vendredi, mai 13, 2005

L'ombudsman de Radio-Canada: protecteur du public ou des journalistes ?

L’ombudsman de Radio-Canada n’est pas au-dessus de tout soupçon :
une recherche suggère que ce mécanisme d’imputabilité journalistique
doit s’améliorer pour gagner en efficacité, en crédibilité et en légitimité

Version légèrement modifiée d'une analyse publiée dans Le Soleil, vendredi 13 mai 2005, p. a15.

Marc-François Bernier (Ph.D.)
Professeur agrégé au département de communication de l’Université d’Ottawa, spécialiste de l’éthique et de la déontologie du journalisme, l’auteur résume certaines conclusions de son nouveau livre intitulé L’ombudsman de Radio-Canada : protecteur du public ou des journalistes ? (Presses de l’Université Laval, 244 pages) (http://www.ulaval.ca/pul/catalogue/shum-edu/2-7637-8212-4.html)

Depuis plus de 10 ans, la Société Radio-Canada s’est dotée d’un modèle unique d’imputabilité journalistique avec son Bureau de l’ombudsman. Mais une analyse inédite des décisions prises par les différents titulaires à ce poste révèle qu’ils sont loin de toujours être équitables pour les plaignants et qu’ils prennent des libertés avec les Normes et pratiques journalistiques devant pourtant guider leurs décisions.

C’est pourquoi on peut légitimement se demander si le Bureau de l’Ombudsman de la SRC protège avant tout le public ou les journalistes. Il importe de savoir que ce mécanisme d’imputabilité journalistique ne peut pas encore garantir un traitement équitable et au-dessus de tout soupçon, malgré ses grandes qualités.

Chaque année, des milliers de personnes, essentiellement des Québécois, critiquent plus ou moins ouvertement l’information que diffusent les journalistes de la SRC. Pour la minorité de ceux qui décident d’aller jusqu’au bout, le Bureau de l’ombudsman est un mécanisme d’imputabilité journalistique unique auquel ils peuvent soumettre leurs griefs en espérant trouver un arbitre impartial, rigoureux et équitable.

En effet, la neutralité et l’indépendance que l’ombudsman revendique, ainsi que l’implantation d’une procédure pour l’analyse des plaintes, laissent croire que ce processus est équitable pour les plaignants. C’est du reste ce qu’un ombudsman affirme quand il écrit sans fausse modestie que le :

«… mécanisme de dépôt et d’analyse des plaintes en provenance des auditeurs et des téléspectateurs qui a été mis en place à Radio-Canada, en 1993, est le plus complet, le plus équitable, le plus ‘démocratique’ qui soit au Canada, en Amérique du Nord et probablement dans le monde. Aucune autre entreprise de presse ne demande à ses cadres de répondre à toutes les plaintes qu’elle reçoit et aucune entreprise de presse n’a un ombudsman jouissant d’une indépendance aussi grande que celle de l’ombudsman de Radio-Canada»

Malheureusement, il semble que cette fonction essentielle ne soit pas toujours à la hauteur des attentes légitimes des plaignants comme des prétentions de certains titulaires.

Plus complaisant que critique
La recherche a porté essentiellement sur les 144 décisions rendues par les ombudsmen successifs, de 1992 à 2000, en plus de tenir compte de certaines données quantitatives des plus récents rapports annuels. Elle met en évidence bon nombre d’observations importantes.

L’une d’elles est que seulement 10 % des plaintes sont jugées fondées (24 % partiellement fondées). De plus, les plaignants associés à des groupes ont droit à un traitement plus favorable que celui qui est accordé aux plaignants individuels, ce qui soulève la question de l’équité. Par ailleurs, l’ombudsman prend parfois prétexte de ses décisions pour se montrer arrogant ou moralisateur envers les plaignants en leur dictant comment ils auraient dû se comporter dans leur vie professionnelle.

L’analyse révèle que l’ombudsman se situe plus proche du pôle de la complaisance que du pôle de la critique. À cet effet, une comparaison des décisions de l’ombudsman, du Conseil de presse du Québec et des tribunaux civils québécois ( les rares fois où tous trois se penchent exactement sur les mêmes plaintes ) révèle que l’ombudsman est plus favorable à Radio-Canada que ne le sont le CPQ et les tribunaux. Ce n’est pas la nature différente des trois institutions qui explique cette situation, mais bien l’importance que chacun accorde au respect des normes journalistiques. Il arrive que l’ombudsman se montre plus « compréhensif » que les autres des égarements des journalistes radio-canadiens et atténue de ce fait la portée des normes qui doivent pourtant guider son travail.

Tout cela ne l’empêche cependant pas, à quelques reprises, de se montrer sévère envers des journalistes et même envers la direction de la SRC. Il lui est même arrivé d’être menacé de poursuite en diffamation par une journaliste mécontente d’une décision la concernant et refusant qu’elle soit rendue publique !

L’analyse révèle aussi que l’ombudsman possède une marge d’interprétation très large qui favorise généralement les journalistes plutôt que les plaignants. À cet effet, il ne prend la peine de citer explicitement les normes déontologiques sur lesquelles il s’appuie que dans moins de 30 % des plaintes. Il ne formule donc généralement pas les normes sur lesquelles il se base pour accepter et, surtout, pour rejeter les plaintes qui lui sont soumises. Il lui arrive de rejeter des griefs sans les avoir analysés de façon explicite, ou bien d’en disposer sans porter un jugement clair.

La question nationale
La lecture exhaustive des décisions et des rapports annuels de l’ombudsman indique que suite au référendum de 1995, la SRC s’est subitement intéressée aux plaintes de ceux qui dénonçaient un prétendu biais pro-souverainiste des journalistes radio-canadiens. Pendant quelques années, on a même créé une catégorie pour ces plaintes alors que celles relatives à un prétendu biais pro-fédéraliste des journalistes n’ont pas eu droit à un tel traitement.

Dans le contexte de la guerre aux souverainistes, déclarée par le gouvernement Chrétien au lendemain du référendum, par le biais de stratégies de communication et de visibilité, cela pourrait en inquiéter certains.

On y voit aussi que de nombreux Québécois réclament, sans trop y croire cependant, une stricte impartialité de la SRC et de ses journalistes en ce qui concerne le débat sur la question nationale, tandis que des fédéralistes exigent , au contraire, un parti-pris de la Société d’État en faveur de l’unité canadienne.

L’histoire de Radio-Canada comme instrument de l’unité nationale jusqu’en 1991 et de l’identité canadienne depuis, les nominations partisanes de ceux qui la dirigent ainsi que le grand nombre de gens qui y ont œuvré avant de se retrouver au Parti libéral du Canada peuvent alimenter les doutes de plusieurs Québécois, ce dont témoignent des lettres d’auditeurs et téléspectateurs. Il serait bien imprudent, cependant, de prétendre détenir là des preuves irréfutables d’un biais systémique de la SRC et de ses journalistes en faveur du fédéralisme.

Place à l’amélioration
L’ombudsman de Radio-Canada jouit d’une légitimité certaine bien qu’il n’échappe pas à la critique. Les attentes du public envers la SRC sont nombreuses, diversifiées et souvent contradictoires tandis que l’ombudsman est perçu comme un intervenant pertinent par les plaignants de plus en plus nombreux à faire appel à ses services.

De par ses décisions, il lui arrive d’être un agent d’éducation aux médias dont il décrit et explique le fonctionnement. D’autre part, ses commentaires et recommandations trouvent parfois un écho favorable chez les dirigeants de la SRC.

La fonction d’ombudsman est un mécanisme d’imputabilité journalistique qui respecte le concept d’autorégulation dans des sociétés démocratiques reconnaissant à la fois la liberté de la presse et les responsabilités sociales des médias. Les ombudsmen de presse sont toutefois rares pour des raisons de coûts et de principe (des propriétaires estiment que leurs gestionnaires peuvent s’occuper à la fois de la production de l’information et de l’évaluation critique de sa qualité), mais leur nombre augmente lentement.

Finalement, l’ombudsman de Radio-Canada est-il là pour protéger son employeur en défendant ses journalistes, ou bien pour protéger le public en se montrant critique envers les dérapages de ces mêmes journalistes ?

Choisir catégoriquement une de ces réponses serait injuste car la SRC a tout de même le mérite de s’être dotée d’un mécanisme d’imputabilité qui a de quoi faire rougir de gêne les autres grandes entreprises de presse du Québec.

Toutefois, plusieurs indices révèlent que ce mécanisme n’est pas à la hauteur des prétentions de la SRC. Nous croyons que la réponse, pour l’instant, est que l’ombudsman protège plus ou moins le public contre certains dérapages des journalistes de la SRC et qu’il y a encore place pour une amélioration essentielle à l’efficacité, la crédibilité et la légitimité de cette fonction.

mercredi, mai 11, 2005

La qualité de l’information dans un contexte d’hyperconcurrence médiatique

(Communication, congrès ACFAS 2005, Chicoutimi)


Marc-François Bernier

Tout d’abord, une petite citation sortie d’un ouvrage récent consacré aux grands chefs d’antenne américains, de Edward D. Murrow (le modèle radiophonique qui a inspiré ses successeurs de la télévision), jusqu’à Connie Chung et la fin de cette tradition dans un univers médiatique marqué par l’hyperconcurrence et la multiplication des formats. Elle vient de David Brinkley qui a trôné au sommet des cotes d’écoute pendant pendant les années 1960 quand il coanimait le bulletin de soirée de NBC avec Chet Huntley (The Huntley-Brinkley Report) : «The one function that TV news perform very well is that when there is no news, we give it to you with the same emphasis as if it were» (Alan 2003, 109)

Introduction

C’est un peu cela qui se passe dans les bulletins de nouvelles, surtout des stations commerciales régionales. À Québec comme ailleurs, TVA, TQS et Radio-Canada se livrent une féroce concurrence et leurs bulletins de nouvelle doivent être intéressants à tout prix, parfois même au prix de la qualité de l’information comme on va la voir.

Les médias d’information sont plus soumis que jamais aux impératifs économiques qui viennent de leurs actionnaires privés et publics. Cela se traduit par l’obligation de rapporter le plus de profit reliés à des cotes d’écoute les plus élevées possible pour générer des profits dans les stations commerciales, pour compléter le financement public pour Radio-Canada. C’est dans ce contexte que se concrétise l’hyperconcurrence entre des stations de télévision qui sont en compétition directe pour attirer un public attrayant pour les annonceurs, au lieu de chercher à satisfaire des publics différents.

Rendre un bulletin de nouvelles intéressant se fait grosso modo de trois façons : par les sujets abordés qui ne doivent pas être ennuyants, par la façon de les aborder qui doit être originale et attrayante, ainsi que par l’interaction du chef d’antenne avec ses collègues (je ne parlerai pas ici de l’importance d’avoir un ou une chef d’antenne qui séduit ou qui a du charisme).

Par ailleurs, faire de sorte qu’un bulletin de nouvelles intéressant soit rentable sur le plan économique se fait de différentes façons : en limitant les coûts de cueillette de l’information, ce qui implique de faire des reportages moins recherchés sur des sujets locaux pour éviter des frais de déplacement, mais cela implique aussi de rentabiliser au maximum la contribution de chacun au bulletin, notamment par la répétition. Il n’est donc pas étonnant de constater que chaque bulletin de nouvelle consacre beaucoup de temps à annoncer sommairement ce qui va venir (spectacles, nouvelle importante ou surprenante avant une pause commerciale, etc.) ou à répéter une information déjà livrée (météo). L’interaction entre le chef d’antenne et ses collègues, souvent banale, est une autre façon de remplir du temps d’antenne à rabais.

Remarques méthodologiques

Avant de livrer mes observations, voici quelques remarques

Je me suis limité à une sorte d’étude de cas, avec ce que cela a d’intéressant sur le plan qualitatif, mais aussi de limites en ce qui a trait à la représentativité de l’échantillon.

De plus, le corpus étudié était la transcription des interactions entre les chefs d’antenne et leurs collaborateurs ainsi que la lecture des manchettes et introduction aux divers reportages. Les reportages comme tels ne sont pas analysés.

D’une certaine façon, j’analyse la qualité de l’information qu’on nous présente en vitrine mais je ne me suis pas rendu jusqu’au fond du magasin, je suis resté sur le seuil.

Contrairement à mon intention du départ, et qui se retrouve dans le programme officiel, je me suis concentré sur les bulletins de nouvelles régionales de Québec présentés dans les jours précédant et suivant la tenue du Sommet de Québec, en avril 2001.

Ma grille d’analyse a été celle que j’ai développée ces dernières années dans le cadre d’expertises devant des tribunaux civils du Québec dans des procès pour diffamation. C’est aussi celle qui se retrouve dans la nouvelle édition de Éthique et déontologie du journalisme. Cette grille s’appuie sur six valeurs fondamentales du journalisme ce que je nomme les piliers du journalisme : intérêt public, vérité, rigueur et exactitude, impartialité, équité et intégrité de l’information.

Ces piliers normatifs se retrouvent d’une façon ou d’une autre dans presque tous les textes déontologiques des journalistes et on peut sans erreur affirmer qu’il s’agit en somme des critères permettant d’évaluer la qualité de l’information livrée au public ainsi que la qualité de la démarche journalistique, de la cueillette jusqu’à la diffusion et même dans le suivi accordé à certaines nouvelles. Ces piliers sont aussi très représentatifs des attentes des publics à l’égard des journalistes.

La limite de temps et le type même d’analyse réalisée m’obligent à ne considérer que deux aspects de ces bulletins; l’intérêt public des items présentés lors de ces bulletins de nouvelle ainsi que la rigueur et exactitude de la présentation. Il aurait fallu faire une véritable autopsie de tous les bulletins de nouvelles et mener une enquête sur la démarche journalistique de chacun pour aborder sérieusement les notions de vérité, d’impartialité et d’équité.

L’intérêt public

Grosso modo, cela veut dire que l’information doit être utile pour les gens, elle doit servir à mieux connaître leur société, elle leur permet de savoir comment on gouverne en leur nom, comment se soigner, comment gérer leur budget, comment voter, elle doit les aider à porter des jugements sur les gens et les choses qui ont un impact réel sur le déroulement de leur vie.

L’information d’intérêt public favorise la participation à la vie démocratique, elle s’intéresse à l’utilisation des fonds publics, au fonctionnement des institutions sociales.

Il ne faut pas confondre l’information d’intérêt public avec la curiosité du public ; parfois le public s’intéresse à des informations qui ne sont pas utiles pour la vie en société, comme la vie privée de vedettes par exemple ou les attributs physiques d’une présentatrice de météo…. Ces informations les intéressent peut-être, mais il s’agit de curiosité.

Que voit-on à cet égard dans les différents bulletins de nouvelle? Tout d’abord, on doit reconnaître qu’une grande majorité des sujets abordés rencontrent un ou plusieurs critères de l’intérêt public.

Ainsi, on parle beaucoup du Sommet de Québec et surtout des manifestations qui l’ont marqué. Mais on parle bien peu, sinon pas du tout, de ce qui sera discuté lors de ce Sommet. TVA parlera brièvement de la déclaration des chefs d’État mais TQS n’en dit rien.

Le Sommet des peuples, qui réunissait ce qu’on nomme la société civile, est marginalisé dans les bulletins, sauf à Radio-Canada encore une fois qui parle de la déclaration qui en sortira.

Cependant, tout le monde parlera abondamment, et avec raison, des problèmes que la population a vécus en rapport avec la sécurité, les manifestations et les gaz lacrymogènes. Par ailleurs, le respect des droits civiques des manifestants seront très peu discutés.

En général, c’est le spectaculaire ou le superficiel qui a été privilégié. Par exemple, le 18 avril, pendant qu’à TQS on nous parlait du centre de conditionnement physique que Bush devait utiliser, TVA rapportait une simulation d’attaque terroriste mise en scène à la base militaire de Valcartier et Radio-Canada présentait les préparatifs des chefs cuisiniers pour le Sommet.

Un autre soir (26 avril) TQS présente un reportage complaisant sur l’entrepreneur qui a installé la clôture du périmètre de sécurité, tandis que Radio-Canada révèle pourquoi la même clôture n’a pas résisté aux assauts des manifestants.

Par ailleurs, dans les mêmes bulletins de nouvelles, on retrouvait presque invariablement des sujets dont l’intérêt public était minimal, mais qui étaient sans doute intéressants ou séduisants pour le public : effondrement du mur d’une maison à l’Ange-Gardien, retour de la trottinette pour l’été, atterrissage d’urgence d’un petit avion en Floride (en raison de la disponibilité des images), présence d’un merle albinos au Nouveau-Brunswick (SRC)!

Il faut reconnaître que généralement, le bulletin de nouvelles de Radio-Canada était plus complet et contenait davantage de sujets d’intérêt public, dont de l’information internationale et des entrevues avec des acteurs et décideurs, entrevues menées par le chef d’antenne.

Rigueur et exactitude

La vérité, au sens journalistique du terme, ne saurait être atteinte sans la présence des deux éléments qui constituent un autre pilier du journalisme: la rigueur et l’exactitude. Les notions de rigueur et d’exactitude sont en quelque sorte les conditions nécessaires de la vérité.

Ces deux notions sont également des caractéristiques associées à la démarche intellectuelle du journaliste, démarche nécessaire à la qualité des opérations logiques et des interprétations qui fondent leurs jugements et dictent leurs comportements professionnels.

Grosso modo, la rigueur est une question de raisonnement, de savoir interpréter convenablement les faits, les événements, les chiffres, les relations entre les événements. La rigueur freine les généralisations hâtives et les jugements intempestifs, elle lutte contre les arguments fallacieux, etc. En vertu de ce pilier, raisonnement et méthode doivent donc être au rendez-vous.

L’exactitude concerne principalement la véracité de détails et de faits : un nom propre, une adresse, l’orthographe exacte d’un nom de rue ou de ville, l’indication précise du secteur où est survenu l’accident, le rappel historique exact d’un événement qui explique le fait divers ou la nouvelle loi, etc.

Les différents bulletins sont instructifs à ce sujet. Dès le 18 avril, les trois réseaux parlent de l’arrestation de six manifestants du groupe Germinal apparemment équipés de matériel explosif, en route vers le Sommet des Amériques de Québec. On apprendra, plus tard, que ces jeunes avaient été infiltrés par la police et ils ont prétendu avoir été encouragé par les policiers à agir de la sorte. On apprendra aussi que leur équipement n’était pas l’arsenal terroriste évoqué le jour de leur arrestation et que leur intention était de s’attaquer au périmètre comme tel et non aux personnes.

Néanmoins, cela n’a cependant pas empêché la présentatrice de TQS d’affirmer, le jour de l’arrestation, que la police venait de «désamorcer un risque réel», alors que Pierre Jobin affirmait : « Ces gens s'en venaient avec : à Québec pardon avec l'intention claire de faire de la casse. Ils avaient même des engins explosifs, en leur possession…» (18 avril) et que Radio-Canada parlait «d’activistes qui préparaient un coup d’éclat DANGEREUX, semble-t-il,» (18 avril).

Toujours sur le plan de la rigueur, mentionnons l’extrait de TQS qui fait référence à des appels anonymes reçus à la station pour leur dire que l’avion de Bush arriverait en fin d’après-midi… Cela mis en ondes sans autre vérification!

Le 23 avril, après le Sommet, à Radio-Canada le lecteur de nouvelles est dans le parc de l’Amérique française et nous montre une pierre qui «a probablement été lancée en direction des policiers»!

Cependant, alors qu’on prend la peine de faire une distinction entre le gaz lacrymogène et la poudre lacrymogène, sur le plan de la santé, on continue de parler de gaz lacrymogène. Un autre jour, on présente le manifestant et leader Jaggie Singh comme un «casseur professionnel» pour la faire passer comme un être violent plutôt qu’un leader manifestant.

Les commentaires

Le mélange des genres journalistiques, entre l’info et le commentaire, est une règle déontologique liée à la rigueur journalistique. À ce chapitre, les écarts à la norme sont multiples : les qualificatifs divers pleuvent, etc. On trouve «malheureux» le fait qu’il puisse y avoir de la violence lors du Sommet (TQS 18 avril), «très graves» sont les accusations qui pèsent sur les membres de Germinal (TVA 18 avril), ou on parle de la «chicane» entre Ottawa et Québec en rapport avec l’installation de banderoles (SRC 18 avril). On parlera aussi d’innocentes victimes liés aux manifestations (TQS), que tout s’est bien déroulé pendant le Sommet (TVA), même si les policiers n’y sont pas «allés de main morte» (SRC).

Deux mots pour dire que les pseudo-sondages des bulletins de TVA et TQS sont aussi des exemples où la rigueur doit céder le pas à la mise en marché du bulletin de nouvelles. Ces pseudo-sondages sont les questions du jour qui ne disent absolument rien de ce qu’est l’état de l’opinion publique sur une question donnée, mais on présente néanmoins les résultats sans aviser le public qu’il ne faut leur accorder aucune importance.

Le sensationnalisme, finalement, est lié à la rigueur intellectuelle du journalisme, il en est une transgression. Néanmoins, en ouverture du TVA régional du 18 avril, le lecteur Pierre Jobin ne se gêne pas pour dire que « Les policiers sont prêts au pire, même à des attentats bactériologiques» et on présente un reportage faisant mention d’une simulation ayant eu lieu le martin même à la base militaire de Valcartier (sans prendre de recul critique face à cette mise en scène des forces de l’ordre…).

Le même jour, en fermeture du bulletin SRC le lecteur dit : «je vous rappelle que les policiers ont frappé un grand coup aujourd’hui. Ils ont démantelé un grand groupe d’activistes qui s’apprêtaient à commettre des gestes d’éclat dangereux lors du Sommet des Amériques. SIX personnes ont été arrêtées et accusées aujourd'hui à Québec. Parmi leur arsenal de petites bombes des masques à gaz également.»

Question de ne pas être en reste, TQS, le lendemain, nous dévoile une exclusivité: «TQS a fait toute une découverte aujourd'hui. Si vous vous promenez dans la ville de Québec en fin de semaine, attendez-vous à être surveillé de très très près. Je veux pas vous faire peur mais, Dany, vous avez découvert qu'il y a des caméras de cachés un peu partout dans la ville Québec ?»

À TVA, le même jour, on dit que tous souhaitent « … évidemment que tout se déroule bien pendant le Sommet des Amériques mais si les choses devaient mal tourner au Sommet, la Croix-Rouge a plus de dix-huit mille lits disponibles dans la région de Québec. En quelques heures, l'organisme serait en mesure d'évacuer des milliers de citoyens.»

Et le 24 avril, on déclare à TQS que « Et malgré les bombes et les émeutes, Nathalie, est-ce que le Sommet des Amériques va avoir des effets : positifs sur l’image de Québec ?»

Conclusion

Voici donc quelques extraits tirés des quelques bulletins de nouvelles régionales que chaque réseau de télévision ont diffusés dans les jours précédant et suivant le Sommet de Québec d’avril 2001.

Tout n’est pas à rejeter, sans doute, mais plusieurs écarts aux normes de l’intérêt public, de la rigueur et de l’exactitude sont facilement repérables dans le matériel impliquant le chef d’antenne.

Comme plusieurs autres l’ont dit, la concurrence est excellente en journalisme, mais on exige peut-être trop de la part des journalistes en ce qui concerne leur participation au succès financier de leur employeur. Cela ne se fait pas sans les discréditer au sein du public.

Référence:
ALAN, Jeff (2003), Anchoring America: The Changing Face of Networks News, Los Angeles, Bonus Book.

vendredi, mars 18, 2005

Départ de Jeff Fillion: La région de Québec doit se livrer à un sérieux examen de conscience

Analyse publiée dans le quotidien Le Soleil du vendredi 18 mars 2005, p. A13


Bernier, Marc-François

À la suite du spectaculaire suicide radiophonique de Jean-François Fillion, la région de Québec a grand
besoin de faire un très sérieux examen de conscience afin que l'intimidation, l'intolérance et la violence
verbale ne soient plus jamais la matière première du succès économique d'un média.

C'est qu'une forme de terreur a régné pour ceux qui se sont trouvés, un jour ou l'autre, dans la mire du
Robespierre radiophonique. Au lieu de favoriser la liberté d'opinion pour tous, son équipe et lui ont cherché
à faire taire les voix dissidentes, en les attaquant dans leur honneur et leur réputation dans certains cas.
Maintenant que la tempête semble être passée, il est impératif de réfléchir aux événements, sans
complaisance. Il n'est pas normal, dans une société démocratique et pluraliste, que le simple fait de diverger
d'opinion avec des animateurs radiophoniques fasse de qui que ce soit un "ennemi du peuple", aux trousses
duquel on lâche la meute.

La réflexion ne doit épargner aucun de ceux et celles qui ont, directement ou indirectement, oeuvré au
succès commercial de cette machine qui carburait aux attaques personnelles. Une machine qui a contribué,
ces dernières années, à faire régner un climat de peur chez ceux qui ne partageaient pas la même vision
réactionnaire de la société que les artisans matinaux de CHOI.

Cette remise en question vise en premier lieu la direction de Genex qui n'a pas hésité à miser sur cette
formule pour s'enrichir aux dépens des autres. Genex a fait sur les ondes la même chose qu'elle encourage
sur les patinoires, promouvoir la violence et l'intimidation. À la différence que les protagonistes sur la glace
sont volontaires pour se démolir mutuellement, ce qui n'était pas le cas des victimes de Fillion et de son
équipe.

Genex doit nous dire jusqu'où elle est disposée à aller pour maximiser ses profits aussi bien à titre
d'entreprise de radiodiffusion qu'à titre de propriétaire de club de hockey ou d'éditrice de magazines.

Les gens d'affaires

Mais l'examen de conscience ne doit pas épargner les gens d'affaires qui ont encouragé la montée d'un
discours réactionnaire, aux limites du racisme et de la xénophobie dans certains cas. Tous ceux qui ont
choisi de privilégier le créneau horaire matinal pour vendre qui leurs meubles, qui leurs voitures, qui leur
bière doivent maintenant se demander combien de vies brisées, combien d'attaques à la dignité humaine et à
la réputation, combien de demi-vérités sont-ils prêts à encourager pour atteindre leurs objectifs de vente. La
Chambre de commerce de Québec aurait intérêt à rappeler la notion de responsabilité sociale à ses
membres...

Les politiciens

La réflexion critique vise aussi les politiciens, tous partis confondus, qui ont encouragé cette violence
verbale, cette intimidation, ces attaques à la dignité humaine. Dans certains cas, c'est un réflexe de prudence
et la peur d'être broyés par la machine qui a inspiré leur consentement silencieux. Dans d'autres cas, c'est le
partage d'une idéologie de droite qui est en cause. Finalement, il y a le simple calcul politique à courte vue
de ceux qui ont ainsi pu recueillir des milliers de votes. Mais tous les élus qui ont refusé de dénoncer
vertement les excès radiophoniques nous ont montré qu'ils acceptent parfois de sacrifier les droits et libertés
de leurs électeurs pour servir leur intérêt immédiat.

Les critiques sociaux et les intellectuels

De même, on peut se demander où se sont réfugiés les critiques sociaux et les intellectuels de la région de
Québec pendant que passait la tempête radiophonique. Avons-nous été à la hauteur de nos responsabilités
sociales et morales ? Avons-nous offert une critique forte, sérieuse, articulée afin d'offrir à nos concitoyens
un peu de l'éclairage essentiel à la vie en société ? Avons-nous déserté le pont et les vagues cinglantes pour
nous réfugier dans de confortables cabines ? Et que dire de ceux qui ont explicitement encouragé ces excès
au nom d'une conception déraisonnable de la liberté d'expression ?

Le public

Le public a aussi sa part de responsabilité, lui qui a ni plus ni moins accepté de se soulager des nombreuses
frustrations quotidiennes, que nous subissons tous au demeurant, en se défoulant sur des victimes incapables
de se défendre.

On peut comprendre le profond ressentiment qui habite ceux qui sont à la fois déroutés par la complexité de
la vie sociale mais assez lucides et intelligents pour se rendre compte que le fonctionnement et les règles de
la société ne les avantagent pas, pour toutes sortes de raison. On peut aussi comprendre que plusieurs soient
aux prises avec un profond mal de vivre quand leur sentiment de la justice et leur conception de l'équité
sociale sont contrariés par les innombrables aberrations de nos systèmes politique, juridique, économique,
etc.

Fallait-il pour autant laisser CHOI exploiter ce ressentiment et conduire des dizaines de milliers d'auditeurs
dans un cul-de-sac alors qu'une critique sérieuse, documentée et rigoureuse des problèmes sociaux aurait pu
leur insuffler le goût de s'impliquer dans l'action et les réformes ?

Géant aux pieds d'argile

Il aura fallu qu'une jeune femme décide d'aller jusqu'au bout, qu'une jeune femme refuse de troquer sa
dignité contre quelques malheureux milliers de dollars, qu'une jeune femme se tienne debout, tout
simplement, pour que s'effondre le géant aux pieds d'argile.

Ce procès fort médiatisé est venu mettre le dernier clou au cercueil de l'animateur dont l'étoile a
véritablement commencé à pâlir l'automne dernier, quand il est devenu la risée de l'animateur Guy A.
Lepage lors de l'émission Tout le monde en parle. Malgré toute la couverture médiatique qui avait été
consacrée à Jean-François Fillion dans la région de Québec, il aura fallu que les grands médias montréalais
se mettent de la partie pour que bon nombre de gens de la région de Québec constatent l'étendue des dégâts.
Il faut ajouter à cela la décision du CRTC de ne pas renouveler la licence accordée à Genex. À ce chapitre,
il est faux de dire que le CRTC a voulu empêcher l'animateur Fillion de gagner sa vie comme le prétend ce
dernier. Le CRTC a simplement constaté que Genex refusait de respecter les règles du jeu.

L'ex-animateur Fillion affirmait encore, la semaine dernière, être la victime d'une conspiration de la
"gauche". Il serait plus juste de dire qu'il a été victime de son aveuglement, de son incapacité de vivre dans
une société progressiste et complexe. Il pourrait même se réjouir d'avoir pu y gagner grassement sa vie
pendant quelques années, le temps que ses victimes reprennent leurs esprits et décident de ne plus se laisser
traiter comme de la chair à cote d'écoute.

En jouant lucrativement le jeu de son employeur, Fillion a commis un suicide professionnel, un suicide
radiophonique dans son cas. Le fait de tenter éventuellement sa chance à la radio numérique ne pourra pas
davantage le protéger de son pire ennemi : lui-même.

Incapable de reconnaître réellement ses erreurs et de s'amender, ou incapable tout simplement de faire de la
bonne radio sans y assassiner symboliquement ceux qui ne partagent pas son point de vue, l'animateur a
flanché à son premier vrai contact avec les conséquences de ses actes.

On peut chercher pendant quelque temps à se réfugier dans un monde parallèle comme d'autres dans des
paradis artificiels, mais la réalité nous rattrape tous un jour ou l'autre.

mardi, novembre 02, 2004

L'urgence de défendre une liberté responsable de la presse

Analyse pubiée dans le quotidien Le Devoir, jeudi 2 décembre 2004, p. a7
L'urgence de défendre une liberté responsable de la presse
Le récent jugement de la Cour suprême ne crée pas de nouvelles obligations pour les journalistes

Marc-François Bernier

En fin de semaine, des centaines de journalistes réunis à Québec risquent de consacrer leur congrès annuel à défendre une conception simpliste de la liberté de la presse alors que la véritable urgence est de défendre la liberté responsable de la presse, laquelle est davantage menacée par les dérives médiatiques et les pressions économiques que par les tribunaux.

Il ne fait pas de doute que des journalistes ont pu être alarmés par le jugement que la Cour suprême du Canada a prononcé en juillet dernier à l'encontre de la société Radio-Canada ainsi que par les discours alarmistes qui ont suivi.

Pour certains, qui invoquent davantage la valeur des dommages imposés à la SRC que la question du respect de normes professionnelles reconnues, ce jugement serait une menace à la liberté de presse. C'est la thèse que soutient avec passion la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, qui en a fait une question centrale de son congrès annuel qui débutera demain.

Pour plusieurs observateurs, toutefois, ce jugement n'invente aucune nouvelle obligation aux journalistes. Il ne fait que confirmer une jurisprudence qui reconnaît l'importance et la pertinence de l'éthique et de la déontologie du journalisme.

Heureusement, la récente décision de la Cour supérieure du Québec dans la cause opposant le chef du Parti québécois, Bernard Landry, à un journaliste du quotidien The Gazette arrive à point pour réfuter les craintes excessives.

Démarche journalistique

Comme c'est maintenant le cas depuis une décision de la Cour d'appel du Québec datant de 1994, qui a été confirmée par la Cour suprême du Canada en juillet dernier dans ce qu'on a appelé l'affaire Néron, le tribunal a analysé la qualité de la démarche journalistique pour déterminer si le journaliste avait commis une faute professionnelle le rendant responsable des dommages qui auraient été causés à M. Landry. Dans ce cas, le tribunal a considéré que le journaliste avait observé les règles de l'art avant de rejeter la poursuite du chef péquiste.

Ainsi, le même raisonnement juridique qui a pénalisé la SRC en juillet dernier vient de protéger le journal The Gazette, tout comme il avait protégé la SRC en 1994, dans une autre cause. Il n'y a donc aucune raison objective de paniquer. Il faut éviter de s'enliser dans le déni d'une réalité juridique qui ne fait qu'imposer aux journalistes des responsabilités raisonnables, comme cela est le lot de tous les acteurs sociaux détenant un pouvoir sur la réputation des gens.

Pas de liberté sans responsabilité

Depuis plus d'un siècle, les journalistes ont progressivement développé un ensemble de principes éthiques et de règles déontologiques qui balisent l'exercice responsable de la liberté d'informer dans une société qui reconnaît que les journalistes ne peuvent avoir plus de droits et de libertés que «le plus humble des citoyens», comme l'expriment admirablement plusieurs jugements.

Il serait simpliste et illusoire d'aborder la question de la liberté de la presse sans tenir compte des responsabilités que cela comporte. Il serait également regrettable de chercher à ignorer ces mêmes responsabilités sous prétexte qu'elles portent à conséquence et guident maintenant les décisions des tribunaux.

Au contraire, le plus grand risque pour la liberté de la presse serait d'inciter les journalistes à ignorer leurs devoirs de vérité, de rigueur, d'équité et d'intégrité qui sont les conditions de toute information prétendant être d'intérêt public. Ces critères permettent de distinguer l'information de la propagande et de la désinformation. En transgressant ces normes, les journalistes s'exposeraient à perdre leur légitimité sociale. Ils faciliteraient eux-mêmes le travail de persuasion ainsi que l'action politique et législative de ceux qui ont intérêt à bâillonner les médias.

Les vraies menaces

Ainsi, toute réflexion utile et féconde exige d'aborder de front les questions de liberté et de responsabilité journalistiques. Il faut vivre avec cette tension plutôt que de chercher à l'évacuer. De plus, il serait fallacieux de considérer la question de la liberté de la presse en exagérant la portée véritable de certaines décisions des tribunaux qui portent toujours sur des cas précis, singuliers, exceptionnels.

La prise en compte d'enquêtes sociologiques réalisées aux États-Unis, au Canada et au Québec ainsi que l'expérience professionnelle me conduisent à soutenir que les vraies limites quotidiennes à la liberté responsable de la presse résident davantage dans les contraintes multiples et lourdes qui pèsent concrètement sur le travail journalistique.

La trop grande proximité que certains journalistes entretiennent avec leurs sources d'information, la puissance des relations publiques, la concentration et la convergence des médias privés et publics, les pressions des annonceurs, l'importance excessive accordée au rendement économique, la superficialité et la paresse de certains journalistes, les nominations politiques dans les médias publics, le manque de soutien des gouvernements envers les médias indépendants et la précarité des conditions de travail des journalistes pigistes sont les vraies menaces à la liberté responsable de la presse.

La Fédération professionnelle des journalistes devrait consacrer toutes ses énergies à combattre ces facteurs. Attaquer les tribunaux lorsque ceux-ci ne font qu'entériner l'importance des normes professionnelles que les journalistes se sont librement données me semble une diversion difficile à justifier.

samedi, juillet 31, 2004

La Cour suprême n'invente aucune nouvelle contrainte aux journalistes

Analyse publiée dans le quotidien Le Devoir, samedi 31 juillet 2004, p. b5

Marc-François Bernier
(L'auteur a été l'expert de M. Gilles Néron en matière d'éthique et de déontologie du journalisme)

En insistant sur le contenu, la méthodologie et le contexte pour juger si les journalistes ont commis ou non une faute entraînant leur responsabilité civile, la Cour suprême du Canada n'invente rien sur le plan des principes journalistiques. Au contraire, elle rappelle aux journalistes les obligations qui se trouvent depuis longtemps dans leurs propres codes de déontologie.

Ces codes prescrivent aux journalistes non seulement l'obligation de dire la vérité dans le but de servir l'intérêt public, mais ils prescrivent aussi de le faire de façon rigoureuse, équitable et intègre afin de ne pas dénaturer les événements et de ne pas nuire injustement aux individus.

En somme, il ne suffit pas simplement de faire une sélection d'éléments véridiques, mais il faut aussi que l'impression globale laissée au public soit conforme à la vérité. Les reportages ne doivent pas contenir des omissions de nature à dénaturer l'événement qui est raconté. Il faut aussi que les reportages favorisent le droit du public à l'information et ne soient pas avant tout motivés par un désir de régler des comptes.

Jeudi, la Cour suprême a consacré ces normes journalistiques au même titre qu'elle oblige les autres acteurs sociaux à respecter les normes qui gouvernent leurs pratiques. Les juges de la Cour suprême, comme ceux des tribunaux inférieurs et, dans une certaine mesure, comme l'ombudsman de la SRC, sont d'avis que les journalistes ont transgressé leurs propres normes.

En janvier 1995, les journalistes de la SRC mis en cause ont sélectionné deux informations inexactes parmi les cinq motifs que Gilles Néron leur soumettait pour justifier d'obtenir un droit de réplique à la suite d'un reportage biaisé et incomplet diffusé en décembre 1994, au sujet de la Chambre des notaires du Québec.

Au lieu de laisser à M. Néron le temps de corriger ses erreurs, comme ils s'y étaient engagés explicitement, ils ont précipité le reportage, qui a fait mal paraître celui qui avait osé les critiquer. Néron a en quelque sorte été piégé en croyant obtenir un délai pour vérifier ses informations. Cela n'était pas équitable.

Les deux informations inexactes étaient contenues dans une lettre manuscrite que Gilles Néron avait acheminée aux journalistes de la SRC. Cette lettre n'était nullement la réplique de la Chambre des notaires du Québec, contrairement à ce que laissait entendre le reportage du 12 janvier 1995. Il s'agissait d'une demande de M. Néron pour obtenir éventuellement un droit de réplique, demande écrite de sa main car une journaliste ne donnait pas suite à ses appels téléphoniques.

Ce que la Cour suprême a sanctionné jeudi, c'est en quelque sorte l'abus de pouvoir, le manque d'équité et la sélection biaisée d'informations véridiques qui ont laissé une impression trompeuse chez le public en plus de nuire à la réputation de M. Néron. Ils ont aussi puni les motivations des journalistes, qui ont profité des ondes pour régler des comptes.

Du même souffle, les juges soutiennent que les journalistes qui font bien leur travail et respectent leurs normes professionnelles sont protégés par la loi, même quand ils diffusent par inadvertance (et non par négligence ou par malice) des informations qui seraient erronées.

Ce qui est un peu ironique ici, c'est que la Cour suprême a appliqué à la SRC la même médecine que la Cour d'appel du Québec en 1994. Le juge Lebel avait alors jugé que les journalistes avaient une obligation de moyens (et non une obligation de résultats) dans leur travail et que leurs responsabilités ressemblaient à celles des ordres professionnels. Pour se défendre contre une poursuite en diffamation, les journalistes devaient démontrer qu'ils avaient respecté les règles de l'art de leur profession. À l'époque, cela avait permis à Radio-Canada de gagner sa cause. Il y a quelques jours, le même raisonnement a joué contre la SRC.

Je ne suis pas surpris des réactions musclées de journalistes et de certains avocats spécialisés dans la défense des médias à la suite de cette décision importante. Chacun défend ses convictions et ses intérêts, certes, mais certains raccourcis simplifient à outrance. Cela alimente l'illusion que les journalistes sont victimes de la loi alors que, dans le présent cas, ils sont victimes de leur turpitude.

En ce qui concerne l'ampleur des dommages-intérêts que la SRC doit verser à Gilles Néron, il faut savoir qu'ils ne comblent pas les pertes financières que celui-ci a subies depuis 10 ans et qu'il devra subir encore pendant plusieurs années puisqu'on peut douter de sa capacité de trouver un emploi de relationniste. Le montant des dommages est en quelque sorte révélateur de la capacité de nuire des médias quand le travail ne correspond pas aux normes professionnelles.

Le respect de ces normes protège les individus d'un traitement médiatique injuste, garantit le droit du public à une information de qualité et oblige les médias à y consacrer davantage de ressources.

lundi, juillet 26, 2004

CHOI et la décision du CRTC. Genex a fait déborder le vase

Analyse publiée dans le quotidien Le Soleil, lundi 26 juillet 2004, p. A15.

Marc-François Bernier

Ce n'est pas vraiment la liberté d'expression des gens de CHOI que le CRTC vient de freiner, mais bien leur privilège d'exploiter à des fins privées les ondes qui appartiennent au public. Grâce à Internet, tous les animateurs de Genex peuvent continuer à diffuser ce qu'ils veulent, sans se soucier du CRTC, quitte à en répondre devant les tribunaux civils par la suite.

La liberté d'expression est utilisée comme un paravent par les temps qui courent. Ceux qui crient le plus fort cherchent à faire oublier leurs obligations dans une société qui reconnaît la notion de liberté responsable des médias. Ils omettent de rappeler que le jour où ils ont demandé au CRTC la permission d'exploiter les ondes publiques, ils s'étaient engagés à respecter certaines règles du jeu en matière de programmation.

Or, CHOI et Genex n'ont pas respecté leur parole en refusant de se plier aux obligations qui venaient avec leur licence. Ils ont même refusé de respecter leurs engagements pris il y a deux ans au moment du renouvellement. Jusqu'à preuve du contraire, le CRTC n'a fait qu'appliquer des règles connues de tous. Les gens de Genex ont rompu le contrat social mais, comme tous les chauffards pris en flagrant délit de conduite dangereuse, ils jettent le blâme sur les policiers et la loi.

Par ailleurs, la décision du CRTC ne bafoue la liberté d'expression de personne puisque tous les animateurs de Genex peuvent, dès aujourd'hui, diffuser entièrement dans Internet, un secteur qui n'est pas réglementé. Ils peuvent aussi créer un journal ou un magazine. Ce qu'ils ne peuvent plus faire, c'est exploiter les ondes publiques à des fins commerciales. C'est l'accès à des ondes publiques limitées qui leur est refusé.

Il se peut que la bataille légale que veulent livrer les gens de Genex tourne à leur avantage, quoique cela serait surprenant. Mais sur le plan de l'éthique de la communication et de l'information, ils ont déjà perdu la partie en refusant de se plier aux principes de la rigueur et de la vérité (en diffusant faussetés et demi-vérités), de l'intérêt public (en attaquant parfois la vie privée de certaines personnes), de l'équité (en refusant parfois de reconnaître le présomption d'innocence de gens faisant face à la justice) et de l'intégrité (avec des attaques déloyales).

Certes, Genex et ses animateurs auront droit à un certain appui populaire au cours des prochains mois. Mais tous ceux qui sont prêts à leur accorder une liberté d'expression sans limite (ce qui n'existe dans aucun pays démocratique) ont aussi un devoir de cohérence. Ainsi, ils doivent accepter qu'eux-mêmes, leurs parents, leurs enfants, leurs amis soient l'objet des attaques les plus vicieuses portant sur leurs attributs physiques ou encore sur des aspects de leur vie privée, quitte à y perdre leur réputation. Ils doivent accepter qu'une entreprise privée exploite un bien public appartenant à tous les Canadiens, les ondes, pour attaquer ce que ces mêmes Canadiens ont de plus cher, leur dignité humaine. Je doute qu'ils acceptent une telle chose.

Néanmoins, que des milliers d'auditeurs acceptent d'être l'objet d'un tel traitement et trouvent plaisir à écouter les attaques personnelles de certains animateurs ne justifie nullement de sacrifier les droits fondamentaux d'un seul citoyen refusant d'être la cible de cette violence verbale qui privilégie l'intimidation plutôt que la discussion.

Pour qui est victime de procédés injustes et d'abus de pouvoir, peu importe que la tyrannie soit celle du prince de l'État ou du roi des ondes. Il s'agit toujours d'une agression insupportable.

Sans doute, le CRTC aurait pu trouver des sanctions moins radicales pour les nombreux employés de Genex qui n'abusent pas des ondes publiques. Il aurait pu protéger la vocation musicale de la station et empêcher la vente de publicité pendant les émissions les plus controversées. Mais l'attitude intransigeante des représentants de Genex lors des audiences publiques de février dernier aura sans doute contribué à faire déborder le vase. Cela a convaincu les commissaires qu'il ne fallait attendre aucune modification substantielle de la part de certains animateurs-vedettes. C'est pourquoi Genex est la seule responsable de son malheur.

Ce qui est réellement en jeu ici, c'est uniquement la capacité d'une entreprise privée d'exploiter de façon irresponsable des ondes publiques afin de générer de bons profits et de gros salaires. L'actuel débat émotif sur la liberté d'expression est une diversion, une stratégie d'entreprise.

mardi, juillet 06, 2004

La méfiance des Québécois envers la concentration de la propriété des médias, les journalistes et l’intervention gouvernementale

(Communication dans le cadre du XVIIe congrès de l'Association internationale des sociologues de langue française, Tours, juillet 2004)

1. INTRODUCTION
Depuis maintenant plusieurs années, le monde des médias d’information a été passablement transformé par le phénomène de la concentration de la propriété des médias, la convergence des médias traditionnels et nouveaux et la commercialisation de l’information afin de satisfaire les actionnaires, ce que je nomme le CCC. Face à ces transformations, plusieurs voix se sont fait entendre pour dénoncer les risques que cela pourrait poser en ce qui concerne la liberté de la presse et la diversité de l’information. En Amérique du Nord ce débat a été observé aux Etats-Unis, au Canada et au Québec.

Aux Etats-Unis, par exemple, face à une opinion publique manifestant son inquiétude, la Commission fédérale des communications a été freinée par le Congrès dans son intention de libéraliser davantage la réglementation limitant la possibilité pour un même propriétaire de détenir plusieurs médias d’information dans un même marché (propriété croisée de journaux, station de télévision ou stations de radio par exemple). (PBS, 2003).

Au Canada, le taux de concentration de la presse et la convergence des médias inquiètent les députés de la Chambre des communes aussi bien que les membres du Sénat qui ont créé des comités pour se pencher sur la question. Le Comité permanent du patrimoine canadien a pour sa part publié un volumineux rapport en juin 2003 qui se penchait notamment sur ces questions (COMITÉ PERMANENT DU PATRIMOINE CANADIEN, 2003). Au Québec, l’Assemblée nationale a créé un comité parlementaire devant lequel ont témoigné plusieurs dizaines de personnes qui, pour la plupart, s’inquiétaient de la situation et demandaient une intervention gouvernementale afin de limiter la concentration et la convergence des médias (COMMISSION DE LA CULTURE, 2001).

2. LA CRÉDIBILITÉ DES MÉDIAS ET DE LEURS JOURNALISTES

Ces débats sur la concentration et la convergence mettent régulièrement en cause la crédibilité des journalistes. Dans une récente recherche, des auteurs ont observé que le public américain semble convaincu que les journalistes ne sont pas là pour servir l’intérêt public mais bien pour servir les intérêts économiques des conglomérats de presse ainsi que leurs propres
ambitions professionnelles (PROJECT FOR EXCELLENCE IN JOURNALISM, 2004). Au Canada, diverses enquêtes révèlent aussi une méfiance certaine envers les médias. La plus récente enquête du Consortium canadien de recherche sur les médias indique que seulement 3 % des répondants croient que les préférences des journalistes ne biaisent pas leurs reportages. Plus de 80 % des Canadiens sont d’avis que les biais des journalistes influencent souvent ou parfois les nouvelles. Près d’un Canadien sur trois (31 %) croit que les reportages sont souvent inexacts. Si seulement 12 % croient que les propriétaires de médias influencent les nouvelles (42 % croient que la principale source d’influence provient de groupes d’intérêts politiques et 27 % de groupes d’intérêts économiques), 56 % des répondants disent que la concentration de la propriété des médias a un impact négatif sur leur confiance à leur endroit. Du côté du groupe de pression Friends of Canadian Broadcasting, on sonde de temps à autre le public canadien sur l’impact de la concentration de la presse. Selon un sondage réalisé en mai 2004, 62 % des répondants sont d’avis que la concentration des médias mine la santé de la démocratie canadienne (contre 68 % en 2002) et 60 % estiment qu’il y a trop de concentration des médias (62 % en 2002). Les répondants s’entendent pour dire que les médias canadiens doivent être concentrés pour être compétitifs (66 % contre 64 % en 2002). En même temps, ils sont 73 % (78 % en 2002) à se dire d’accord avec l’énoncé voulant que les propriétaires de médias canadiens sont allés trop loin dans leurs efforts pour faire valoir leur propre opinion politique (inject their own personal politic opinion) dans ce que leurs médias vont dire ou rapporter. En mai 2004, on a posé une nouvelle question, à savoir si le gouvernement fédéral devait limiter la concentration des médias, une proposition qui a reçu l’appui de 58 % des répondants canadiens mais de 66 % des répondants du Québec (FRIENDS OF CANADIAN BROADCASTING, 2004).

Par ailleurs, de janvier 2002 à février 2003, la confiance des Canadiens envers les journalistes aurait chuté de 7 % (de 53 % à 46 %) (PRESSE CANADIENNE , 2003). Lors d’une autre enquête pancanadienne, 37 % ont répondu qu’ils les considéraient peu libres ou pas libres du tout contre 57 % qui les estiment totalement ou plutôt libres. Aux Etats-Unis comme au Canada et au Québec, différentes enquêtes indiquent qu’il y a une suspicion généralisée à l’endroit des journalistes, que la concentration et la convergence des médias sont loin d’être bien acceptées par le public sans être toujours radicalement rejetées, et
que l’intervention gouvernementale est parfois souhaitée. Mais existe-t-il un lien entre ces trois positions ?

La présente contribution tente de répondre à cette question. En m’inspirant d’un modèle théorique de la légitimité sociale du journalisme,2 je vais tenter de vérifier l’hypothèse selon laquelle le public est favorable à une intervention gouvernementale lorsqu’il croit que les médias d’information se détournent de leur obligation de l’informer de façon désintéressée, en somme lorsque le public croit que les médias et leurs journalistes remplissent convenablement leur mandat de service public.

(...)

(pour lire le texte au complet, activer l'hyperlien en cliquant sur le titre)

mercredi, septembre 17, 2003

"À hauteur d'homme" ou l'incapacité de déjouer les tentatives de manipulation de l'opinion publique

Analyse dans le quotidien Le Soleil, mercredi 17 septembre 2003, p. A19

"À hauteur d'homme" ou l'incapacité de déjouer les tentatives de manipulation de l'opinion publique

Bernier, Marc-François

Contrairement à ce que certains soutiennent, le film «À hauteur d'homme» ne met pas en cause le rôle des journalistes de la tribune parlementaire, mais bien leurs méthodes qui trahissent leur incapacité à opposer des arguments substantiels aux discours des politiciens, si bien qu'ils doivent se rabattre sur des questions peu significatives qu'ils contrôlent mieux.

Soulignons dès le départ que le film de Jean-Claude Labrecque accorde beaucoup d'importance à une partie de la réalité qui porte sur les relations entre les élus et les journalistes. Il insiste sur la confrontation alors que celle-ci est plutôt exceptionnelle. En effet, il y a en réalité beaucoup plus de coopération et de connivence entre journalistes et politiciens. Ils jouent au hockey ensemble, vont à la pêche ensemble, mangent ou boivent ensemble et certains d'entre eux entretiennent des relations beaucoup plus amicales, sinon intimes. Dans le cours normal des choses, ils s'échangent des faveurs qui prennent la forme de fuites, d'exclusivités et de mises en valeur de certains dossiers. Le plus souvent, c'est cette connivence qui fait l'objet de critiques sous prétexte qu'elle ne sert pas bien le droit du public à l'information.

Dans le contexte d'une campagne électorale, cependant, les règles et les conventions normales sont partiellement levées en raison de l'importance cruciale de l'enjeu. On se retrouve donc avec deux clans qui doivent vivre à l'étroit pendant quelques semaines. Chaque clan a des objectifs très différents. D'un côté, il y a une formation politique incarnée par un chef qui veut faire passer en direction du public des messages qui lui sont favorables. Idéalement, ce message ne sera pas déformé ou réinterprété par les journalistes. Il faut donc tenter de contrôler le plus possible les journalistes, lesquels restent incontournables, ce à quoi les partis politiques consacrent des ressources très importantes.

De l'autre côté, on retrouve un groupe de journalistes qui acceptent de passer une partie du message, (il faut bien servir le public que l'on prétend représenter), mais qui ne veulent pas être de simples courroies de transmission. Ce groupe a aussi une certaine connaissance des thèmes qui seront abordés pour les avoir couverts dans certains cas, mais cette connaissance est somme toute superficielle (elle tient à des communiqués de presse, des points de presse, parfois de la documentation, des archives personnelles). Ainsi, les journalistes voient peu de nouveau dans les annonces du politicien et ils s'en désintéressent souvent.

Ironiquement, alors même que le public est peut-être le plus réceptif par rapportaux propositions des formations politiques, les journalistes se sentent blasés de se retrouver devant les mêmes interlocuteurs qui répètent souvent les mêmes propos ! En acceptant de suivre la campagne d'un chef, les journalistes se mettent pourtant eux-mêmes dans une situation où la nouveauté et la spontanéité ne sera pas souvent au rendez-vous alors que, par définition, ils cherchent ce qui leur semble nouveau.

D'autre part, ils veulent aussi montrer qu'ils ne sont pas dupes de la stratégie de communication du parti politique. Mais, contrairement aux sources politiques, ils n'ont pas les mêmes ressources pour assurer leur autonomie et soutenir leur questionnement critique à l'aide d'arguments documentés. Le plus souvent, les journalistes n'ont pas en main l'information permettant de mettre en boîte ou de contredire le chef ou l'organisation politique et ils n'ont pas accès à une variété de sources d'information non partisanes qui pourraient répliquer aux déclarations du jour. Ils doivent se contenter de confronter le leader aux commentaires de ses adversaires ou de certains groupes de pression qui ont la possibilité de faire entendre leurs discours traditionnels.

Étant en quelque sorte désavantagés dans ce jeu, il ne reste aux journalistes qu'à insister sur les apparences, les petites erreurs de parcours, les failles stratégiques car ils se retrouvent enfin sur un terrain qui les avantage. C'est une "solution" à leur incapacité de contredire substantiellement le message officiel tout en alimentant régulièrement leur média, surtout en ce qui concerne les médias électroniques qui demandent du matériel frais presque chaque heure. Cette posture les oblige cependant à opter pour la confrontation ou l'agressivité par rapport au refus obstiné (mais aussi stratégique) du leader politique de déroger à sa ligne de communication officielle.

Dans le cas de la prétendue "affaire Parizeau" par exemple, ils ne cherchent pas tellement à savoir si la déclaration rapportée par M. Charest pendant le débat est vraie ou fausse. Ils prennent pour acquis que l'ex-premier ministre a vraiment répété ses propos de 1995 et harcèlent M. Landry à ce sujet. Il est remarquable de constater qu'ils reprochent à M. Landry de ne pas avoir été informé de cette déclaration et, implicitement, décrètent qu'il s'agit là d'une qualité pour gouverner. Ailleurs, on cherche à dénaturer les propos de M. Landry pour tenter de lui faire dire que M. Charest aurait perdu la raison.

Cela est typique d'un "jeu" politico-médiatique qui fait le bonheur de ceux qui baignent tous les jours dans l'univers artificiel qu'est l'Assemblée nationale du Québec, mais c'est sans intérêt pour le grand public. Plusieurs enquêtes menées auprès de différents publics mettent en évidence le fait que les citoyens ne reconnaissent pas leurs préoccupations réelles dans les querelles et les controverses qu'alimentent et entretiennent les entreprises médiatiques et les appareils politiques. Ils ont de bonnes raisons de se désintéresser de la politique.

Le cas de Radio-Canada

Il faut s'arrêter un peu sur la prétendue partialité de la Société Radio-Canada. Il me paraît bien imprudent d'affirmer catégoriquement que la SRC a un agenda politique qui en ferait un organe de propagande et un adversaire du Parti québécois. Mais il est encore plus téméraire de soutenir fermement le contraire !

Bon nombre de faits suggèrent que la SRC n'est pas à l'abri des pressions politiques du gouvernement fédéral. La question de l'ingérence politique à Radio-Canada est évoquée, sinon dénoncée depuis plusieurs décennies. L'ex-ministre conservateur des Communications, Marcel Masse, en a déjà témoigné en disant que les libéraux demandaient des comptes sur la présence de journalistes "séparatistes" au sein de la SRC. En 1993, le syndicat des journalistes de la SRC s'inquiétait, mais en vain, de l'embauche d'une journaliste qui avait été attachée de presse d'un ministre conservateur en y voyant une menace pour la crédibilité de la SRC. Dans le cadre d'une recherche menée sur l'imputabilité journalistique de la SRC, un ancien ombudsman nous a déjà révélé que pour plusieurs "de la maison", Radio-Canada était toujours considérée comme une télévision d'État plutôt que comme une télévision publique, laissant clairement entendre que les pressions politiques étaient encore persistantes.

Les controverses de ces dernières années relativement aux cas de Robert-Guy Scully et de Normand Lester, tout comme celui du journaliste Claude Beauchamp qui oeuvre au sein du Conseil de l'unité canadienne mais demeure néanmoins en ondes, ont de nouveau alimenté la suspicion envers la Société d'État. À tout cela, il faut ajouter le fait que ceux qui se retrouvent à la tête de la SRC-CBC y arrivent grâce à des nominations partisanes du premier ministre canadien.

Sans y voir la "preuve" de la partialité des journalistes de la SRC, convenons qu'il y a de quoi alimenter la suspicion d'un candidat et de militants dont le credo est la souveraineté du Québec, laquelle menace l'unité nationale du Canada.

Au service d'un débat public de qualité

Le métier de journaliste est simplement d'informer le public, le mieux possible. Cela renvoie à des normes professionnelles tel servir l'intérêt public et diffuser la vérité avec rigueur, exactitude, impartialité, équité et intégrité. Cela demande bien entendu une certaine modestie puisque le journaliste doit demeurer en retrait sans s'effacer pour autant. Cela peut devenir difficile dans un contexte où le star system s'étend jusque dans les entreprises de presse qui cherchent à amplifier la notoriété de leurs journalistes pour en tirer un avantage commercial. Pour ceux que cela séduit, la tentation est grande de se substituer aux acteurs politiques.

Les journalistes ont toujours été l'objet de critiques et le seront toujours. Au lieu d'y voir fatalement une confirmation de la qualité de leur travail, et refuser du même coup une certaine autocritique, il y aurait lieu d'en profiter pour se questionner sur leur capacité d'alimenter un débat public de qualité.

Il ne faut pas chercher à faire dévier le débat, pour mieux l'étouffer, en prétendant que cela remet en cause le rôle des journalistes en démocratie. En réalité, cela met surtout en cause leur capacité d'échapper aux stratégies des politiciens en se donnant enfin les ressources qui leur permettront de les questionner de façon substantielle pour les forcer à rendre des comptes sur des enjeux et des problèmes réellement importants.

Dans ces conditions, les journalistes pourront résister de façon utile aux stratégies de "manipulation" de leurs sources et en tirer la certitude d'être critiqués pour de bonnes raisons professionnelles.


Docteur en science politique, l'auteur est expert en éthique du journalisme et professeur au département de communication de l'Université d'Ottawa.

lundi, juin 30, 2003

L’éthique et la déontologie comme éléments de la légitimité du journalisme

(Communication à la première Conférence internationale francophone en Sciences de l’information et de la communication (CIFSIC), Bucarest (Roumanie), le 30 juin 2003.)

Résumé
Alors que l’hybridation des genres communicationnels menace de miner la spécificité de la fonction journalistique, dévouée notamment à l’intérêt public et à la véracité de l’information, il est à la fois nécessaire et urgent de mettre au jour les conditions de la légitimité du journalisme. Celle-ci émerge d’un processus faisant appel à la notion de représentativité du contrat social, aux couples libertés/responsabilités et éthique/déontologie ainsi que de l’imputabilité des journalistes. Le modèle présenté par l’auteur dans un premier temps est suivi d’une typologie sommaire des enjeux liés à l’éthique et la déontologie journalistique.

(Activer le lien ci-dessus pour lire le fichier sur le site de la CIFSIC)

dimanche, juin 01, 2003

L'ombudsman français de la Société Radio-Canada: un modèle d'imputabilité de l'information

Résumé d'un article publié dans le Canadian Journal of Communication (vol. 28, no 3, 2003)


Marc-Francois Bernier, Department of Communication, University of Ottawa


Abstract
Abstract: In 1992, the Société Radio-Canada (SRC), French network of the Canadian Broadcasting Corporation, created an Office of the Ombudsman, mandated to address public complaints concerning journalistic practices. This article proposes first to better define the concept of journalistic accountability. After presenting a history of this function and giving an account of its relative scarcity, it describes the model of accountability set up at the SRC as revealed through an analysis of the annual reports from 1992-93 to 2000-01. Then it draws up a preliminary summary of the evolution of this form of journalistic self-regulation at the SRC.

Résumé : Depuis 1992, la Société Radio-Canada (SRC) s'est dotée d'un Bureau de l'ombudsman qui a le mandat d'enquêter sur les plaintes du public concernant les pratiques journalistiques. Le présent article propose d'abord de mieux définir la notion d'imputabilité journalistique. Après avoir dressé un historique de cette fonction et rendu compte de sa rareté relative, il décrit le modèle d'imputabilité mis en place à la Société Radio-Canada tel que le révèle une analyse des rapports annuels de 1992-93 à 2000-01. Enfin, il dresse un premier état des lieux de l'évolution de cette forme d'autorégulation journalistique à la SRC

jeudi, mai 15, 2003

Le sensationnalisme en journalisme : excès de la demande sur l’offre?

(Communication dans le cadre du congrès de l'ACFAS, 2003, à Rimouski. La présente version ne contient pas les schémas et graphiques. Une version complète est disponible sur demande)

Marc-François Bernier (Ph.D.)
Département de communication
Université d’Ottawa

«Le primat des faits sur les valeurs n'est qu'une des faces du postmoralisme médiatique. Dans sa réalité concrète, l'information est également une marchandise qui se vend en cherchant un public élargi; dans ces conditions, c'est un mixte de neutralité et de sensationnalisme, d'objectivité et de spectaculaire que présentent les media engagés dans une concurrence commerciale permanente.» (Lipovetsky 1992, 56)


Remarques préliminaires
La présente recherche s’intéresse, à titre exploratoire, aux traces de sensationnalisme médiatique dans quatre quotidiens francophones du Québec. Ayant analysé l’ensemble des articles publiés dans quatre quotidiens francophones du Québec dans les 28 jours suivant l’annonce de la naissance de la brebis Dolly – nous avons combiné analyse statistique de base et analyse qualitative. Après avoir fourni une définition opérationnelle du sensationnalisme journalistique, selon laquelle les articles sensationnalistes mettront en évidence des conséquences négatives du clonage par le biais d’anticipations inquiétantes, nous avons constaté que la présence de tels articles sensationnalistes était courante. Nous avons aussi vérifié la validité des intuitions théoriques de Frost, selon lequel le risque de sensationnalisme médiatique est plus élevé au début de la couverture médiatique d’un événement déclencheur car la demande du public en information y est plus élevée alors que l’information factuelle et rigoureuse est plus difficile à obtenir. De fait, le sensationnalisme médiatique était plus élevé dans les semaines 1 et 2, comparativement aux semaines 3 et 4.


Définir le sensationnalisme en journalisme.
On retrouve diverses définitions du sensationnalisme médiatique. Parmi celles relevant du sens commun, on retrouve la suivante qui provient du site Internet d’une commission scolaire de la région de Québec, dans le cadre d’un cours destiné à familiariser les adolescents aux médias :
«Le sensationnalisme consiste à dramatiser certains événements par le choix du titre, du vocabulaire, de la photo, c'est-à-dire à faire ressortir certains éléments pour attirer l'attention des spectateurs, des lecteurs. Souvent associé à la télévision, le sensationnalisme est également présent dans les médias écrits et est de fait lié à l'idée même de ce qui fait un événement ou une nouvelle, c'est-à-dire le caractère exceptionnel, prétendu ou réel, d'un fait sur lequel on désire attirer l'attention. Le terme «sensationnalisme» vient du terme «sensationnel», au sens de «qui fait sensation, produit une vive impression». Misant essentiellement sur les émotions du public, le sensationnalisme répond donc plus particulièrement au critère de l’intérêt humain de la nouvelle.» (Commission scolaire des découvreurs)

Ailleurs, on associe le sensationnalisme médiatique à l’exagération et la déformation de la réalité, notamment quand il est question de parler de certaines maladies (Langlois et al, 2002).

Chez les chercheurs et spécialistes des médias, le sensationnalisme médiatique a aussi droit à sa part de définitions. Certains parlent de couverture extensive d’un enjeu social de peu d’importance alors que des enjeux sociaux majeurs sont passés sous silence (Reisenwitz et Whipple 1999, 16, Kingdon 1984, 62). Sur le mode de l’ironie, on a même «découvert» une loi médiatique voulant que l'importance d'un événement soit inversement proportionnelle au nombre de journalistes affectés à sa couverture (Sigal 1987, 14). Adoptant une posture critique, Gingras décrit pour sa part le sensationnalisme comme «…ce qui produit une vive impression sur le public et rappelle un état psychologique temporaire à forte composante affective.» (Gingras 1985, 115)

En parlant de l’affaiblissement de la fonction de chien de garde du journalisme d’enquête pratiqué chez les grands réseaux de télévision commerciale aux États-Unis, Kovach et Rosenstiel sont d’avis que plusieurs de ces émissions ont des apparences de journalisme d’enquête, sauf qu’au lieu de surveiller les puissants et de protéger la société de leur tyrannie, ils s’intéressent surtout à la sécurité personnelle des gens ou à leur portefeuilles en dénonçant les mécaniciens douteux, le manque de sécurité des piscines publiques, etc. Ils se réfèrent notamment à une étude réalisée en 1997 concernant ces newsmagazines, présentés en heures de grande écoute, selon laquelle ce genre de journalisme ignore la plupart des enjeux typiquement reliés à la fonction de chien de garde de la presse. Ils déplorent également le traitement sensationnel d’enjeux parfois de grande importance dont traitent ces émissions (Kovach et Rosenstiel 2001, 120-121).

Certains associent le sensationnalisme à la multiplication de rumeurs et d’informations peu rigoureuses provenant souvent de sources anonymes, dont la diffusion est encouragée par un système médiatique hypercompétitif (Marks 1998). D’autres y voient le règne de l’information spectacle qui, pour des raisons commerciales, évacue l’information sérieuse au profit de contenus divertissants et légers (McCartney 1997, Sharkey 1997, Dennis et Pease 1994, Hayward 1998, Charron 1999), de plus en plus souvent diffusés en direct et en continu pour présenter des événements dramatiques ou excitants, telles les chasses à l’homme que mènent régulièrement les forces policières (Prato 1998). Mais il faut savoir que le sensationnalisme était déjà dénoncé dès 1947, par la Commission Hutchins, à cause de la sélection des informations en fonction de leur potentiel de divertissement (Bates 1995), si bien qu’il serait sans doute erroné de l’associer aux récentes tendances télévisuelles.

Dans la même veine, certains mettent en évidence les stratégies de marketing des bulletins de télévision qui encouragent les journalistes à susciter l’attention du public et à augmenter leurs cotes d’écoute - notamment lors de brèves interventions en direct dans le cours de la programmation normale - en lui promettant des nouvelles plus spectaculaires que ce qui sera présenté en réalité (MacManus 1990, 43).

On a aussi proposé des critères permettant de distinguer la couverture journalistique régulière de la couverture sensationnelle. Dans un texte publié originalement en allemand, dans Dutch magazine Massacommunicatie, mais traduit et diffusé sur Internet, Peter Vasterman, professeur à la Faculté de communication et de journalisme d’Utrecht (Pays-Bas) présente huit critères non exclusifs qui caractérisent le sensationnalisme médiatique. Selon lui, un épisode de sensationnalisme est caractérisé par :
1) La couverture massive d’un sujet qui parait nouveau parce qu’il avait été peu médiatisé auparavant : un tabou a été brisé, un nouveau problème social a été mis au jour. Un événement majeur inattendu peut avoir déclenché cette couverture intense.

2) Il y a une définition incertaine ou vague de ce nouvel événement ou de la tendance qui s’en dégage. On ne sait pas encore avec précision ce qui arrive et quelle forme définitive cela prendra.

3) Un étiquette sera accolée au nouveau phénomène et elle deviendra très populaire dans les médias.

4) On observe des traces de panique morale, de dégoût, de peurs ou d’anxiétés dans la couverture et dans la société.

5) La plupart des événements sensationnels se développent dans des secteurs névralgiques: invasion de territoire, santé personnelle, sexualité, comportements déviants, etc.

6) Il y a une couverture partiellement influencée, sinon mise en scène, de la part d’acteurs (gouvernements, groupes de pression, organismes etc.) qui ont des intérêts à faire valoir et qui essaient de contrôler la couverture médiatique.

7) Il se dégage une pseudo crise de la couverture des journalistes qui ont recours à des expressions fortes : «le virus de la violence», «une crise plus grave que les autres», «ce n’est que la pointe de l’iceberg», etc.

8) Toute l’attention et la publicité créent l’impression que le «problème» ou le phénomène social récemment découvert prend de plus en plus d’importance, qu’il s’amplifie. Ce processus d’amplification rend le problème plus visible en raison de la médiatisation et non pas en raison de son importance réelle (Vasterman 1995).

À plusieurs égards, les critères de Vasterman pourraient être observés dans la couverture médiatique ayant résulté de l’annonce, faite par des disciples de Raël, de la naissance présumée d’un premier être humain cloné, en décembre 2002, bien que cette possibilité ait été évoquée dans les textes publiés en 1997 comme en témoigne notre corpus. On pourrait aussi retrouver la présence de plusieurs de ces critères dans la couverture médiatique relative au Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) à compter d’avril 2003, ou encore dans la couverture d’événements dramatiques dont la portée sociale est exagérée, comme le sont bon nombre de faits divers ou des tendances criminelles (violence chez les jeunes, rage du volant, etc.).

Sur le plan normatif, MacManus considère que les journalistes qui dramatisent des enjeux sérieux par le recours aux émotions sont en conflit d’intérêts entre leur devoir professionnel de servir le public et leur obligation de servir les intérêts économiques de leur employeur (1992, 196-197). Dans les Normes et pratiques journalistiques en vigueur à la Société Radio-Canada, la notion de sensationnalisme est associée à l’utilisation exagérée de scènes de douleurs et de souffrances dont la diffusion est tolérée «seulement lorsqu’elles sont nécessaires à la compréhension d’une information importante» (SRC 2001, 58). En accordant une importance exagérée à certains types d’information au détriment d’autres dont la portée sociale est plus importante, les journalistes s’éloignent de deux principes professionnels importants. Premièrement, ils manquent au devoir de rigueur journalistique qui prescrit de rapporter les faits avec exactitude et de les interpréter convenablement. Deuxièmement, en manquant de rigueur, ils ne rendent pas justice à l’événement, à l’enjeu, aux institutions ou aux personnes qui sont en cause, si bien que cela les éloigne de leur devoir d’équité. Dans certains cas, le sensationnalisme médiatique transgresse surtout la norme de la rigueur, notamment quand il prend la forme d’arguments fallacieux (appel aux conséquences, caricature, appel à la peur, etc.), de titres non conformes aux faits et de mises en pages de nature à dramatiser l’événement. Dans d’autre cas, le sensationnalisme médiatique transgresse la norme de l’équité en dressant un tableau injuste d’un enjeu, d’un événement et de ceux que cela met en cause (chercheurs, philosophes, compagnies pharmaceutiques, médecins, gouvernements, etc.). Chez Olen, le sensationnalisme consiste à insister trop fortement sur l’aspect émotif et dramatique d’un événement. Il y voit une atteinte à la responsabilité sociale si cet élément est déterminant dans la décision de diffuser un reportage (1988, 107). Pour sa part, Deschênes (1996, 57) rapporte que la jurisprudence du Conseil de presse du Québec considère que les accusations de sensationnalisme «réfèrent à la volonté de la presse d’attirer l’attention, au détriment de sa responsabilité d’informer sur les sujets d’intérêt public».

Le sensationnalisme peut prendre la forme d’anticipations positives et de propositions dénuées d’esprit critique quant aux conséquences favorables de certaines découvertes génétiques en santé mentale. Par exemple, Conrad a procédé à une analyse de contenu de 110 articles publiés de 1987 à 1994, dans cinq journaux et trois magazines américains. Il a constaté que ces découvertes génétiques étaient annoncées en grande pompe mais leurs limites ou réfutations étaient passées sous silence, laissant intact l’optimisme qui avait été alimenté. Il a observé que si les articles étaient rigoureux sur le plan scientifique, leur optimisme contribuait néanmoins à magnifier les impacts positifs anticipés des découvertes et ne laissaient pas de place à la critique ou à l’examen des possibles conséquences négatives de ces percées scientifiques. Il estime que puisque la société entre dans une ère où la génétique sera un enjeu social déterminant, il est primordial de trouver un équilibre entre les espoirs et les craintes que contiennent les articles relatifs à la génétique et aux maladies mentales (2001, 225).

Cette approche du sensationnalisme basé sur l’optimisme des articles journalistiques nous paraît moins compatible avec l’acception courante du sensationnalisme qui, au contraire, ne serait que l’amplification momentanée de la posture courante du journalisme qui consiste à mettre en évidence la dimension négative ou pessimisme des faits sociaux afin d’informer le public des menaces qui le guettent. Plusieurs auteurs font référence au négativisme des journalistes, notamment dans le contexte de la couverture des élections, de la politique ou des institutions sociales (Gilsdorf & Bernier 1991, 12; Jones 1996, 119; Pfau, Moy et Kahlor 1999, 138), certains allant plus loin en parlant de cynisme (Lisée 1994, 660; Rosen 1995, 24 ; Twentieth Century Fund 1993 ). Le sensationnalisme médiatique nous paraît donc être l’amplification temporaire de cette tendance naturelle des journalistes à privilégier le côté négatif des événements. Pendant les épisodes de sensationnalisme, pour répondre rapidement à une demande d’information de la part du public, les journalistes gardent essentiellement la même posture mais multiplient les articles ou les reportages alarmistes sur un sujet particulier. Ce qui conduit notamment un chercheur comme Glassner (1999) à soutenir que les médias cherchent à faire peur afin d’en tirer des avantages économiques, plutôt que d’informer de façon rigoureuse et équilibrée.

Pour les besoins de la présente recherche, le sensationnalisme médiatique se caractérise avant tout par la présence importante d’énoncés négatifs quant aux conséquences sociales, économiques, morales ou scientifiques du clonage. L’importance relative de la présence d’anticipations inquiétantes dans les articles du corpus (par apport aux anticipations rassurantes, aux anticipations neutres, aux énoncés sans anticipations et aux énoncés sans objet) déterminera si on a affaire à un sensationnalisme bas, moyen ou élevé. On ne peut nier le caractère subjectif dans l’appréciation du sensationnalisme médiatique dans le cadre d’une recherche exploratoire qui veut surtout procéder à un premier tamisage du matériau. Cela explique pourquoi il nous a semblé raisonnable de catégoriser les niveaux de sensationnalisme des articles du corpus pour tenir compte de l’état encore perfectible des outils de mesure.

Outre cette caractérisation et catégorisation des niveaux de sensationnalisme médiatique, qui sont au cœur de la présente recherche, on peut identifier d’autres indices de sensationnalisme qui passent notamment par la mise en page et la titraille. Ainsi, un article sera considéré d’autant plus sensationnaliste que la proportion d’anticipations inquiétantes y sera élevée, que l’article sera publié dans des pages valorisées par les journalistes (A1, A3, A5, B1, B3, C1, D1, 1, 3 ou 5), qu’il sera coiffé d’un titre mettant en évidence la dimension morale ou futuriste du clonage (par opposition à sa dimension légale, économique ou scientifique par exemple), et qu’il sera accompagné d’au moins une illustration.

Les intuitions théoriques de Frost
Comment expliquer la présence d’articles sensationnalistes dans les journaux? Il nous semble que la mission économique de ces entreprises privées et l’exigence de maximaliser les profits soient les variables les plus pertinentes, surtout en présence de principes éthiques et règles déontologiques (rigueur, exactitude, équité) peu compatibles avec cette pratique journalistique.

Pour augmenter les revenus de l’entreprise, il faut des lecteurs, des auditeurs et des téléspectateurs en grand nombre afin de pouvoir attirer les revenus de la publicité. Il faut aussi que ce public construit ait des caractéristiques qui intéressent les annonceurs, les plus importantes étant leur pouvoir d’achat et leur disposition à acheter des biens de consommation. Il y a donc en somme une double contrainte pour les médias : susciter l’attention d’un public déterminé, certes, mais pas avec n’importe quel contenu de façon à retenir un certain profil d’auditeurs. Il faut donc à la fois trouver des thèmes porteurs et savoir susciter l’attention du public, en plus de renouveler chaque jour l’intérêt de ce dernier afin de s’assurer de sa fidélité. Si certains enjeux se prêtent bien à ce défi (faits divers, crises sociales, catastrophes naturelles, confrontations de personnalités, témoignages humains, etc.), d’autres sont moins faciles à médiatiser (tendances économiques, causes de la pauvreté, découvertes scientifiques, processus législatif, etc.). Il survient toutefois des événements du second type qui soulèvent néanmoins un vif intérêt du public, pour lesquels les journalistes perçoivent une demande d’information qui doit être satisfaite dans l’immédiat afin de ne pas se laisser devancer par les médias concurrents. Le problème est que l’enjeu intéressant et important est souvent complexe et risque d’ennuyer l’auditoire. De plus, les journalistes sont bien souvent mal préparés à traiter de tels sujets qui exigent un bagage de connaissances spécialisées qui manquent à ces généralistes, sans compter que l’espace et le temps limitent leur capacité d’approfondir leurs connaissances.

Face à ces diverses contraintes, la stratégie la plus rentable demeure la superficialité, la simplification parfois abusive, l’exagération de certains faits ou d’hypothétiques conséquences sociales, économiques, morales, scientifiques, etc. Bref, nous retrouvons les germes du sensationnalisme médiatique, car les journalistes auront tendance à faire vite, à anticiper les conséquences de l’événement (pénibles ou euphoriques) plutôt qu’à l’expliquer, qu’à l’analyser ou à en fournir le contexte social, scientifique, politique ou historique approprié.

L’importance de la mission économique des entreprises de presse, et les conséquences que cela a sur la qualité de l’information diffusée par les journalistes ne laisse pas ces derniers indifférents. Au contraire, selon une importante enquête réalisée aux États-Unis, plusieurs admettent être désorientés par les exigeantes souvent contradictoires des normes de la profession, du public et des actionnaires. Aux prises avec le doute et la confusion, les journalistes sont en quelque sorte déphasés face à leur métier, une situation professionnelle qui tranche radicalement avec celle des généticiens qui, pour l’instant, estiment que leur travail est en harmonie avec les attentes du public en matière de santé, tout comme avec celles des actionnaires et des entreprises de ce secteur (Gardner et als. 2001, 6). Le sensationnalisme médiatique, en matière de clonage ou non, sans être un phénomène nouveau, pourrait être un indicateur de ce déphasage en raison de l’importance qu’il semble prendre.

En raison de la taille des salles de rédaction des entreprises de presse électronique commerciales (radio et télévision), qui est moins importante et moins diversifiée que celles des journaux quotidiens, en raison aussi des contraintes techniques des médias électroniques, les probabilités d’un traitement sensationnaliste de l’information sur des enjeux importants y sont plus élevées que dans la presse écrite. Cela rend encore plus intéressante l’analyse du sensationnalisme médiatique dans la presse écrite quotidienne qui peut devenir un indicateur du degré de sensationnalisme que l’on pourrait retrouver dans le cadre d’une analyse des informations télévisées sur certains enjeux d’importance.

C’est dans ce contexte que nous recourons aux intuitions théoriques de Frost à propos du sensationnalisme des médias. Selon lui, il existe des conditions favorables au sensationnalisme lorsqu’il se déroule un événement important (la mort de Lady Di par exemple), que le public est avide d’informations qu’il souhaite obtenir le plus rapidement possible, mais que ces informations sont encore rares ou parcellaires, si bien que les médias et leurs journalistes auraient tendance à exagérer des faits et des rumeurs non vérifiés et à montrer les mêmes scènes de façon répétitive afin de remplir le temps d’antenne ou combler l’espace médiatique (journaux, Internet, radio et télévision). Comme l’indique son modèle, les risques de sensationnalisme diminuent avec le temps, alors qu’augmente la disponibilité et l’exactitude de l’information en même temps qu’une certaine saturation ou lassitude de la part du public qui est prêt à accorder son attention à d’autres événements (courbe du niveau d’ennui). La zone de risque du sensationnalisme serait donc dans les premières heures et les premiers jours suivant l’annonce ou la découverte d’un événement de nature à captiver le public, alors que les informations disponibles sont à leur niveau le plus bas et que la demande du public est à son niveau le plus élevé.

À l’inverse, il y aurait des conditions défavorables au sensationnalisme des médias quand l’information sur un sujet est abondante, mais que l’intérêt du public pour cette information est peu élevé. Pour Frost, un problème existe quand le niveau d’intérêt ou le niveau d’ennui excèdent l’information disponible sur des enjeux d’importance. Dans le premier cas, il y a sensationnalisme médiatique, dans le second cas, il y a indifférence médiatique, ce que certains auteurs identifient comme les angles morts de l’information (blind spots) en raison du peu d’attention que les médias leur accordent, au point de les occulter (Hackett et als. 2000). Dans les deux cas, le service public du journalisme entre en conflit avec la mission économique des médias (Frost 2000, 20-22).

Si le modèle et les intuitions théoriques de Frost sont justes, le sensationnalisme médiatique devrait être plus présent dans les quotidiens de notre échantillon dès les premiers jours suivant l’annonce de la naissance de la brebis Dolly, en février 1997. Ce sensationnalisme médiatique sera caractérisé par la présence importante d’anticipations inquiétantes quant aux conséquences du clonage, présence qui sera plus importante dans les articles du corpus publiés dans les jours suivant l’annonce mais qui s’atténuera avec le temps.

Méthodologie
Dans un premier temps, pour vérifier cette hypothèse, nous avons procédé à une analyse de contenu qualitative d’un corpus exhaustif de 47 articles différents publiés dans les 28 jours ayant suivi l’annonce de la naissance de la brebis Dolly. La première période (P1) s’étend du 24 février au 9 mars 1997 et la deuxième période (P2) va du 10 au 23 mars 1997. Pour ce premier mois, le corpus regroupe tous les articles publiés dans quatre quotidiens francophones québécois (La Presse, Le Soleil, Le Droit et Le Devoir) ayant traité de clonage, à l’exception de quelques-uns où le mot clé «clonage» n’avait aucun rapport avec cet enjeu. Quand un article était publié dans plusieurs journaux, il n’était compté et analysé qu’une fois, le but de l’exercice n’étant pas de comparer entre eux les journaux mais bien de vérifier si les médias, dans leur ensemble, ont ou non favorisé une couverture sensationnelle du clonage en insistant sur les anticipations inquiétantes liées aux conséquences du clonage.

Pour des fins d’analyse de l’évolution de la couverture du clonage, nous avons fractionné ces deux périodes en quatre sous périodes (S1, S2, S3 et S4) qui sont en fait les quatre semaines du corpus. Les articles proviennent de la banque de données d’Actualité-Québec qui offre le contenu rédactionnel intégral de ces journaux.

Pour chaque article, la grille d’analyse tenait compte des éléments suivants : date de publication, identification du quotidien, page de publication, auteur (agence de presse ou journaliste maison), titre (aspect moral, aspect scientifique, aspect futuriste, aspect économique, aspect légal, autre), présence ou absence d’au moins une illustration, longueur, nombre de paragraphes, genre journalistique (nouvelle, éditorial, chronique ou commentaire, autre), nombre de paragraphes avec anticipations inquiétantes, nombre de paragraphes avec anticipations rassurantes, nombre de paragraphes sans anticipation, nombre de paragraphes avec anticipations neutres, nombre de paragraphes sans objet, niveau de sensationnalisme (bas, moyen ou élevé).

L’unité d’analyse n’est pas la phrase, mais le paragraphe, compte tenu que la convention en journalisme écrit est de développer une idée par paragraphe (Sormany 1990, 93). Bien entendu, cette règle n’est pas respectée de façon absolue, mais elle l’est suffisamment pour être opérationnelle pour la présente recherche. Chaque paragraphe sera codé globalement selon la nature anticipatrice ou non anticipatrice des énoncés qu’on y retrouve et en fonction de la catégorisation suivante. Une anticipation inquiétante (AI) évoque les conséquences ou les aspects du clonage considérés néfastes sur les plans social, politique, économique, moral, humain, etc. Une anticipation rassurante (AR) évoque les conséquences ou aspects du clonage jugés bénéfiques ou positifs. Une anticipation neutre (AN) fait valoir simultanément les deux aspects ou bien est une évocation humoristique ou très vague des conséquences du clonage. Des paragraphes sont considérés sans anticipation (SA). Bien souvent, les paragraphes SA sont des mises en contexte, des énoncés de fait, des rappels historiques ou des descriptions techniques des procédés de clonage utilisés. Dans le cas de quelques articles (éditoriaux et chroniques surtout) consacrés partiellement au clonage, on retrouvera d’autres anticipations ou énoncés classés comme sans objet (SO). Mentionnons que ces anticipations sont plus ou moins précises, plus ou moins documentées et peuvent n’être que des évocations de conséquences possibles.

Voici quelques exemples d’anticipations inquiétantes :

«Par ailleurs, une autorité britannique en matière d’embryologie, le professeur Martin Johnson, a exprimé son inquiétude sur les perspectives de clonage humain, que des excentriques fortunés pourraient tenter de s’accaparer sur le plan international» (La Presse, mercredi 26 février 1997, A17)

«Enfin à Londres, le physicien Joseph Rotblat, militant antinucléaire et prix Nobel de la Paix 1995, a exprimé son inquiétude devant les avancées scientifiques dans certains domaines, comme l’ingénierie génétique, qui pourraient résulter en moyens de destruction de masse encore plus facilement disponibles que l’arme nucléaire» (sic)». (La Presse, mercredi 26 février 1997, A17)

«Dans son roman Boys from Brazil, le romancier Ira Levin met en scènes des dizaines de clones génétiques d’Adolf Hitler, donnés en adoption à des familles reproduisant, d’aussi près que possible, l’environnement dans lequel avait baigné le futur führer.» (La Presse,vendredi 28 février 1997, B2)

«À plus forte raison que, depuis la publication des résultats de la recherche dans la revue Nature, jeudi, tout le monde connaît la «recette» pour dupliquer le matériel génétique d’une brebis et en produire des copies conformes à la tonne.» (Le Droit, samedi 1er mars 1997, 19).

Voici quelques exemples d’anticipations rassurantes :

«La philosophe pense que le passage du clonage de l’animal à l’être humain ne se fera pas ‘‘car ce serait menacer en quelque sorte la notion même d’humanité’’. Le problème de l’eugénisme et l’histoire trop proche du nazisme créent une pression très forte en faveur d’une interdiction internationale, dit-elle.» (Le Soleil, 1 mars 1997, A29)

«Au-delà des craintes sur les dangers pour l’humanité, la performance de l’équipe écossaise de Ian Wilmut… ouvre de réelles perspectives dans le domaine médical : production de médicaments, d’hormones et d’organes humanisés à partir d’animaux, modèles plus efficaces pour étudier les maladies humaines et pour une meilleure compréhension des cancers.» (Le Soleil, 2 mars 1997, A13)

«À l’autre bout de la lorgnette, les perspectives qu’ouvre la naissance de Dolly font saliver les chercheurs. ‘‘Au lieu de contribuer à l’appauvrissement génétique des cheptels, le clonage des adultes servira à constituer une banque génétique mondiale, croit M. Gavora. L’éradication de certaines maladies infectieuses et des défauts génétiques est également envisageable, de même que la production de médicaments contenus dans le lait de vache ou de mouton, une méthode beaucoup moins coûteuse que les laboratoires pharmaceutiques. Quant à l’amélioration de la qualité et de la quantité de la viande ou du lait, elle viendra plus tard, car ces caractéristiques impliquent plusieurs gènes.’’» (La Presse, 2 mars 1997, B12)

Quelques exemples d’anticipations neutres :

«En produisant un clone animal adulte, l’équipe d’Édimbourg a franchi un pas important dans la maîtrise de ces techniques, porteuses d’espoir en biologie et en médecine mais aussi de craintes face au risque de détournement à des fins éthiquement inacceptables, comme l’eugénisme.» (La Presse, 25 février 1997, A8)

«Toutefois, à cause des risques énormes de dérive qu’elle suscite, la découverte de l’équipe écossaise dérange le professeur Pothier autant qu’elle le fascine.» (Le Soleil, 1er mars 1997, A29)

«‘‘Peut-être que le monde aurait besoin de plus d’Einstein, mais on risquerait aussi d’avoir plus d’Hitler’’, a commenté le professeur Pei.» (La Presse, 2 mars 1997, B11)

Voici quelques exemples d’énoncés de paragraphes considérés comme sans anticipation :
«Dans un autre ordre d’idées, on a fait savoir hier que la désormais célèbre brebis D’Édimbourg a été prénommée Dolly en hommage à l’avantageuse silhouette de la chanteuse américaine de country Dolly Parton.» (La Presse, 27 février 1997, C6)

«Le travail de l’embryologiste Ian Wilmut, du Roslin Institute d’Édimbourg, repose ailleurs : dans la création d’un clone à partir d’une cellule unique prélevée sur une brebis adulte.» (Le Droit, 1er mars 1997, p. 19)

«Les scientifiques avaient jusqu’à présent réussi à cloner des lapins, des moutons et des veaux, exclusivement à partir de cellules embryonnaires ‘totipotentes’, c’est-à-dire indifférenciées et pouvant être à l’origine d’un être entier, comme la première cellule d’un œuf fécondé issue de la fusion du spermatozoïde et de l’ovule.» (Le Soleil, dimanche 2 mars 1997, A13).

Pour qu’un article soit considéré comme sensationnaliste, il doit contenir une certaine proportion d’anticipations inquiétantes. Trois niveaux de sensationnalisme ont été définis en fonction de cette proportion. Un article se retrouvera dans la catégorie sensationnalisme bas si le nombre de ses paragraphes contenant des anticipations inquiétantes est plus élevé que le nombre de paragraphes contenant des anticipations rassurantes (AI > AR). Un article se retrouvera dans la catégorie sensationnalisme moyen si le nombre de ses anticipations inquiétantes représente plus de 20 % du nombre total de paragraphes. Cette proportion de 20 % est basée sur le fait que chaque paragraphe peut avoir un des cinq types mentionnés plus haut (AI, AR, AN, SA et SO), si bien que la proportion «normale» des AI devrait être de 20 % et tout surplus à ce chapitre accroît le caractère sensationnaliste de l’article (AI > 20 % du nombre de paragraphes). Un article se retrouvera dans la catégorie sensationnalisme élevé si le nombre de ses anticipations inquiétantes représente plus de 25 % du nombre total de paragraphes qu’il contient. Cette proportion de 25 % est basée sur le fait que les paragraphes classés SO (sans objet) sont relativement rares dans le corpus, si bien qu’il nous a paru raisonnable de proposer que la proportion «normale» des AI devait être évaluée en fonction de seulement quatre types d’énoncés (AI, AR, SA et AN), même si les paragraphes SO sont pris en compte dans le nombre total de paragraphes de chaque article (AI > 25 % du nombre total de paragraphes).

Résultats
Il convient dans un premier temps de rapporter certaines statistiques générales. Observons tout d’abord que le nombre d’articles consacrés au clonage est important dans les deux premières semaines (n=37) mais chute radicalement dans les deux dernières semaines (n =10). Près de 79 % des articles ont été publiés pendant les 14 premiers jours (P1) suivant l’annonce de la naissance de Dolly. Si on fait le même exercice pour chacune des quatre semaines, on voit la séquence suivante ; S1 = 23 articles, S2 = 14 articles, S3 = 5 articles et S4 = 5 articles. La diminution du nombre d’articles consacrés au clonage est donc constante avec le temps, entre les premiers jours où on peut penser que l’intérêt est à son zénith et les derniers jours où les médias croient avoir atteint le taux de saturation de leur public. À des fins purement comparatives, mentionnons que pendant les quatre semaines précédant l’annonce de la naissance de la brebis Dolly - que l’on pourrait désigner comme (-P2 et –P1) - le nombre d’articles contenant le mot clé «clonage» était très peu élevé dans les quatre quotidiens (0 et 3 respectivement).

Le nombre moyen de paragraphes des articles diminue de semaine en semaine, passant de 11,4 paragraphes par article en S1, à 8,1 paragraphes en S2, puis 6,4 en S3. En S4, en raison de la présence d’un article long de 57 paragraphes (de loin le plus long du corpus), la moyenne augmente à 22,6 paragraphes. Rappelons que le nombre d’articles en S3 et S4 est peu élevé (n=5), ce qui rend cette mesure moins révélatrice de quelque tendance que ce soit. Le nombre d’articles est l’indicateur le plus révélateur de l’intérêt des quotidiens de notre corpus et on a vu qu’il est à son plus élevé en S1 et S2 avant de chuter considérablement en S3 et S4.

On constate que les 47 articles de notre corpus ont été publiés dans 33 pages différentes. Les pages les plus valorisées par les journalistes (A1, A3, A5, B1, B3, C1, D1, 1, 3 ou 5) ne sont pas toutes présentes mais celles qui le sont représentent 17 % du corpus. À elles seules, les pages A1, A3 et A5 représentent 12,8 % du corpus, ce qui peut indiquer que les quotidiens analysés n’ont pas cherché de façon marquée à mettre en valeur les articles traitant de clonage.

Par ailleurs, 34 % des articles traitant du clonage étaient accompagnés d’au moins une illustration, cette proportion grimpant à près de 38 % pendant les deux premières semaines, (39 % pour S1). On dénote ici une volonté manifeste des entreprises de presse de mettre en valeur ce genre d’articles. Toutefois, seulement 8,5 % des articles du corpus étaient à la fois publiés dans des pages valorisées et accompagnés d’au moins une illustration. Encore une fois, cette faible proportion ne semble pas dénoter une volonté marquée de mettre en valeur les articles traitant du clonage pour ces deux indicateurs, même s’il est indéniable que l’intérêt médiatique pour le clonage a été gonflé par l’annonce de la naissance de Dolly.

Quant aux titres coiffant les articles du corpus, ceux qui ont insisté sur l’aspect moral représentent 40,4 % du corpus contre 32 % pour les titres misant sur l’aspect scientifique. L’aspect légal vient au troisième rang (12,8 %), suivi des titres misant sur l’aspect futuriste (6,4 %) et l’aspect économique (4,2 %). Si on tient compte des catégories de titre pouvant le plus être considérés comme sensationnalistes par les enjeux et les inquiétudes qu’ils soulèvent (aspects moral et futuriste), on observe qu’ils représentent près de 47 % du corpus. C’est surtout lors de la deuxième semaine que cette tendance a été marquée (57 % des titres de S2).

Parmi les articles publiés dans des pages favorisées par les journalistes, on retrouvait le plus souvent ceux qui étaient coiffés de titres mettant en évidence l’aspect moral du clonage (50 % des cas) et cela a été surtout marqué dès la première semaine. Si on ajoute les titres insistant sur l’aspect futuriste du clonage, on se retrouve avec une proportion de 62,5 % des articles publiés dans les pages valorisées. On peut donc dire que les bonnes pages des quotidiens ont été le plus souvent utilisées pour des titres misant sur la dimension morale ou futuriste du clonage, au détriment des aspects scientifiques, économiques et légaux.

Nous observons également que l’importance des anticipations inquiétantes a diminué avec le temps. Ainsi, la moyenne des AI par article en P1 vs P2 a diminué (2,16 vs 2.10), celle des AR pour les mêmes périodes a légèrement augmenté (1,41 vs 1,50), celle des AN a également diminué (2,19 vs 1,7) tandis que la moyenne des SA par article a augmenté de façon importante entre ces deux périodes (3,89 vs 8.6).

Cela témoigne que les paragraphes contextuels (SA) ont été nettement plus importants passées les deux premières semaines. Même si on ne décèle pas de différence statistiquement significative, on constate que, au fil des jours, les anticipations inquiétantes ont pris moins de place, au profit des anticipations rassurantes (AR) et des paragraphes contextuels sans anticipation (SA), bien que cette tendance soit faible.

Si on trace l’évolution quotidienne de la présence des anticipations rassurantes dans les articles du corpus, on constate que les neuf premiers jours ont été les plus fertiles en terme d’articles contenant une proportion élevée d’anticipations inquiétantes. Cette évolution est conforme aux intuitions théoriques de Frost et confirme notre hypothèse qui en était dérivée.

En effet, on constate que la mise en contexte dans les textes traitant de clonage (paragraphes sans anticipation) a souvent dominé la présence de paragraphes contenant des anticipations inquiétantes, qui eux ont souvent été plus nombreux que les paragraphes contenant des anticipations rassurantes. Le nombre quotidien des paragraphes catégorisés comme des anticipations neutres a également suivi la tendance générale. Les neuf premiers jours ont été certes les plus actifs, suivis d’une période d’apaisement médiatique (J10 à J17), d’une période de sommeil relatif (J17 à J22) et de quelques soubresauts (J22 à J27), la période d’étude se terminant avec un seul article de fond (J28) rédigé par une journalistes spécialisée en sciences et santé, ce qui explique la forte présence de paragraphes contextuels et explicatifs (sans anticipation).

Une tendance, mais non statistiquement significative
Selon la définition retenue du sensationnalisme (bas, moyen ou élevé) en fonction de la présence d’anticipations inquiétantes, on observe que la proportion d’articles sensationnalistes dans le corpus total de 28 jours varie entre 48,9 % (bas) et 27,6 % (élevé), avec 29,8 % pour le sensationnalisme moyen.

Il est risqué de tester statistiquement notre hypothèse en comparant P1 et P2, compte tenu du nombre peu élevé de textes en P2, ce qui est en soi révélateur de la chute d’attention médiatique qui a succédé à l’effervescence des premiers jours ayant suivi l’annonce de la naissance de la brebis Dolly. L’analyse statistique ne révèle aucune différence significative de la présence d’articles sensationnalistes entre P1 et P2.

On peut cependant noter que la proportion d’articles jugés sensationnalistes de niveau bas, moyen ou élevé varie entre ces deux périodes. Si on utilise une définition minimale du sensationnalisme (sensationnalisme bas), on se rend compte que 51,3 % des articles publiés en P1 sont dans cette catégorie alors que 40 % le sont en P2. Ces proportions chutent respectivement à 32,4 % et 20 % si on utilise une définition modérée du sensationnalisme (sensationnalisme moyen) en fonction de la présence des anticipations inquiétantes, comme on l’a vu plus haut. Finalement, en adoptant un critère plus exigeant quant à la proportion des AI (sensationnalisme élevé), les articles sensationnalistes élevés ne représentent que 29,7 % des articles publiés en P1 et 20 % de ceux publiés en P2.

Si, au lieu de découper le mois en deux périodes (P1 et P2), on le découpe en quatre sous périodes consécutives d’une semaine (S1, S2, S3, S4) on obtient une image plus précise de l’évolution des choses.

Bien qu’il n’y ait pas de relations statistiquement significatives entre ces quatre sous périodes et la présence d’articles sensationnalistes, on constate que la tendance au sensationnalisme médiatique varie beaucoup d’une semaine à l’autre et que cette variance est plus marquée quand on adopte une définition modérée du sensationnalisme (sensationnalisme moyen) qui chute à 0 % après avoir connu un sommet de près de 50 %.

Quand on prend en compte quatre critères de sensationnalisme, soit la proportion des anticipations inquiétantes (sensationnalisme bas, moyen ou élevé), la présence d’au moins une illustration, la publication de l’article dans une page valorisée par les journalistes et la présence d’un titre misant sur l’aspect moral ou futuriste du clonage, on n’obtient un seul et unique article (2,1 % du corpus).

Par ailleurs, en ce qui concerne les articles jugés sensationnalistes bas, il faut signaler que pour les 14 premiers jours du corpus, plus de 63 % des titres qui les coiffent mettent en évidence soit l’aspect moral (57,9 %) soit l’aspect futuriste du clonage (5,3 %). Cette proportion grimpe à 75 % si on retient une définition modérée du sensationnalisme (moyen) et est de 72,7 % si on retient une définition plus exigeante du sensationnalisme (élevé). Pour les 14 derniers jours, le faible nombre d’articles (n=10) rend cet exercice peu pertinent. Pour l’ensemble du corpus, on peut dire que les titres mettant en évidence l’aspect moral ou futuriste des articles jugés sensationnalistes bas représentent près de 60,9 % de ces derniers, contre 33 % des articles non sensationnalistes. On observe donc ici une tendance marquée à coiffer les articles sensationnalistes de tires qui insistent sur l’aspect moral ou futuriste du clonage.

On remarque que les articles des genres journalistiques liés à l’opinion (éditorial, commentaire ou chronique) sont nettement plus sensationnalistes que les articles factuels (nouvelle et analyse). En effet, 75 % des articles d’opinion font preuve d’un sensationnalisme bas contre 41,6 % des articles d’information. Ces proportions sont respectivement de 50 % et 25 % pour le sensationnalisme moyen, 37,5 % et 25 % % pour le sensationnalisme élevé.

Dans notre recherche, nous avons choisi d’associer le sensationnalisme à un cadre interprétatif pessimiste ou négatif qui accorde beaucoup d’importance aux conséquences potentiellement néfastes du clonage, notamment par la publication d’anticipations inquiétantes. Dans un contexte différent, lorsqu’il est question de génétique et de maladie mentale dans les articles de journaux, Conrad estime pour sa part que le cadre interprétatif dominant en journalisme est celui de l’optimisme. Il stipule trois choses : un gène causant la maladie existe, il sera trouvé et cela sera bénéfique (2001, 230). Dans le cas du clonage, ce cadre pourrait être le suivant : le clonage est possible, il a été réalisé et il aura des effets bénéfiques. Dans le cadre de la présente recherche, cet optimisme prend la forme d’anticipations rassurantes. Ces anticipations rassurantes ont caractérisé 12,8 % du total des paragraphes du corpus (67/525) alors que les anticipations inquiétantes représentent 19,2 % du corpus (101/525). Dans la grande majorité des cas (70 %), les anticipations inquiétantes publiées quotidiennement par les quatre journaux sont plus nombreuses que les anticipations rassurantes, même si les paragraphes contextuels ou explicatifs (SA) demeurent souvent les plus nombreux. La domination des AI sur les AR est plus visible dans les premiers jours comme le révèle le graphique suivant.

Les paragraphes sans anticipation représentent 43,8 % du corpus (230/525) tandis que les paragraphes contenant des anticipations neutres représentent 18,7 % (98/525). On voit que le cadre interprétatif dominant, pour le clonage, est celui des anticipations inquiétantes même s’il n’est pas statistiquement significatif et qu’il est souvent présenté au sein d’articles qui contextualisent l’information. Par définition, les paragraphes sans anticipation, surtout contextuels et factuels, ne forment pas un cadre journalistique interprétatif même s’ils n’y sont sans doute pas étrangers, l’opinion du journaliste face au clonage pouvant l’inciter à être plus ou moins contextuel. De plus, les articles qui ne contiennent aucune anticipation inquiétante sont deux fois moins nombreux que ceux ne contenant aucune anticipation rassurante (23,4 % vs 46,8 %) et seulement 14,9 % des articles du corpus ne contiennent ni anticipation inquiétante ni anticipation rassurante. Il se peut que le thème du clonage, à cause du bagage historique et culturel qui y est associé, soit davantage marqué négativement que celui de la recherche en génétique dont le traitement médiatique, selon Conrad, semble plus enclin à exploiter ses aspects positifs, réels ou non.

Conclusions
La présente recherche exploratoire suggère la pertinence des intuitions théoriques de Frost, lesquelles méritent systématisées et explicitées.

L’observation empirique des phases d’effervescence et d’apaisement de la couverture médiatique aide à mieux relativiser l’importance réelle des phénomènes qui font l’objet de l’attention subite des journalistes. Cette observation nous dit qu’il faut comprendre l’empressement médiatique à vouloir traiter d’un sujet nouveau, inattendu, voire dramatique alors que la curiosité du public, pour ne pas dire son avidité, est à son sommet. Les journalistes tentent de répondre à la demande du public, telle qu’ils la perçoivent puisqu’ils ne peuvent la mesurer objectivement. Dans ces contextes, ils amplifient des pratiques quotidiennes courantes.

La recherche illustre bien, également, le phénomène de saturation qui succède inévitablement aux phases d’effervescence et d’excitation propices au sensationnalisme médiatique.

Toutefois, l’observation et la mesure indiquent que la couverture journalistique d’un événement aussi important que le premier clonage réussi d’un mammifère n’est pas que sensationnaliste. Certes, les anticipations inquiétantes ont le plus souvent surpassé en proportion les anticipations rassurantes, mais la présence de paragraphes équilibrés (anticipations neutres) et surtout de paragraphes consacrés à la mise en contexte ou l’explication (sans anticipation) permet de relativiser le sensationnalisme, du moins dans les quatre quotidiens francophones de l’étude. Il est possible que le sensationnalisme ait été plus marqué dans les journaux populaires de format tabloïd, mais il faut se méfier des jugements a priori et des préjugés à l’endroit de la presse populaire dont la qualité des articles est souvent similaire à celle des journaux grands formats.

On a aussi vu que plus nous sommes exigeant pour définir le sensationnalisme médiatique, moins on peut en retrouver de traces empiriques. Cela est vrai si on accepte une définition minimale, modérée ou exigeante du sensationnalisme (bas, moyen et élevé). Néanmoins, même avec une définition exigeante, la proportion d’articles sensationnalistes du corpus représente plus du quart de la production (27,6 %).

Par contre, quand on tient compte d’autres indicateurs du sensationnalisme médiatique (page, présence d’illustration, titraille), on voit alors que la proportion d’articles sensationnalistes chute presque à zéro. Les pages les plus valorisées n’ont représenté que 12,8 % du corpus, ce qui peut indiquer que les quotidiens analysés n’ont pas cherché de façon marquée à mettre en valeur les articles traitant de clonage. Cela aurait peut-être été différent avec un enjeu social moins aride que le clonage (catastrophe naturelle, conflit armé, épidémie de maladie, etc.).

On sait néanmoins que les bonnes pages des quotidiens ont été le plus souvent utilisées pour des titres misant sur la dimension morale ou futuriste du clonage, au détriment des aspects scientifiques, économiques et légaux. On observe donc une tendance marquée à coiffer les articles sensationnalistes de tires qui insistent sur l’aspect moral ou futuriste du clonage. En raison de l’importance du contenu rédactionnel en journalisme écrit, il nous semble toutefois raisonnable d’accorder à la question du contenu des articles (la caractérisation des paragraphes) plus de poids qu’à celle de leur mise en forme (titraille et page).

On peut malgré tout soutenir que le traitement médiatique du clonage, dans le mois qui a suivi l’annonce de la naissance de la brebis Dolly, a donné lieu à du sensationnalisme dans les quatre quotidiens de notre étude, que ce sensationnalisme s’est surtout exprimé par le biais d’anticipations inquiétantes quant aux conséquences du clonage pour la société. Le sensationnalisme a surtout été marqué dans les deux premières semaines puis a considérablement diminué par la suite. Dans la grande majorité des cas (70 %), les anticipations inquiétantes publiées quotidiennement par les quatre journaux sont plus nombreuses que les anticipations rassurantes, même si les paragraphes contextuels ou explicatifs (SA) demeurent souvent les plus nombreux. La domination des AI sur les AR est plus visible dans les premiers jours comme le révèle le graphique suivant.

Cela est conforme aux intuitions théoriques de Frost qui estime que les probabilités de sensationnalisme médiatique sont plus élevées au début de la couverture médiatique d’un événement qui suscite l’intérêt du public, quand les journalistes cherchent veulent répondre à cette demande subite pour une information de qualité difficile à obtenir.

On constate que, pour ce qu’il en est du clonage, le cadre interprétatif dominant des journalistes est celui des anticipations inquiétantes même s’il n’est pas statistiquement significatif et qu’il est souvent présenté au sein d’articles qui contextualisent l’information.

La présente recherche repose sur un corpus exhaustif pour les quatre quotidiens retenus mais qui ne peut être représentatif de l’ensemble des médias. Les journaux populaires de format tabloïd ainsi que les informations diffusées sur les ondes des stations de radio et de télévision commerciales peuvent avoir un profil différent de celui mis en évidence ici, bien que cela ne devrait pas être le cas selon le modèle de Frost. Il serait vraisemblablement plus accentué et il faudrait accorder plus d’importance à l’analyse des images et du montage en ce qui concerne la presse électronique.

Finalement, s’intéressant à un sujet a priori aride et éloigné des préoccupations quotidiennes des citoyens, il se peut que notre recherche ait sous-estimé le phénomène du sensationnalisme médiatique. À cet effet, il y aurait lieu de répéter la présente recherche en observant la production journalistique relativement à des événements avec lesquels le public nous semble plus intéressé (épidémies de maladies comme le SRAS ou la méningite, drames vécus par des vedettes des sports ou du spectacle, scandale de mœurs, phénomènes sociaux apparaissant comme nouveaux et inquiétants, etc.). Même s’il faudrait également raffiner les outils de mesure et procéder à des tests de fidélité à l’aide de codeurs indépendants, nous croyons que la présente recherche offre des pistes intéressantes d’investigation du sensationnalisme médiatique.
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