieux vendre cette guerre". Certes, les médias ont, ensuite, largement fait leur auto-critique sur cet épisode. Cependant, après chaque évènement semblable, de nouvelles questions se posent. Aujourd'hui, les récents évènements du Kosovo et le travail accompli par les journalistes sont également sources de critiques. Des articles du Monde diplomatique, et tout récemment, une émission télévisée "Kosovo, des journalistes dans la guerre" ouvrent le débat. Le public, les professionnels s'interrogent. Critiques fondées ou non, le lecteur, souvent ignorant des difficultés et des risques inhérents à un tel travail, a néanmoins le mérite d'ouvrir la discussion et, pourquoi pas le dialogue

Quoi qu'il en soit, médiatiser une action, témoigner, dénoncer, ne se fait pas sans prendre de risques. Les conséquences sur le terrain peuvent être, elles, bien réelles. La présence des médias n'est jamais anodine.

Risques de récupération

"La présence de caméras a pour effet de gonfler l'importance d'un évènement. Elle peut légitimer des revendications". C'est "l'effet de lentille" que décrit Pierre Taschereau, directeur de l'information de Télévision Quatre-Saisons de Québec. Elle peut, par exemple, provoquer un "grossissement victimaire", c'est-à-dire une tendance à la surestimation, véritable spirale à la hausse du nombre de victimes. Comme si, au-dessous d'un certain seuil, il n'y avait plus besoin de déployer d'aide.

Besoin de dramatiser, de théâtraliser pour justifier l'aide humanitaire et donc, susciter la méfiance du public. Pour Philippe Ryfman , cet engrenage a une conséquence plus perverse, celle d'inciter les acteurs locaux à manipuler les chiffres et statistiques afin de susciter l'aide, afin d'en obtenir toujours plus. Intention compréhensible, certes, mais parfois cette manipulation peut se retourner directement contre les victimes elles-mêmes. "Les insurgés biafrais ont compris que l'émotion de l'opinion publique internationale constituait leur ultime ressource. Le Biafra se met à vendre sa famine. Ils sont encouragés par la popularité croissante de leur combat au sein de l'opinion occidentale choquée par les images de la première famine télévisée de l'histoire". Le malheur des innocents devient alors véritable instrument politique avec la création d'un "périmètre de famine" à destination de la presse, dans lequel étaient maintenus, privés de nourriture et de soins, sévèrement gardés, des centaines d'affamés. Instrumentalisation de la détresse et retournement de l'aide humanitaire contre ceux-là justement qu'elle voulait aider.

Récupération plus politique encore avec l'exemple de la Somalie en novembre 1992. Les médias dénoncent un vaste détournement de l'aide humanitaire, à raison de près de 80% de l'aide fournie. Or, selon les ONG elles-mêmes, celle-ci n'excédait pas les 30 %. Chiffre élevé bien sûr, supérieur à la moyenne. Car toute opération de secours entraîne un minimum de détournement de l'aide. Les organisations le savent, elles se dotent de plus en plus d'outils, s'entourent de précautions pour limiter cet aspect négatif, mais il est impossible de l'éviter totalement. Cette déclaration a-t-elle eu pour effet de justifier l'intervention des Gi's? L'action humanitaire participe alors directement à la justification d'une "guerre juste", véritable alibi humanitaire d'une impuissance politique. Les raisons de la dernière guerre du Kosovo étaient elles-aussi humanitaires, et en faveur d'une guerre juste.

Médiatisation = Danger !

De nombreux facteurs peuvent directement ou indirectement remettre en cause la totalité d'une action humanitaire ou mettre ses acteurs en danger. Pour René Backman, l'humanitaire spectacle est une menace mortelle pour l'humanitaire. Elle est, en tout cas, une trahison pour le véritable message humanitaire. Reprenons cet exemple du débarquement des Gi's en Somalie, hautement médiatisé, véritable spectacle d'une réalité qui n'a, elle, rien de virtuel. Lorsque le convoi inaugural de secours quitta le port de Mogadiscio sous escorte, il était plus lourdement chargé de journalistes et de caméras que de vivres. Difficile de savoir que, au même moment, le CICR débarquait cinq fois plus de nourriture de l'un de ses bateaux (le Tadorne), dans une opération de routine au sud de la capitale. En toute confidentialité, le chargement était acheminé à bon port dans des camions loués à des négociants locaux. Mais une telle scène n'était pas compatible avec la représentation dominante de la Somalie, ramenée à un face-à-face tragique entre une masse d'enfants affamés et des hordes de pillards drogués. Il était dit qu'aucune arrivée de vivres n'était possible, qu'aucun bateau ne pouvait accoster, celui-ci ne pouvait donc pas exister. Parfois, cette bienfaisance médiatique s'applique tout simplement au mauvais endroit. Soit l'institution a déjà reçu ou doit recevoir de l'aide, soit les médicaments réclamés sont inadaptés aux patients que l'hôpital prend en charge. Le besoin d'immédiateté, la volonté de séduction, l'emportent dans ce cas, sur la rigueur de l'action.

L'interdépendance qui se crée sur le terrain entre humanitaires et journalistes peut, dans certains cas, remettre en cause l'indépendance de chacun d'eux et créer une confusion des rôles dans l'esprit des parties au conflit. La faiblesse de la communication sur le lieu de l'action peut accroître encore les effets pervers de la médiatisation. Une organisation doit fournir un effort certain pour dialoguer avec les communautés locales, leur expliquer l'action en cours et ses principes. Mais autant il est aisé de parler à l'Occident via les médias, autant il est beaucoup plus ardu de parler aux victimes et aux parties engagées dans le conflit. On assiste alors à un "repli des protagonistes sur eux-mêmes pour se protéger du groupe stigmatisé comme ennemi. Mais il y a aussi méfiance à l'égard de l'intervenant extérieur, dont la différence... devient source de rejet" . Le dialogue est nécessaire en permanence avec les différents acteurs des conflits. Une dénonciation d'éventuelles violations du droit international, faite sans dialogue préalable, peut rendre une action tout à fait aléatoire par le risque d'exclusion qu'elle fait encourir à l'organisation et les répercussions qu'une telle exclusion peut avoir sur les victimes. Enfin, une médiatisation, surtout si elle est partiale ou partielle, peut accentuer encore ces différents malentendus et tensions, rendant l'aide humanitaire extrêmement difficile voire impossible.

Les moyens modernes de communication sont sources de conséquences inattendues. En effet, toute interview, toute information est aujourd'hui diffusée dans le monde entier et jusque dans les coins les plus reculés. Deux exemples très précis tirés des évènements dramatiques que le CICR a vécu pendant l'année 1996 où neuf de ses délégués sont morts assassinés (trois au Burundi et six en Tchétchénie). Quelques heures à peine après la mort des trois délégués au Burundi, j'étais moi-même en train d'expliquer à un commandant au Sud-Soudan, que nous ne pouvions pas accepter son escorte militaire pour nous rendre sur le terrain. Je justifiai cette décision par le fait que l'emblème de la Croix-Rouge était notre seule protection. Le Commandant, fidèle auditeur de la BBC m'apprend alors lui-même la mort de mes collègues avec ces mots: "Cela ne doit pas être suffisant puisque trois de vos collègues viennent tout juste de se faire tuer..." Dans un autre pays d'Afrique, quelques jours après la tragédie de Tchétchénie, un jeune enfant-soldat s'en prend à un délégué qui se montrait un peu trop arrogant et le menace: "Si tu ne fais pas gaffe, on va te faire le coup de Grozny !"

Les médias peuvent aussi démobiliser...

Si grande est l'influence de l'image aujourd'hui, "qu'elle est en passe de remplacer la réalité. N'existe que ce qui est authentifié, certifié, valorisé par la caméra et l'écran de télévision" . L'image rend l'évènement tellement réel, que cette réalité virtuelle finit par remplacer l'autre réalité. Et n'existe plus que ce qui est télédiffusé. Véritable surenchère de l'image arrivant des quatre coins du monde, avalanche d'instantanés, de reportages, une surinformation aboutissant à une saturation et à l'absence de réflexion. C'est la démobilisation de l'opinion publique. Devenus passifs devant leur écran de télévision, les spectateurs recréent une forme de distanciation par rapport à l'évènement qui se déroule, en direct, sous leurs yeux. Les pires catastrophes humaines dévoilent toutes leurs horreurs au quotidien n'empêchant nullement la vie de poursuivre son cours et l'indifférence. Les images-choc peuvent, à la limite, créer un sentiment de pitié. Sentiment bien vite apaisé avec la satisfaction de voir que d'autres agissent (les humanitaires). Il n'y a donc plus d'urgence à réfléchir aux causes réelles de cette situation et le spectateur s'en tire avec une relative bonne conscience.

Peu d'égards pour les victimes

Des images qui font, souvent, bien peu de cas de la dignité de la victime. Les organisations caritatives ont tendance à utiliser elles-mêmes l'image des victimes et des atrocités commises à des buts de publicité institutionnelle et pour la promotion de leurs actions. Les médias, mettant également l'accent sur l'image choc, ne font qu'effleurer la surface des problèmes évoqués et en oublient qu'il s'agit d'êtres humains. On se souvient de cette petite Omayra Sanchez et de son agonie dans la boue vécue par des millions de spectateurs en 1985. On ne parle que très rarement du courage parfois extraordinaire de ces "victimes" qui se battent pour se sortir d'une terrible situation, de leurs initiatives courageuses. On oublie d'expliquer pourquoi un enfant éthiopien meure de faim et l'on se contente de montrer cet enfant au ventre gonflé, au regard creux, le visage couvert de mouches agonisant dans les bras d'une mère résignée. Car ces images correspondent au statut symbolique de la victime. Il ne peut en être autrement. Alors, on focalise sur le geste humanitaire plutôt que sur la cause de la tragédie. Image médiatique des land-cruisers hyper-équipés, bardés d'autocollants. Très visuel et qui sous-entend qu'une partie de l'argent ne va pas directement aux victimes... alors que la logistique prend une part de plus en plus importante dans l'efficacité et la réussite d'une action.




"Nous n'avons droit
qu'au regard des journalistes du Nord
sur l'actualité du Sud." - David Barry,
responsable de programmation d'émissions africaine pour TV5


CONCLUSION
La tâche de travailler dans le cadre d'une mission humanitaire et celle d'informer sont l'une et l'autre d'une infinie complexité et requièrent toutes les deux une grande compétence professionnelle. Si les humanitaires bénéficient de plus en plus - mais pas toujours - d'une meilleure préparation au départ, les journalistes qui sont appelés à couvrir ce type d'évènements, n'en bénéficient jamais.
Il serait sans doute souhaitable que les professionnels soient mieux préparés à y faire face, pour leur permettre d'acquérir des réflexes, des qualités qui exigent à la fois une solide formation initiale (beaucoup de journalistes n'en bénéficient pas) ainsi qu'une formation continue.

Apprendre à déchiffrer une autre culture, les différents enjeux, à faire face à une situation d'insécurité permettrait sans doute de pouvoir affronter plus sereinement une grande détresse humaine et pouvoir l'analyser autrement que sur un plan émotionnel. Dans le cadre de cette formation, il serait utile d'apprendre à connaître les différents acteurs humanitaires et leurs spécificités. J'ai pu me rendre compte, au cours de ces différents entretiens que j'ai pu avoir avec les reporters, qu'ils connaissaient très mal ce milieu et comment il fonctionne.

Une fois acquise une plus grande connaissance de l'autre, il peut s'avérer utile de redéfinir clairement les bases de collaboration entre journalistes et humanitaires. Il peut s'agir de proposer à l'ONG de rembourser le prix des communications téléphoniques, par exemple, ou préserver la pluralité de ses sources. Le fait de bénéficier de l'aide d'une organisation ne doit pas empêcher le journaliste d'avoir recours à ses informateurs plus traditionnels, responsables politiques, témoins civils, militaires, experts, fonctionnaire des Nations-Unies, etc.

L'Association des téléspectateurs actifs de Belgique propose que "les chaînes de télévision s'engagent à mentionner, à la fin des reportages, non seulement les noms des personnes qui l'ont réalisé mais également l'origine du financement". Parallèlement, les organisations humanitaires doivent apprendre à communiquer plus clairement, démontrer que leurs actions reposent sur des principes plus solides, plus exigentes que de simples émotions fugitives. Elles doivent apprendre à diffuser de manière plus crédible les informations qu'elles possèdent sur des situations dont les aspects sont multiples sans pour autant tenter à tous prix de faire passer leur propre message. Pour Gilbert Holleufer, il s'agit d'un "vaste programme qui demande un dialogue intensif entre des médiateurs professionnels et les organisations humanitaires".

Pour les journalistes, il s'agit d'une démarche qui touche à l'éthique même de leur profession. Marc-François Bernier, professeur à l'Université d'Ottawa (Canada), suggère de réfléchir à cette problématique à l'avance, par temps de lucidité et de calme afin "que les pistes de solutions trouvées aient un impact positif pour guider les pratiques journalistiques au moment de désastres. En espérant aussi que la réflexion éthique puisse freiner les débordements qu'encouragent une concurrence débridée et le syndrôme de l'information continue en direct qui privilégient trop souvent le réflexe au détriment de la réflexion". Selon lui, il convient de regarder la question du journalisme en temps de crise sous au moins deux angles, l'intérêt public et l'autonomie professionnelle, et suggérer des critères qui aideront les journalistes à prendre les meilleures décisions possibles face à chaque situation singulière et unique. Sans toutefois sous-estimer l'importance des notions de vérité, d'exactitude, de rigueur et d'équité dans la démarche journalistique.

Reste alors ouverte la question de règles que se fixeraient plus précisément les journalistes internationaux engagés dans des zones de conflits ou de troubles. Yves Sandoz s'interroge: Les journalistes sont-ils prêts à entrer en matière? "Ont-ils une chance de rencontrer au sein de leur corporation une adhésion suffisamment large à de telles règles pour qu'elles permettent d'améliorer sensiblement leur image globale, et donc leur acceptabilité, dans les situations de conflits?" Les chartes professionnelles, les Conseils de surveillance à l'image du Conseil suisse de la presse peuvent apporter des débuts de réponse.

Tous, humanitaires, journalistes et même victimes, sont en plein apprentissage en matière de communication. Les médias doivent trouver un équilibre respectable entre ce qu'on pourrait appeler l'information variété et leur véritable rôle d'information. Il est dans l'intérêt des humanitaires que les médias restent aussi indépendants qu'il est possible. Les médias ont aussi besoin d'argent pour fonctionner et l'argent vient de la publicité, des subventions de l'Etat et du secteur privé. Dans tous les cas, l'accès au financement est là-aussi déterminé par ce que les publics veulent lire, entendre et voir ou de ce que d'autres pensent qu'ils doivent lire, entendre et voir.



NOTES
BRAUMAN (Rony), L'action humanitaire, Collection Dominos, Flammarion, Paris, 1995

DEBRAY (Régis), L'État séducteur, Gallimard, 1998

DUNANT (Henry), Un souvenir de Solférino, CICR, Genève, 1862

BRAUMAN (Rony) et BACKMAN (René), Les médias et l'humanitaire - Éthique de l'information ou charité spectacle, CFPJ, Paris, 1996

HOLLEUFER (Gilbert), "Ethnique et image de l'humanitaire", Revue internationale de la Croix-Rouge, n° 822, p. 655-659.

BOURDIEU (Pierre), Sur la télévision, Raisons d'agir, Paris, 1996.

Reporters sans frontières, Les médias de la haine, Collection Essais, La Découverte, Paris, 1995.

GOUTEUX (Jean-Paul), Le Monde, un contre-pouvoir? Désinformation et manipulation sur le génocide rwandais, L'Esprit frappeur, Paris, 1999.

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Documentaire de Daniel SCHNEIDERMANN, une coproduction de La Sept, Arte, Riff international production et diffusé le vendredi 9 juin 2000 à 22h20.


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