Marc-François Bernier (Ph.D.)
Titulaire, Chaire de recherche sur la francophonie canadienne en communication, spécialisée en éthique du journalisme (CREJ)
Professeur agrégé
Coordonnateur du programme de journalisme
Département de communication
Université d'Ottawa
mbernier@uottawa.ca
En répétant le scénario de la mise à pied de ses journalistes et autres employés du Journal de Montréal, comme elle l’avait fait au Journal de Québec, la direction de Quebecor prouve une fois de plus qu’elle abuse du pouvoir immense, et déséquilibré, que lui ont accordé les parlementaires du Québec.
Depuis que Quebecor possède à la fois deux des principaux quotidiens du Québec, le principal réseau de télévision privé (TVA) et le principal câblodistributeur (Vidéotron), il est évident que cela place ses dirigeants dans une posture de domination sans précédent dans l’histoire moderne des médias québécois. Plutôt que de négocier avec ses employés, plutôt que de travailler à les persuader qu'il faut changer les choses, plutôt que d'accepter que les transformations du journalisme doivent se faire en respectant les conditions qui favorisent la qualité du journalisme, la direction a la capacité stratégique d'imposer la confrontation et l'affrontement.
Cela ouvre grande la porte aux abus de pouvoir dans une situation où l’équilibre des rapports de force est rompu car l’employeur peut mettre à la rue des centaines de travailleurs, journalistes ou autres, sans subir de graves pertes économiques puisqu’il peut compter sur le travail de nombreux cadres et d’une foule de journalistes à l’œuvre dans d’autres médias pour tenter de compenser l’absence de ses employés locaux. Si Quebecor cumule les conflits de travail, cela ne peut se faire que grâce à sa position d’oligopole médiatique obtenue avec le consentement de la grande majorité des parlementaires du Québec, de tous partis politiques confondus.
L’abus de pouvoir de Quebecor est aussi visible dans les demandes faites récemment aux journalistes pigistes afin qu’ils cèdent entièrement leurs droits d’auteurs, à défaut de quoi leurs services ne seraient pas retenus par certaines entités du conglomérat.
Ce scénario d’abus de pouvoir était anticipé dès 2001, au moment de la Commission parlementaire sur la concentration des médias au Québec. Tour à tour, de nombreux représentants des journalistes, des médias indépendants et certains universitaires avaient clairement averti les parlementaires de tels risques.
Certains voulaient que l’Assemblée nationale du Québec limite la concentration et la convergence des médias, d’autres voulaient plutôt que tout accroissement de concentration et de convergence soit compensé par un accroissement de l’imputabilité et l’établissement de mécanismes visant justement à limiter la domination de Quebecor face à des journalistes qui ne peuvent pas toujours se défendre contre un tel conglomérat.
En février 2001, intervenant devant cette Commission parlementaire, j’enjoignais les parlementaires à limiter la position de domination des grands conglomérats médiatiques face aux journalistes pigistes d’une part, et face aux journalistes des salles de rédaction d’autre part.
Concernant les pigistes, je soumettais que :
« Par ailleurs, forts de leur puissance économique et de l’étendue de leurs pouvoirs, les employeurs se retrouvent également en position avantageuse face aux pigistes, qui sont autant de travailleurs autonomes au statut le plus souvent précaire. Depuis quelques années, ces travailleurs autonomes, véritables entrepreneurs, ont dû se regrouper au sein d’un syndicat (Association des journalistes indépendants du Québec - CSN) pour tenter de s’opposer aux puissants éditeurs qui refusent de leur reconnaître un élémentaire droit d’auteur qui s’étendrait au-delà de la première diffusion ou première publication. On ne peut trouver meilleur indice de ce qui attend les autres acteurs sociaux qui auront à se frotter aux barons des médias québécois dans un proche avenir, ni un meilleur test pour juger de l’éthique capitaliste des propriétaires de médias lorsqu’ils sont en situation de domination. L’éthique capitaliste est souvent incompatible avec les principes de liberté de pensée et d’expression de l’éthique démocratique lorsque cela risque de nuire le moindrement à la bonne marche des affaires ou, simplement, lorsque l’exercice de cette liberté contrarie l’employeur et ses représentants. Le gouvernement doit donc intervenir, venir en aide aux acteurs défavorisés par la concentration et la convergence, notamment en accordant rapidement un statut particulier aux journalistes, statut qui reconnaîtra leurs droits d’auteurs et l’obligation pour les dirigeants des médias de négocier avec les représentants des journalistes, en s’inspirant du modèle de l’Union des artistes ».
Je recommandais alors aux parlementaires d’accorder « un statut légal aux journalistes indépendants afin qu’ils puissent négocier et profiter d’un meilleur rapport de force dans leurs relations d’affaires avec les dirigeants des médias d’information ».
En ce qui concerne les situations de grève et de lock-out, qui mettent en cause l’équilibre du rapport de force entre les parties, j’enjoignais là aussi les parlementaires à prendre des mesures pour éviter que les conglomérats puissent abuser d’une trop grande domination :
« Le même déséquilibre favorable aux propriétaires de médias se présente en ce qui concerne leurs rapports avec leurs employés syndiqués. L’ultime moyen de pression dans le rapport de force entre patronat et syndicat est le recours à la grève ou au lock-out. Dans un univers concentré comme celui qui s’annonce au Québec, le droit de grève des syndiqués d’un média perdra considérablement de son importance puisque ce média pourra facilement combler le manque d’information en s’approvisionnant à ses autres salles de rédaction. Cela s’est passé au Calgary Herald, qui appartenait alors à Conrad Black, soutient Anthony Westell, ex-éditorialiste du Globe and Mail et ex-directeur de l’école de journalisme et de communication de l’Université Carleton… Il faut intervenir pour protéger l’équilibre nécessaire à tout rapport de force et favoriser la paix sociale ».
Je recommandais alors que le « Gouvernement du Québec obtienne des dirigeants des médias l’engagement formel que les salles de rédaction des groupes de presse ne serviront pas à atténuer les effets d’une grève ou d’un lock-out affectant les autres médias ».
Les parlementaires du Québec, dont certains aimeraient bien rapatrier les pouvoirs fédéraux en matière de communication, avaient alors le pouvoir de modifier les règles du jeu afin de favoriser au Québec les conditions qui favorisent une meilleure qualité d’information grâce à plus d’équité dans le rapport de force entre les dirigeants des conglomérats médiatiques et les journalistes. Ils ont préféré l’indifférence et une confiance aveugle à l’éthique capitaliste qui a pourtant d’importantes faiblesses et limites quand l’intérêt public se le dispute à l’intérêt particulier.
MétaMédias: Site francophone consacré à l'analyse, la critique et la recherche concernant les pratiques journalistiques. Archives de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa (2008-2014)
lundi, janvier 26, 2009
mardi, décembre 30, 2008
Journalisme et diffamation : et si la France s’inspirait du Québec ?
Par Marc-François Bernier (Ph. D.)
titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme (CREJ) de l’Université d’Ottawa (Canada).
L’auteur est professeur invité à l’Université Paul-Cézanne (Aix-en-Provence) dans le cadre d’une année de recherche et d’enseignement.
Dans les sociétés ouvertes et démocratiques, la diffamation des individus est une question qui doit relever uniquement des tribunaux civils. La controversée arrestation du journaliste de Libération, Vittorio de Fillipis rappelle qu’il existe des façons non pénales de sanctionner les abus de presse. Si la France veut moderniser sa façon de traiter les poursuites en diffamation, elle pourrait très bien s’inspirer du Québec.
Bien entendu, les journalistes ne peuvent aucunement revendiquer plus de droits ou de libertés que tout autre citoyen. Mais ils peuvent cependant avoir droit à un mécanisme légal différent quand leurs activités professionnelles les obligent à se défendre contre des poursuites en diffamation. C’est ce qui se produit depuis de nombreuses années au Québec, en vertu du code civil que nous avons hérité de la France, mais qui a été influencé par notre tradition anglo-saxonne.
Au Québec, l’état général de la jurisprudence est le suivant. Pour qu’un journaliste soit condamné pour diffamation, il faut absolument réunir trois facteurs. Une faute professionnelle de la part du journaliste, un dommage (matériel ou moral) chez sa « victime » et un lien de causalité entre ces deux faits. Cela veut dire que le simple dommage causé à un tiers n’est pas automatiquement punissable, car il faut prouver que le journaliste a commis une faute professionnelle qui serait à l'origine du dommage.
Pour déterminer s’il y a eu faute, les juges évaluent si le journaliste poursuivi en diffamation s’est conformé aux règles de l’art reconnues par les journalistes. Ces règles de l’art prennent la forme de textes normatifs tels le Guide de déontologie des journalistes de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, les Droits et responsabilités de la presse du Conseil de presse du Québec, ou encore les Normes et pratiques journalistiques de la Société Radio-Canada. D’autres textes déontologiques peuvent être mobilisés, car plusieurs médias ont adopté de tels documents ces dernières années.
À la lumière de la preuve établie par les parties, les juges vont évaluer les articles et les reportages incriminés à la lumière de ces normes déontologiques, en tenant compte de la teneur des reportages, de la méthodologie de l’enquête journalistique et du contexte de la publication, comme l’a décidé la Cour suprême du Canada, en 2004.
Cela veut dire que les journalistes n’ont pas d’obligation de résultat, mais ils ont une obligation de moyens. Ils doivent prendre toutes les mesures raisonnables pour faire de sorte que l’information qu’ils publient rencontre les standards d’une information de qualité telle que la définissent les différents textes normatifs. Pour être de qualité, cette information doit être d’intérêt public et véridique (rigueur et exactitude sont donc des critères déterminants), elle doit être impartiale, obtenue et diffusée de façon équitable et intègre. Les textes déontologiques énoncent des pratiques conformes à ces principes éthiques.
Ainsi, il peut arriver qu’un journaliste ne soit pas reconnu coupable d’avoir publié une fausse information s’il fait la preuve qu’il a été consciencieux et a observé les règles de l’art. En effet, le journalisme n’est pas une science parfaite, et des erreurs honnêtes peuvent survenir que l’on doit tolérer pour ne pas brimer inutilement la liberté de presse ou risquer d’inhiber les journalistes dans leur quête de la vérité d’intérêt public.
Dans d’autres cas, un journaliste (et son média) pourra être condamné à dédommager sa victime même si l’information publiée est véridique, car elle n’aura pas été reconnue d’intérêt public (invasion de la vie privée par exemple) ou encore parce qu’elle occulte des faits importants qui déforment la réalité (manque d’équité ou d’intégrité par exemple).
Puisque les juges des tribunaux civils ne sont pas nécessairement familiers avec les aspects éthiques et déontologiques du journalisme, des experts interviennent souvent devant le tribunal afin de donner leur opinion quant aux pratiques journalistiques qui font l’objet du procès. Cela donne donc lieu à un débat contradictoire entre experts, mais les juges ne sont pas tenus de retenir une opinion plutôt qu’une autre. Il leur arrive parfois de rejeter les deux opinions ou de n’en retenir que certains aspects qu’ils reprennent à leur compte, sans citer l’expert les ayant formulés. Dans d’autres cas, ils citent des passages du rapport d’expertise ou du témoignage pour appuyer leur jugement.
Il faut toutefois reconnaître que le modèle québécois souffre des imperfections de la justice civile en général. Il y a tout d’abord le problème de l’accès à la justice. Les frais de ces procès sont entièrement assumés par les parties, ce qui peut rapidement représenter des coûts s’élevant à des centaines de milliers d’euros, alors que les condamnations, uniquement monétaires, permettent rarement aux victimes de diffamation de faire leurs frais. À ce chapitre, les médias comme entreprises de presse sont en meilleure position pour se défendre que ceux qui se prétendent victimes de diffamation et qui ont des moyens limités.
De plus, il peut s’écouler entre deux et cinq ans avant qu’une poursuite n’obtienne un premier jugement, en Cour supérieure. Ce jugement peut-être porté devant la Cour d’appel et, ultimement, devant la Cour suprême du Canada. Une poursuite civile en diffamation peut donc durer jusqu’à une dizaine d’années et coûter une véritable petite fortune au justiciable qui a le courage et la détermination de se rendre jusqu’au bout du processus juridique. Ces défauts du modèle québécois peuvent cependant facilement êtres atténués si la volonté politique est au rendez-vous.
Par ailleurs, ce modèle a le très grand mérite d’insister sur la qualité de la démarche journalistique et sur le respect de la déontologie du métier, ce qu’aucun journaliste responsable ne peut contester. Il évacue les considérations politiques en ramenant le débat sur la qualité de la démarche journalistique, peu importe la notoriété ou le statut de celui qui se dit victime de diffamation.
Dans le contexte français cependant, il faudra sans doute moderniser et préciser les textes normatifs afin que les juges puissent s’en remettre à des règes déontologiques explicites et opérationnelles en lieu et place des énoncés de principe trop vagues que l’on retrouve dans les chartes. À ce chapitre, les médias anglo-saxons offrent une multitude de codes de déontologie exemplaires, à la fois rigoureux et souples.
titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme (CREJ) de l’Université d’Ottawa (Canada).
L’auteur est professeur invité à l’Université Paul-Cézanne (Aix-en-Provence) dans le cadre d’une année de recherche et d’enseignement.
Dans les sociétés ouvertes et démocratiques, la diffamation des individus est une question qui doit relever uniquement des tribunaux civils. La controversée arrestation du journaliste de Libération, Vittorio de Fillipis rappelle qu’il existe des façons non pénales de sanctionner les abus de presse. Si la France veut moderniser sa façon de traiter les poursuites en diffamation, elle pourrait très bien s’inspirer du Québec.
Bien entendu, les journalistes ne peuvent aucunement revendiquer plus de droits ou de libertés que tout autre citoyen. Mais ils peuvent cependant avoir droit à un mécanisme légal différent quand leurs activités professionnelles les obligent à se défendre contre des poursuites en diffamation. C’est ce qui se produit depuis de nombreuses années au Québec, en vertu du code civil que nous avons hérité de la France, mais qui a été influencé par notre tradition anglo-saxonne.
Au Québec, l’état général de la jurisprudence est le suivant. Pour qu’un journaliste soit condamné pour diffamation, il faut absolument réunir trois facteurs. Une faute professionnelle de la part du journaliste, un dommage (matériel ou moral) chez sa « victime » et un lien de causalité entre ces deux faits. Cela veut dire que le simple dommage causé à un tiers n’est pas automatiquement punissable, car il faut prouver que le journaliste a commis une faute professionnelle qui serait à l'origine du dommage.
Pour déterminer s’il y a eu faute, les juges évaluent si le journaliste poursuivi en diffamation s’est conformé aux règles de l’art reconnues par les journalistes. Ces règles de l’art prennent la forme de textes normatifs tels le Guide de déontologie des journalistes de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, les Droits et responsabilités de la presse du Conseil de presse du Québec, ou encore les Normes et pratiques journalistiques de la Société Radio-Canada. D’autres textes déontologiques peuvent être mobilisés, car plusieurs médias ont adopté de tels documents ces dernières années.
À la lumière de la preuve établie par les parties, les juges vont évaluer les articles et les reportages incriminés à la lumière de ces normes déontologiques, en tenant compte de la teneur des reportages, de la méthodologie de l’enquête journalistique et du contexte de la publication, comme l’a décidé la Cour suprême du Canada, en 2004.
Cela veut dire que les journalistes n’ont pas d’obligation de résultat, mais ils ont une obligation de moyens. Ils doivent prendre toutes les mesures raisonnables pour faire de sorte que l’information qu’ils publient rencontre les standards d’une information de qualité telle que la définissent les différents textes normatifs. Pour être de qualité, cette information doit être d’intérêt public et véridique (rigueur et exactitude sont donc des critères déterminants), elle doit être impartiale, obtenue et diffusée de façon équitable et intègre. Les textes déontologiques énoncent des pratiques conformes à ces principes éthiques.
Ainsi, il peut arriver qu’un journaliste ne soit pas reconnu coupable d’avoir publié une fausse information s’il fait la preuve qu’il a été consciencieux et a observé les règles de l’art. En effet, le journalisme n’est pas une science parfaite, et des erreurs honnêtes peuvent survenir que l’on doit tolérer pour ne pas brimer inutilement la liberté de presse ou risquer d’inhiber les journalistes dans leur quête de la vérité d’intérêt public.
Dans d’autres cas, un journaliste (et son média) pourra être condamné à dédommager sa victime même si l’information publiée est véridique, car elle n’aura pas été reconnue d’intérêt public (invasion de la vie privée par exemple) ou encore parce qu’elle occulte des faits importants qui déforment la réalité (manque d’équité ou d’intégrité par exemple).
Puisque les juges des tribunaux civils ne sont pas nécessairement familiers avec les aspects éthiques et déontologiques du journalisme, des experts interviennent souvent devant le tribunal afin de donner leur opinion quant aux pratiques journalistiques qui font l’objet du procès. Cela donne donc lieu à un débat contradictoire entre experts, mais les juges ne sont pas tenus de retenir une opinion plutôt qu’une autre. Il leur arrive parfois de rejeter les deux opinions ou de n’en retenir que certains aspects qu’ils reprennent à leur compte, sans citer l’expert les ayant formulés. Dans d’autres cas, ils citent des passages du rapport d’expertise ou du témoignage pour appuyer leur jugement.
Il faut toutefois reconnaître que le modèle québécois souffre des imperfections de la justice civile en général. Il y a tout d’abord le problème de l’accès à la justice. Les frais de ces procès sont entièrement assumés par les parties, ce qui peut rapidement représenter des coûts s’élevant à des centaines de milliers d’euros, alors que les condamnations, uniquement monétaires, permettent rarement aux victimes de diffamation de faire leurs frais. À ce chapitre, les médias comme entreprises de presse sont en meilleure position pour se défendre que ceux qui se prétendent victimes de diffamation et qui ont des moyens limités.
De plus, il peut s’écouler entre deux et cinq ans avant qu’une poursuite n’obtienne un premier jugement, en Cour supérieure. Ce jugement peut-être porté devant la Cour d’appel et, ultimement, devant la Cour suprême du Canada. Une poursuite civile en diffamation peut donc durer jusqu’à une dizaine d’années et coûter une véritable petite fortune au justiciable qui a le courage et la détermination de se rendre jusqu’au bout du processus juridique. Ces défauts du modèle québécois peuvent cependant facilement êtres atténués si la volonté politique est au rendez-vous.
Par ailleurs, ce modèle a le très grand mérite d’insister sur la qualité de la démarche journalistique et sur le respect de la déontologie du métier, ce qu’aucun journaliste responsable ne peut contester. Il évacue les considérations politiques en ramenant le débat sur la qualité de la démarche journalistique, peu importe la notoriété ou le statut de celui qui se dit victime de diffamation.
Dans le contexte français cependant, il faudra sans doute moderniser et préciser les textes normatifs afin que les juges puissent s’en remettre à des règes déontologiques explicites et opérationnelles en lieu et place des énoncés de principe trop vagues que l’on retrouve dans les chartes. À ce chapitre, les médias anglo-saxons offrent une multitude de codes de déontologie exemplaires, à la fois rigoureux et souples.
mardi, décembre 16, 2008
La convergence pèse lourd sur les épaules des journalistes du Québec
Le Devoir, samedi 6 décembre 2008, p. C5.
Marc-François Bernier, Chaire de recherche en éthique du journalisme (CREJ) de l'Université d'Ottawa et auteur de Journalistes , au pays de la convergence: sérénité, malaise et détresse dans la profession (Presses de l'Université Laval)
La convergence des médias d'information pèse lourd sur les épaules des journalistes du Québec, qui n'ont pas toujours l'autonomie qu'il faut pour résister aux commandes de leurs supérieurs, et cela est encore plus vrai pour les journalistes de Quebecor.
Selon notre recherche réalisée l'année dernière, et dont l'analyse finale vient d'être publiée, la grande majorité des journalistes syndiqués du Québec travaillent pour des conglomérats dont le respect pour la mission démocratique et la liberté inhérentes au journalisme varie grandement. La recherche a été menée auprès de 385 journalistes travaillant principalement pour Radio-Canada, Gesca et Quebecor. Il s'agit de la plus vaste enquête du genre réalisée au Québec.
(cliquer sur le titre pour lire au complet)
Marc-François Bernier, Chaire de recherche en éthique du journalisme (CREJ) de l'Université d'Ottawa et auteur de Journalistes , au pays de la convergence: sérénité, malaise et détresse dans la profession (Presses de l'Université Laval)
La convergence des médias d'information pèse lourd sur les épaules des journalistes du Québec, qui n'ont pas toujours l'autonomie qu'il faut pour résister aux commandes de leurs supérieurs, et cela est encore plus vrai pour les journalistes de Quebecor.
Selon notre recherche réalisée l'année dernière, et dont l'analyse finale vient d'être publiée, la grande majorité des journalistes syndiqués du Québec travaillent pour des conglomérats dont le respect pour la mission démocratique et la liberté inhérentes au journalisme varie grandement. La recherche a été menée auprès de 385 journalistes travaillant principalement pour Radio-Canada, Gesca et Quebecor. Il s'agit de la plus vaste enquête du genre réalisée au Québec.
(cliquer sur le titre pour lire au complet)
dimanche, novembre 23, 2008
Des espaces de déontologie et d’éthique pour une presse plus responsable
Par Nathalie Dollé
Même si un certain nombre de citoyens et de patrons de presse rêvent de faire sans eux, les journalistes n’ont pas encore disparu. Leur nombre a même doublé en 20 ans. Dans cette période de fragilité professionnelle, ils n’ont plus le choix et sont obligés de s’interroger sur leur rôle et leur fonction au sein d’un nouveau type d’entreprise, dans une société elle-même en pleine crise de représentativité. A la fois bien public essentiel de la vie démocratique et bien marchand soumis aux lois du marché, l’information possède un statut ambivalent. Mais au delà des constats perturbants, il est nécessaire de trouver des solutions pour réécrire un contrat social entre une profession et son public. La presse va devoir rapidement faire des choix et assumer ou pas un rôle qui consiste à informer honnêtement, à faire vivre le débat, à aider les citoyens à faire des choix en connaissance de cause. Se regardant peu, elle martèle comme une litanie sa nécessaire liberté, en oubliant souvent ses devoirs et encore plus ses responsabilités.
Parce qu’un contrat par nature lie plusieurs parties prenantes, nous avons choisi de nous intéresser à celles qui pouvaient prendre part à une négociation sur la qualité de l’information: les journalistes eux-mêmes, les journalistes dans leurs rapports avec le public et avec les éditeurs de presse.
Deux voies s’explorent en parallèle : la redéfinition d’un métier d’une part, le renouvellement de ses liens avec l’ensemble des partenaires d’autre part.
Nous ne nous occuperons ici que des questionnements ayant trait à la déontologie, l’éthique et la responsabilité, laissant de côté les interrogations sur les liaisons économiques.
Il est devenu nécessaire de revenir aux fondamentaux du métier. Qu’est-ce qu’un journaliste ? Quel est son travail, quelle est sa mission ? A quoi sert-il ? Quel est son rôle exact en société ? Quels sont ses droits, ses devoirs et ses responsabilités ? A qui peut-il ou doit-il rendre des comptes ? Sur quelles forces sociales, politiques ou législatives peut-il s’appuyer en confiance ?
Même si un certain nombre de citoyens et de patrons de presse rêvent de faire sans eux, les journalistes n’ont pas encore disparu. Leur nombre a même doublé en 20 ans. Dans cette période de fragilité professionnelle, ils n’ont plus le choix et sont obligés de s’interroger sur leur rôle et leur fonction au sein d’un nouveau type d’entreprise, dans une société elle-même en pleine crise de représentativité. A la fois bien public essentiel de la vie démocratique et bien marchand soumis aux lois du marché, l’information possède un statut ambivalent. Mais au delà des constats perturbants, il est nécessaire de trouver des solutions pour réécrire un contrat social entre une profession et son public. La presse va devoir rapidement faire des choix et assumer ou pas un rôle qui consiste à informer honnêtement, à faire vivre le débat, à aider les citoyens à faire des choix en connaissance de cause. Se regardant peu, elle martèle comme une litanie sa nécessaire liberté, en oubliant souvent ses devoirs et encore plus ses responsabilités.
Parce qu’un contrat par nature lie plusieurs parties prenantes, nous avons choisi de nous intéresser à celles qui pouvaient prendre part à une négociation sur la qualité de l’information: les journalistes eux-mêmes, les journalistes dans leurs rapports avec le public et avec les éditeurs de presse.
Deux voies s’explorent en parallèle : la redéfinition d’un métier d’une part, le renouvellement de ses liens avec l’ensemble des partenaires d’autre part.
Nous ne nous occuperons ici que des questionnements ayant trait à la déontologie, l’éthique et la responsabilité, laissant de côté les interrogations sur les liaisons économiques.
Il est devenu nécessaire de revenir aux fondamentaux du métier. Qu’est-ce qu’un journaliste ? Quel est son travail, quelle est sa mission ? A quoi sert-il ? Quel est son rôle exact en société ? Quels sont ses droits, ses devoirs et ses responsabilités ? A qui peut-il ou doit-il rendre des comptes ? Sur quelles forces sociales, politiques ou législatives peut-il s’appuyer en confiance ?
mercredi, novembre 12, 2008
Journalistes au pays de la convergence : sérénité, malaise et détresse dans la profession
Plusieurs chercheurs et observateurs des médias soutiennent depuis des années que la concentration et la convergence des médias ont des impacts sur la qualité, la diversité et l’intégrité de l’information.
Cet ouvrage présente les conclusions d’une vaste enquête menée principalement auprès de journalistes à l’emploi de Quebecor, Gesca et de la Société Radio-Canada. Autocensure, autopromotion, détournement de la mission de service public du journalisme afin de satisfaire la soif de profit des actionnaires, malaise, voire détresse professionnelle, sont au programme. Il ressort de cette radiographie que les journalistes aimeraient faire un meilleur travail, mais qu’ils sont souvent empêchés, non par les lois, les annonceurs ou la partisannerie politique, mais par leur propre entreprise de presse.
Pour la première fois, nous pouvons dresser le portrait des opinions et des attitudes des journalistes professionnels qui oeuvrent dans les grands conglomérats médiatiques du Québec.
Cet ouvrage présente les conclusions d’une vaste enquête menée principalement auprès de journalistes à l’emploi de Quebecor, Gesca et de la Société Radio-Canada. Autocensure, autopromotion, détournement de la mission de service public du journalisme afin de satisfaire la soif de profit des actionnaires, malaise, voire détresse professionnelle, sont au programme. Il ressort de cette radiographie que les journalistes aimeraient faire un meilleur travail, mais qu’ils sont souvent empêchés, non par les lois, les annonceurs ou la partisannerie politique, mais par leur propre entreprise de presse.
Pour la première fois, nous pouvons dresser le portrait des opinions et des attitudes des journalistes professionnels qui oeuvrent dans les grands conglomérats médiatiques du Québec.
jeudi, novembre 01, 2007
Protéger la dignité des justiciables dans les palais de justice du Québec : un cas de corégulation face à l'échec de l'autorégulation disciplinaire...
Protéger la dignité des justiciables dans les palais de justice du Québec : un cas de corégulation face à l'échec de l'autorégulation disciplinaire des journalistes
Marc-François Bernier
Université d'Ottawa
2007 IAMCR Conference
Paris
En 2005, réagissant à des cas de harcèlement médiatique de certains justiciables très connus du
public, le Juge en chef du Québec a imposé des restrictions aux représentants des médias
d’information oeuvrant à l’intérieur des palais de justice. Jusqu’alors, les journalistes et les
caméramans pouvaient y circuler comme bon leur semblait, s’agglutiner autour des justiciables
ou de leurs procureurs, ou encore se livrer à des cavalcades dans les corridors pour obtenir des
images de ceux qui cherchaient à leur échapper au sortir des salles d’audience. Les nouvelles
règles imposées par le Juge en chef ont pour effet de limiter à des aires précises la prise d’images
et la réalisation d’entrevues. Il est devenu impossible pour les médias de harceler les justiciables,
les officiers de justice et tout citoyen à l’intérieur des palais de justice. Les représentants des
médias doivent maintenant réaliser leurs entrevues à des endroits précis plutôt que d’extorquer
des commentaires et des images contre la volonté des justiciables. Les nouvelles règles ne
s’appliquent pas à l’extérieur des palais de justice.
Plaidant qu’elles contrevenaient à la liberté de presse protégée par les Chartes canadienne et
québécoise des droits et libertés de la personne, les entreprises de presse ont contesté ces règles
devant les tribunaux civils du Québec, en faisant valoir notamment que les médias étaient en
mesure de s’autoréguler pour éviter de futurs débordements.
Dans la présente contribution, nous allons soutenir que les nouvelles règles qui limitent la
mobilité des médias constituent une forme de corégulation qui n’attaque nullement la liberté de
presse - les procès demeurant publics et accessibles aux journalistes et les entrevues avec les
justiciables pouvant être réalisées dans d’autres lieux - tout en protégeant des citoyens se trouvant
en situation de vulnérabilité. De même, nous soutenons que les mesures sont compatibles avec les
principes éthiques et les normes déontologiques que les journalistes se sont librement donnés en
matière d’équité.
Il faudra notamment définir, caractériser et distinguer les concepts d’autorégulation et de
corégulation, et rappeler que l’autorégulation ne coïncide pas ou ne permet pas nécessairement
une réelle autodiscipline de la part des journalistes. Par ailleurs, à l’aide du cas du Québec, nous
montrerons que les tribunaux civils, quand ils font reposer leurs décisions sur les règles de l’art
élaborées et reconnues par les journalistes, peuvent suppléer aux limites de l’autorégulation.
(pour lire le document, cliquer sur le titre)
Marc-François Bernier
Université d'Ottawa
2007 IAMCR Conference
Paris
En 2005, réagissant à des cas de harcèlement médiatique de certains justiciables très connus du
public, le Juge en chef du Québec a imposé des restrictions aux représentants des médias
d’information oeuvrant à l’intérieur des palais de justice. Jusqu’alors, les journalistes et les
caméramans pouvaient y circuler comme bon leur semblait, s’agglutiner autour des justiciables
ou de leurs procureurs, ou encore se livrer à des cavalcades dans les corridors pour obtenir des
images de ceux qui cherchaient à leur échapper au sortir des salles d’audience. Les nouvelles
règles imposées par le Juge en chef ont pour effet de limiter à des aires précises la prise d’images
et la réalisation d’entrevues. Il est devenu impossible pour les médias de harceler les justiciables,
les officiers de justice et tout citoyen à l’intérieur des palais de justice. Les représentants des
médias doivent maintenant réaliser leurs entrevues à des endroits précis plutôt que d’extorquer
des commentaires et des images contre la volonté des justiciables. Les nouvelles règles ne
s’appliquent pas à l’extérieur des palais de justice.
Plaidant qu’elles contrevenaient à la liberté de presse protégée par les Chartes canadienne et
québécoise des droits et libertés de la personne, les entreprises de presse ont contesté ces règles
devant les tribunaux civils du Québec, en faisant valoir notamment que les médias étaient en
mesure de s’autoréguler pour éviter de futurs débordements.
Dans la présente contribution, nous allons soutenir que les nouvelles règles qui limitent la
mobilité des médias constituent une forme de corégulation qui n’attaque nullement la liberté de
presse - les procès demeurant publics et accessibles aux journalistes et les entrevues avec les
justiciables pouvant être réalisées dans d’autres lieux - tout en protégeant des citoyens se trouvant
en situation de vulnérabilité. De même, nous soutenons que les mesures sont compatibles avec les
principes éthiques et les normes déontologiques que les journalistes se sont librement donnés en
matière d’équité.
Il faudra notamment définir, caractériser et distinguer les concepts d’autorégulation et de
corégulation, et rappeler que l’autorégulation ne coïncide pas ou ne permet pas nécessairement
une réelle autodiscipline de la part des journalistes. Par ailleurs, à l’aide du cas du Québec, nous
montrerons que les tribunaux civils, quand ils font reposer leurs décisions sur les règles de l’art
élaborées et reconnues par les journalistes, peuvent suppléer aux limites de l’autorégulation.
(pour lire le document, cliquer sur le titre)
vendredi, septembre 21, 2007
Un lock-out pour les actionnaires
Le Soleil
Opinions, samedi, 28 avril 2007, p. 33
Analyse
Marc-François Bernier, coordonnateur du programme de journalisme de l'Université d'Ottawa*
Un lock-out pour les actionnaires
Au risque de simplifier à outrance, je résumerais ainsi le lock-out préparé de longue date qui s'est abattu sur les journalistes du Journal de Québec la fin de semaine dernière. Il a comme objectif primordial de maximiser la convergence pour satisfaire les actionnaires et non pas celui d'améliorer la qualité et la diversité de l'information.
La convergence des médias, c'est essentiellement de pouvoir diffuser des textes, des images et du son sur un même support informatique grâce à la numérisation. Elle est une véritable révolution qui transforme profondément et rapidement les façons de faire du journalisme et l'industrie des médias.
À cause de la convergence - ou grâce à elle selon le point de vue - les habitudes de fréquentation des médias sont en mutation. Ainsi, les jeunes lisent peu le journal et il faut les rejoindre autrement pour intéresser les annonceurs. Internet est plus attrayant et interactif que les médias traditionnels. Quant à la publicité, elle se déplace sur d'autres supports que le journal quotidien payant ou la station de télévision généraliste comme TVA. Il y a aussi les journaux gratuits qui se multiplient et la concurrence qui est plus forte que jamais.
Le profit maximal
Quebecor a donc de bonnes raisons de réagir aux changements qui frappent tous les médias d'information. Bien rares sont les journalistes qui nient cette réalité. Il faut modifier les façons de faire révolues. Mais on peut questionner la sagesse et la pertinence de provoquer un conflit de travail pour arriver le plus vite possible à de tels résultats. On peut même croire que ce n'est pas pour améliorer la qualité et la diversité de l'information que Quebecor bouscule ses employés. La principale raison est la recherche du profit maximal à court terme, pour plaire aux actionnaires.
Plusieurs chercheurs soutiennent que, depuis le début des années 80, les médias d'information ont négligé leurs fonctions démocratiques et l'intérêt public pour devenir des entreprises très rentables. Surtout lorsque leurs actions se transigent sur les marchés publics de Toronto et de New York. C'est le mode de propriété des médias et la pression des marchés qui favorisent l'implantation accélérée de stratégies de convergence.
Cela a des effets concrets, et parfois douloureux, sur l'organisation du travail des journalistes qui doivent être plus productifs, non pas en termes de qualité de l'information (celle qui est vraie et sert l'intérêt public notamment), mais en termes de volumes de nouvelles et de reportages produits rapidement, adaptés et diffusés sur plusieurs plates-formes (journal, Internet, télévision, baladodiffusion, radio, téléphones cellulaires, etc.). Cela favorise souvent les reportages triviaux et spectaculaires, au détriment de l'enquête sérieuse, de la vérification rigoureuse ou de l'équité.
En soi, la convergence n'est pas nécessairement une menace pour la démocratie. Au contraire, on pourrait soutenir qu'elle permet plus que jamais la diffusion de l'information à des publics de plus en plus différents et mobiles. Mais elle doit se faire dans le respect de l'intégrité du journalisme.
Or, la convergence à la sauce Quebecor est un mélange plus ou moins subtil de journalisme, de publicité, de messages de persuasion, d'autopromotion et d'autocensure. On l'a vu ces derniers mois quand aucun de ses journalistes n'a critiqué ou dénoncé la faiblesse des reportages portant sur la qualité de l'eau des piscines publiques de Montréal ou encore relevé les failles méthodologiques du sondage sur le prétendu racisme des Québécois.
Pourtant, les journalistes de Quebecor sont souvent excellents, contrairement à ce que croient ceux qui les méprisent et portent le deuil d'un âge d'or du journalisme qui n'a jamais existé. Mais ces journalistes sont à la fois des professionnels qui tentent de résister aux pressions de leurs patrons et des employés obligés de s'y soumettre.
De plus, cette convergence est imposée au sein d'une entreprise de presse dont le poids est déterminant au Québec en raison de la très grande concentration de la propriété des médias. Cela permet à Quebecor d'imposer dans le débat public les enjeux qui favorisent ses tirages et ses cotes d'écoute (faits divers, criminalité, racisme, immigration, spectacles, sports, etc.) et de faire le promotion de ses intérêts d'affaires (artistes, disques, spectacles, livres, magazines, etc.). Il devient alors impossible d'échapper aux messages qui saturent le Québec.
L'enjeu réel
Pour l'instant, les questions de la qualité et de la diversité de l'information n'ont pas encore été invoquées publiquement par les parties qui s'affrontent sur la semaine de travail, la souplesse des conventions collectives, le salaire moyen des journalistes, la délocalisation des annonces classées en faveur de l'Ontario, etc.
Espérons que les enjeux journalistiques liés à la stratégie de convergence de Quebecor vont reprendre la place réelle qu'ils méritent dans le débat public. Ce lock-out va bien au-delà des conditions de travail des employés et des profits anticipés par les actionnaires. Il faudrait bien parler, un jour, du grand détournement de la mission démocratique du journalisme afin de satisfaire des intérêts d'affaires. Cela concerne la majorité des médias d'information, mais est encore plus flagrant au sein de l'empire Quebecor.
* L'auteur a travaillé comme journaliste au "Journal de Québec" de 1986 à 2000. À l'invitation du "Soleil", l'auteur analyse certains enjeux liés au lock-out décrété par Quebecor.
Opinions, samedi, 28 avril 2007, p. 33
Analyse
Marc-François Bernier, coordonnateur du programme de journalisme de l'Université d'Ottawa*
Un lock-out pour les actionnaires
Au risque de simplifier à outrance, je résumerais ainsi le lock-out préparé de longue date qui s'est abattu sur les journalistes du Journal de Québec la fin de semaine dernière. Il a comme objectif primordial de maximiser la convergence pour satisfaire les actionnaires et non pas celui d'améliorer la qualité et la diversité de l'information.
La convergence des médias, c'est essentiellement de pouvoir diffuser des textes, des images et du son sur un même support informatique grâce à la numérisation. Elle est une véritable révolution qui transforme profondément et rapidement les façons de faire du journalisme et l'industrie des médias.
À cause de la convergence - ou grâce à elle selon le point de vue - les habitudes de fréquentation des médias sont en mutation. Ainsi, les jeunes lisent peu le journal et il faut les rejoindre autrement pour intéresser les annonceurs. Internet est plus attrayant et interactif que les médias traditionnels. Quant à la publicité, elle se déplace sur d'autres supports que le journal quotidien payant ou la station de télévision généraliste comme TVA. Il y a aussi les journaux gratuits qui se multiplient et la concurrence qui est plus forte que jamais.
Le profit maximal
Quebecor a donc de bonnes raisons de réagir aux changements qui frappent tous les médias d'information. Bien rares sont les journalistes qui nient cette réalité. Il faut modifier les façons de faire révolues. Mais on peut questionner la sagesse et la pertinence de provoquer un conflit de travail pour arriver le plus vite possible à de tels résultats. On peut même croire que ce n'est pas pour améliorer la qualité et la diversité de l'information que Quebecor bouscule ses employés. La principale raison est la recherche du profit maximal à court terme, pour plaire aux actionnaires.
Plusieurs chercheurs soutiennent que, depuis le début des années 80, les médias d'information ont négligé leurs fonctions démocratiques et l'intérêt public pour devenir des entreprises très rentables. Surtout lorsque leurs actions se transigent sur les marchés publics de Toronto et de New York. C'est le mode de propriété des médias et la pression des marchés qui favorisent l'implantation accélérée de stratégies de convergence.
Cela a des effets concrets, et parfois douloureux, sur l'organisation du travail des journalistes qui doivent être plus productifs, non pas en termes de qualité de l'information (celle qui est vraie et sert l'intérêt public notamment), mais en termes de volumes de nouvelles et de reportages produits rapidement, adaptés et diffusés sur plusieurs plates-formes (journal, Internet, télévision, baladodiffusion, radio, téléphones cellulaires, etc.). Cela favorise souvent les reportages triviaux et spectaculaires, au détriment de l'enquête sérieuse, de la vérification rigoureuse ou de l'équité.
En soi, la convergence n'est pas nécessairement une menace pour la démocratie. Au contraire, on pourrait soutenir qu'elle permet plus que jamais la diffusion de l'information à des publics de plus en plus différents et mobiles. Mais elle doit se faire dans le respect de l'intégrité du journalisme.
Or, la convergence à la sauce Quebecor est un mélange plus ou moins subtil de journalisme, de publicité, de messages de persuasion, d'autopromotion et d'autocensure. On l'a vu ces derniers mois quand aucun de ses journalistes n'a critiqué ou dénoncé la faiblesse des reportages portant sur la qualité de l'eau des piscines publiques de Montréal ou encore relevé les failles méthodologiques du sondage sur le prétendu racisme des Québécois.
Pourtant, les journalistes de Quebecor sont souvent excellents, contrairement à ce que croient ceux qui les méprisent et portent le deuil d'un âge d'or du journalisme qui n'a jamais existé. Mais ces journalistes sont à la fois des professionnels qui tentent de résister aux pressions de leurs patrons et des employés obligés de s'y soumettre.
De plus, cette convergence est imposée au sein d'une entreprise de presse dont le poids est déterminant au Québec en raison de la très grande concentration de la propriété des médias. Cela permet à Quebecor d'imposer dans le débat public les enjeux qui favorisent ses tirages et ses cotes d'écoute (faits divers, criminalité, racisme, immigration, spectacles, sports, etc.) et de faire le promotion de ses intérêts d'affaires (artistes, disques, spectacles, livres, magazines, etc.). Il devient alors impossible d'échapper aux messages qui saturent le Québec.
L'enjeu réel
Pour l'instant, les questions de la qualité et de la diversité de l'information n'ont pas encore été invoquées publiquement par les parties qui s'affrontent sur la semaine de travail, la souplesse des conventions collectives, le salaire moyen des journalistes, la délocalisation des annonces classées en faveur de l'Ontario, etc.
Espérons que les enjeux journalistiques liés à la stratégie de convergence de Quebecor vont reprendre la place réelle qu'ils méritent dans le débat public. Ce lock-out va bien au-delà des conditions de travail des employés et des profits anticipés par les actionnaires. Il faudrait bien parler, un jour, du grand détournement de la mission démocratique du journalisme afin de satisfaire des intérêts d'affaires. Cela concerne la majorité des médias d'information, mais est encore plus flagrant au sein de l'empire Quebecor.
* L'auteur a travaillé comme journaliste au "Journal de Québec" de 1986 à 2000. À l'invitation du "Soleil", l'auteur analyse certains enjeux liés au lock-out décrété par Quebecor.
jeudi, septembre 20, 2007
Discours journalistique et parole ordinaire : analyse d'un rendez-vous manqué
Valérie Croissant et Annelise Touboul
Valérie Croissant enseigne à l'université Nancy 2, GRICP
Annelise Touboul enseigne à l'université Lyon 2, équipe Médias et Identités
Ce texte analyse deux types d'espaces médiatiques dans lesquels la parole des usagers est présentée : les forums des sites Internet de presse et les chroniques du médiateur de Radio France. Dans leur manière de rendre compte de la parole des usagers, ces espaces participent en fait de la délimitation du champs journalistique, et donc de l'accès à la sphère publique. La cadre évenementiel de cette analyse est le référendum français sur la constitution européenne.
(Pour en nsavoir plus, cliquer sur le titre)
Valérie Croissant enseigne à l'université Nancy 2, GRICP
Annelise Touboul enseigne à l'université Lyon 2, équipe Médias et Identités
Ce texte analyse deux types d'espaces médiatiques dans lesquels la parole des usagers est présentée : les forums des sites Internet de presse et les chroniques du médiateur de Radio France. Dans leur manière de rendre compte de la parole des usagers, ces espaces participent en fait de la délimitation du champs journalistique, et donc de l'accès à la sphère publique. La cadre évenementiel de cette analyse est le référendum français sur la constitution européenne.
(Pour en nsavoir plus, cliquer sur le titre)
jeudi, avril 19, 2007
Un peu de retenue S.V.P.
Un peu de retenue S.V.P.
Pascale Brillon
L'auteure est psychologue spécialisée en stress post-traumatique attachée à la Clinique des troubles anxieux de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal. L'auteure est docteure en psychologie et auteure des livres «Se relever d'un traumatisme» et «Comment aider les victimes souffrant de stress post-traumatique».
Une autre fusillade a eu lieu dans un milieu d'enseignement. Un autre massacre qui a fauché des vies précieuses. Depuis quelques jours, nous sommes submergés des photos de l'horreur. Mais surtout, on a publié de nombreux articles abordant les mobiles, le profil, la vie et les armes du tueur. De multiples émissions portant sur sa façon d'opérer, le trajet qu'il a emprunté, sa manière de tuer les victimes ont même été diffusées. Mais nous sommes-nous seulement questionnés sur l'impact de cette place médiatique et de ces informations sur les personnes fragiles de notre société?
Ce battage médiatique rend le tueur «intéressant». Il est à la Une. On se demande QUI il était, on se préoccupe de ses peurs, de ses rejets, de ses peines, on lui accorde (maintenant) une place immense. On tente de le comprendre. On parle de lui. Avec horreur, presque avec fascination. Il a peut-être vécu une vie minable mais il sera mort dans l'apothéose. Il a peut-être grandi entouré d'indifférence, mais tous les yeux et les médias du monde sont maintenant tournés vers ce qu'il a accompli et vers ses dernières lettres, volontés ou récriminations.
La place médiatique que nous accordons au tueur répond à notre curiosité morbide, à notre quête de sens et à notre besoin de comprendre l'événement. En misant sur cette peur que nous possédons tous, elle fait vendre. Or, pour certains êtres fragiles de notre société, pour certaines personnes en mal de reconnaissance, cette mort violente et médiatisée est non seulement vengeresse mais attirante. Et l'effet d'entraînement de cette tribune extraordinaire que représente la médiatisation ne devrait pas être minimisé.
Et le devoir journalistique?
Mais alors, qu'en est-il de la liberté de la presse? Du devoir journalistique? (...)
(Publié dans La Presse, jeudi 19 avril 2007). Cliquer sur le titre pour lire au complet
Pascale Brillon
L'auteure est psychologue spécialisée en stress post-traumatique attachée à la Clinique des troubles anxieux de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal. L'auteure est docteure en psychologie et auteure des livres «Se relever d'un traumatisme» et «Comment aider les victimes souffrant de stress post-traumatique».
Une autre fusillade a eu lieu dans un milieu d'enseignement. Un autre massacre qui a fauché des vies précieuses. Depuis quelques jours, nous sommes submergés des photos de l'horreur. Mais surtout, on a publié de nombreux articles abordant les mobiles, le profil, la vie et les armes du tueur. De multiples émissions portant sur sa façon d'opérer, le trajet qu'il a emprunté, sa manière de tuer les victimes ont même été diffusées. Mais nous sommes-nous seulement questionnés sur l'impact de cette place médiatique et de ces informations sur les personnes fragiles de notre société?
Ce battage médiatique rend le tueur «intéressant». Il est à la Une. On se demande QUI il était, on se préoccupe de ses peurs, de ses rejets, de ses peines, on lui accorde (maintenant) une place immense. On tente de le comprendre. On parle de lui. Avec horreur, presque avec fascination. Il a peut-être vécu une vie minable mais il sera mort dans l'apothéose. Il a peut-être grandi entouré d'indifférence, mais tous les yeux et les médias du monde sont maintenant tournés vers ce qu'il a accompli et vers ses dernières lettres, volontés ou récriminations.
La place médiatique que nous accordons au tueur répond à notre curiosité morbide, à notre quête de sens et à notre besoin de comprendre l'événement. En misant sur cette peur que nous possédons tous, elle fait vendre. Or, pour certains êtres fragiles de notre société, pour certaines personnes en mal de reconnaissance, cette mort violente et médiatisée est non seulement vengeresse mais attirante. Et l'effet d'entraînement de cette tribune extraordinaire que représente la médiatisation ne devrait pas être minimisé.
Et le devoir journalistique?
Mais alors, qu'en est-il de la liberté de la presse? Du devoir journalistique? (...)
(Publié dans La Presse, jeudi 19 avril 2007). Cliquer sur le titre pour lire au complet
lundi, mars 12, 2007
L'idéal journalistique : comment des prescripteurs définissent le « bon » message médiatique.
(Cahiers du journalisme, automne 2006)
Depuis le début des années 1960, les journalistes québécois ont développé un vaste argumentaire pour définir et affirmer leur mission. Souvent considérés comme des « ratés » n’ayant pu accéder à quelque noble profession, on peut voir dans le militantisme qui a marqué les décennies 1960 et 1970 un travail de légitimation professionnelle et de valorisation sociale de la part des journalistes. Ces derniers ont abondamment insisté pour se démarquer de la mission commerciale des entreprises de presse qui les emploient, au nom du droit du public à l’information, condition nécessaire à la qualité de la vie démocratique selon eux.
Cette rhétorique a été reprise et soutenue par bon nombre d’acteurs sociaux extérieurs à la profession qui en ont fait tantôt le fondement de leur défense du journalisme face à des menaces appréhendées (concentration de la propriété, convergence des médias, etc.), tantôt le fondement des rappels à l’ordre adressés aux journalistes, lorsque ces derniers s’engageaient dans des pratiques jugées non conformes ou déviantes aux normes reconnues (conflit d’intérêts, information spectacle, manque de rigueur, etc.).
Depuis le début des années 1960 surtout, le journalisme québécois s’est donné un système normatif explicite, à l’image de ce qui existe dans son environnement nord-américain, c’est-à-dire anglo-saxon.
(Pour en lire davantage, cliquer sur le titre)
Depuis le début des années 1960, les journalistes québécois ont développé un vaste argumentaire pour définir et affirmer leur mission. Souvent considérés comme des « ratés » n’ayant pu accéder à quelque noble profession, on peut voir dans le militantisme qui a marqué les décennies 1960 et 1970 un travail de légitimation professionnelle et de valorisation sociale de la part des journalistes. Ces derniers ont abondamment insisté pour se démarquer de la mission commerciale des entreprises de presse qui les emploient, au nom du droit du public à l’information, condition nécessaire à la qualité de la vie démocratique selon eux.
Cette rhétorique a été reprise et soutenue par bon nombre d’acteurs sociaux extérieurs à la profession qui en ont fait tantôt le fondement de leur défense du journalisme face à des menaces appréhendées (concentration de la propriété, convergence des médias, etc.), tantôt le fondement des rappels à l’ordre adressés aux journalistes, lorsque ces derniers s’engageaient dans des pratiques jugées non conformes ou déviantes aux normes reconnues (conflit d’intérêts, information spectacle, manque de rigueur, etc.).
Depuis le début des années 1960 surtout, le journalisme québécois s’est donné un système normatif explicite, à l’image de ce qui existe dans son environnement nord-américain, c’est-à-dire anglo-saxon.
(Pour en lire davantage, cliquer sur le titre)
dimanche, février 25, 2007
Petit guide médiatique pour électeur sérieux
Par Marc-François Bernier
Coordonnateur du programme de journalisme
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca
Publié dans Le Droit, le 2 mars 2007
Une campagne électorale, c’est l’emballement des machines politiques et médiatiques qui carburent à la stratégie afin de tirer profit de certaines faiblesses des électeurs que nous sommes, qui préférons souvent être séduits et divertis plutôt que rigoureusement et sérieusement informés des enjeux dont dépendent notre avenir.
Pour ceux qui prennent encore au sérieux l’exercice électoral et qui croient que les journalistes ont un rôle important d’information des citoyens, la présente campagne électorale risque encore de s’avérer décevante. Toute campagne implique trois groupes d’acteurs : les candidats (et leur entourage), les journalistes et le public. Malheureusement, des recherches et plusieurs critiques soutiennent que les candidats et les journalistes sont tellement obsédés les uns par les autres qu’ils en oublient souvent le public. Il est donc justifié d’avoir les médias à l’œil, un exercice critique peu coutumier au Québec.
Pour débuter ce petit guide, voici comment les médias devraient agir afin de forcer les acteurs politiques à respecter le droit des électeurs à des débats intelligents, honnêtes et substantiels.
Leur premier défi sera de ne pas être les complices des attaques vicieuses et mesquines des uns et des autres. En refusant de jouer ce jeu, ils forceront les candidats à trouver de meilleures façons de faire parler d’eux.
Un autre défi sera de servir constamment le droit du public à une information de qualité, en forçant les candidats et leurs stratèges à démontrer la véracité de leurs affirmations et le réalisme de leurs engagements. Ce travail critique pourra se substituer à la diffusion des sarcasmes, de phrases assassines et des attaques personnelles des adversaires politiques qui partagent pourtant le même intérêt à ne pas justifier leurs propres affirmations et engagements.
Toujours dans l’esprit du service public, on devrait empêcher les acteurs politiques de nous intoxiquer impunément avec des déclarations faites sous le couvert de l’anonymat, les sources anonymes étant de puissants vecteurs de désinformation. À ne pas oublier que les organisations politiques essaient d’influencer, sinon de manipuler l’opinion publique par le biais des médias et que bien des journalistes résistent peu aux leurres des scoops vite démentis ou récupérés publiquement par les mêmes qui les ont discrètement glissés à l’oreille du reporter.
La rigueur intellectuelle devrait convaincre les journalistes de ne pas diffuser des résultats de sondages aux méthodologies douteuses, tandis que le souci des débats substantiels devrait limiter le nombre de sondages sur les intentions de vote. Ces sondages mettent certes du piquant dans la course et de l’action dans les reportages, mais ils sont faibles en octane démocratique. Il faut à ce chapitre saluer la décision de la Société Radio-Canada de ne pas commander de sondages sur les intentions de vote (il y en aura déjà beaucoup d’autres de toute façon), afin de se concentrer sur des débats de fond.
D’autre part, les médias devraient documenter des enjeux importants pour les citoyens en se fiant à des sources compétentes et neutres. Cela est encore plus pertinent pour les chaînes d’information continue, où on oblige trop souvent les journalistes à remplir du temps d’antenne avec des propos répétitifs, des approximations et des affirmations douteuses parce qu’on ne leur donne pas le temps de tout vérifier avant de passer en ondes.
En matière de diversité, il serait apprécié que les médias, surtout les médias électroniques, soient plus imaginatifs dans leur choix d’invités pour nous présenter des points de vue différents, marginaux, voire provocateurs. De même, on souhaite qu’ils nous épargnent l’omniprésence de pseudo experts en tout et en rien dont on nous cache trop souvent les accointances partisanes.
La liste pourrait s’allonger, mais la commande est déjà très ambitieuse. Certains, désabusés ou plus lucides peut-être, diront trop ambitieuse.
Indices de méfiance
Pour compléter ce modeste guide médiatique de l’électeur sérieux, voici quelques indices qui devraient nous inciter à se méfier car l’intérêt médiatique (celui des médias, celui des journalistes, etc.) peut facilement supplanter l’intérêt public.
Il y a lieu de se méfier quand un journaliste de la télévision ou de la radio est plus intéressé par ses jeux de mots que par la substance de ses reportages qui ne nous disent rien sur les engagements des candidats et leurs raisons de les proposer aux électeurs. Et quand un journaliste, surtout de la presse écrite, rapporte les propos de sources anonymes, sachons que, le plus souvent, il se laisse utiliser par ceux qui veulent manipuler l’opinion publique pour en tirer un meilleur profit partisan.
De même quand, au terme d’entrevue télévisée ou radiophonique, nous avons l’impression d’en savoir davantage sur l’opinion du journaliste que sur celle de son invité, il y a là un sérieux indice de l’intention non pas de nous informer, mais de nous persuader.
Par ailleurs, nous devons avoir le sage réflexe de n’accorder aucune crédibilité au journaliste qui passe quelques heures dans un comté, mais prétend néanmoins nous dire ce qu’est vraiment l’allure de la campagne locale. Le plus souvent, cela repose à la fois sur une méconnaissance des lieux et sur la force de persuasion de certains organisateurs politiques.
Bien entendu, nous avons tous nos biais partisans et nos préférences. Cela influence grandement le regard critique que nous posons sur le travail des journalistes et la couverture médiatique quotidienne. Cela nous incite parfois à nous exposer avec complaisance et à répétition aux messages qui nous plaisent et à rejeter trop facilement ceux qui nous choquent. S’informer ne doit pas être un comportement d’auto persuasion. Au contraire, c’est faire face aux faits qui ébranlent nos croyances et nous déstabilisent.
Il y a donc lieu, finalement, de se méfier même des convictions que nous possédons, car elles nous possèdent aussi au point de contaminer notre bon jugement, comme l’a écrit le sociologue français Edgar Morin.
Coordonnateur du programme de journalisme
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca
Publié dans Le Droit, le 2 mars 2007
Une campagne électorale, c’est l’emballement des machines politiques et médiatiques qui carburent à la stratégie afin de tirer profit de certaines faiblesses des électeurs que nous sommes, qui préférons souvent être séduits et divertis plutôt que rigoureusement et sérieusement informés des enjeux dont dépendent notre avenir.
Pour ceux qui prennent encore au sérieux l’exercice électoral et qui croient que les journalistes ont un rôle important d’information des citoyens, la présente campagne électorale risque encore de s’avérer décevante. Toute campagne implique trois groupes d’acteurs : les candidats (et leur entourage), les journalistes et le public. Malheureusement, des recherches et plusieurs critiques soutiennent que les candidats et les journalistes sont tellement obsédés les uns par les autres qu’ils en oublient souvent le public. Il est donc justifié d’avoir les médias à l’œil, un exercice critique peu coutumier au Québec.
Pour débuter ce petit guide, voici comment les médias devraient agir afin de forcer les acteurs politiques à respecter le droit des électeurs à des débats intelligents, honnêtes et substantiels.
Leur premier défi sera de ne pas être les complices des attaques vicieuses et mesquines des uns et des autres. En refusant de jouer ce jeu, ils forceront les candidats à trouver de meilleures façons de faire parler d’eux.
Un autre défi sera de servir constamment le droit du public à une information de qualité, en forçant les candidats et leurs stratèges à démontrer la véracité de leurs affirmations et le réalisme de leurs engagements. Ce travail critique pourra se substituer à la diffusion des sarcasmes, de phrases assassines et des attaques personnelles des adversaires politiques qui partagent pourtant le même intérêt à ne pas justifier leurs propres affirmations et engagements.
Toujours dans l’esprit du service public, on devrait empêcher les acteurs politiques de nous intoxiquer impunément avec des déclarations faites sous le couvert de l’anonymat, les sources anonymes étant de puissants vecteurs de désinformation. À ne pas oublier que les organisations politiques essaient d’influencer, sinon de manipuler l’opinion publique par le biais des médias et que bien des journalistes résistent peu aux leurres des scoops vite démentis ou récupérés publiquement par les mêmes qui les ont discrètement glissés à l’oreille du reporter.
La rigueur intellectuelle devrait convaincre les journalistes de ne pas diffuser des résultats de sondages aux méthodologies douteuses, tandis que le souci des débats substantiels devrait limiter le nombre de sondages sur les intentions de vote. Ces sondages mettent certes du piquant dans la course et de l’action dans les reportages, mais ils sont faibles en octane démocratique. Il faut à ce chapitre saluer la décision de la Société Radio-Canada de ne pas commander de sondages sur les intentions de vote (il y en aura déjà beaucoup d’autres de toute façon), afin de se concentrer sur des débats de fond.
D’autre part, les médias devraient documenter des enjeux importants pour les citoyens en se fiant à des sources compétentes et neutres. Cela est encore plus pertinent pour les chaînes d’information continue, où on oblige trop souvent les journalistes à remplir du temps d’antenne avec des propos répétitifs, des approximations et des affirmations douteuses parce qu’on ne leur donne pas le temps de tout vérifier avant de passer en ondes.
En matière de diversité, il serait apprécié que les médias, surtout les médias électroniques, soient plus imaginatifs dans leur choix d’invités pour nous présenter des points de vue différents, marginaux, voire provocateurs. De même, on souhaite qu’ils nous épargnent l’omniprésence de pseudo experts en tout et en rien dont on nous cache trop souvent les accointances partisanes.
La liste pourrait s’allonger, mais la commande est déjà très ambitieuse. Certains, désabusés ou plus lucides peut-être, diront trop ambitieuse.
Indices de méfiance
Pour compléter ce modeste guide médiatique de l’électeur sérieux, voici quelques indices qui devraient nous inciter à se méfier car l’intérêt médiatique (celui des médias, celui des journalistes, etc.) peut facilement supplanter l’intérêt public.
Il y a lieu de se méfier quand un journaliste de la télévision ou de la radio est plus intéressé par ses jeux de mots que par la substance de ses reportages qui ne nous disent rien sur les engagements des candidats et leurs raisons de les proposer aux électeurs. Et quand un journaliste, surtout de la presse écrite, rapporte les propos de sources anonymes, sachons que, le plus souvent, il se laisse utiliser par ceux qui veulent manipuler l’opinion publique pour en tirer un meilleur profit partisan.
De même quand, au terme d’entrevue télévisée ou radiophonique, nous avons l’impression d’en savoir davantage sur l’opinion du journaliste que sur celle de son invité, il y a là un sérieux indice de l’intention non pas de nous informer, mais de nous persuader.
Par ailleurs, nous devons avoir le sage réflexe de n’accorder aucune crédibilité au journaliste qui passe quelques heures dans un comté, mais prétend néanmoins nous dire ce qu’est vraiment l’allure de la campagne locale. Le plus souvent, cela repose à la fois sur une méconnaissance des lieux et sur la force de persuasion de certains organisateurs politiques.
Bien entendu, nous avons tous nos biais partisans et nos préférences. Cela influence grandement le regard critique que nous posons sur le travail des journalistes et la couverture médiatique quotidienne. Cela nous incite parfois à nous exposer avec complaisance et à répétition aux messages qui nous plaisent et à rejeter trop facilement ceux qui nous choquent. S’informer ne doit pas être un comportement d’auto persuasion. Au contraire, c’est faire face aux faits qui ébranlent nos croyances et nous déstabilisent.
Il y a donc lieu, finalement, de se méfier même des convictions que nous possédons, car elles nous possèdent aussi au point de contaminer notre bon jugement, comme l’a écrit le sociologue français Edgar Morin.
vendredi, février 09, 2007
Le cas Drainville : Au-delà de l’apparence de conflit d’intérêts, un manque de prudence et de réflexion éthique
Marc-François Bernier (Ph.D.)
Coordonnateur du programme de journalisme
Université d'Ottawa
La mutation subite et inattendue de Bernard Drainville, qui se métamorphose de chef du bureau politique de Radio-Canada, à l’Assemblée nationale du Québec, en candidat du Parti québécois, ramène une fois de plus sur la place publique la fameuse question des conflits d’intérêts et, surtout, de l’apparence de conflit d’intérêts.
Ce cas n’est pas le premier. L’histoire politique du Canada et du Québec est jalonnée de journalistes devenus politiciens, et on voit de plus en plus de politiciens devenir journalistes. Ces individus, hommes et femmes, exercent leur droit démocratique et constitutionnel.
Mais cela peut soulever des questions d’éthique professionnelle et le fait d’avoir de tels questionnements plaide pour une analyse sérieuse des faits et des principes en jeu, et non à des procès d’intention.
Les normes journalistiques sont claires. Les journalistes doivent éviter les situations de conflit d’intérêts et même les apparences de conflit d’intérêts car cela nuit à leur crédibilité et met en cause l’intégrité de l’information. Cette intégrité est un élément essentiel de la qualité de l’information, avec la rigueur, l’exactitude, l’équité, la vérité et l’intérêt public. Les conflits d’intérêts, ce sont avant tout des conflits de loyauté.
Le journaliste doit être loyal envers le public en lui diffusant une information de qualité, envers son employeur en respectant le contrat qui les lie, et envers lui-même en respectant sa conscience personnelle et sa dignité. Le conflit, comme l’apparence de conflit, intervient quand un journaliste décide de privilégier, ou semble privilégier un type de loyauté au détriment des autres. Dans le cas présent, il y a apparence que le journaliste aurait pu privilégier ses intérêts personnels et ceux de son futur chef politique au détriment du droit du public à une information de qualité.
Une telle apparence invite à l’analyse de la situation, mais l’analyse sérieuse et équitable ne peut se limiter à cette apparence, elle doit aller au-delà et tenir compte des faits allégués.
Si l’on en croit, le principal intéressé, il a reçu une offre, a aussitôt décidé de se retirer des ondes le temps de sa réflexion, a rejeté l’offre en l’annonçant personnellement au chef André Boisclair et a repris pleinement son statut de journaliste dès le samedi. À ce moment, il ne savait pas que, quelques jours plus tard, soit le mardi, il allait recevoir une autre offre qu’il accepterait. Au moment de son entrevue avec le chef du Parti québécois, André Boisclair, entrevue enregistrée le samedi et diffusée le dimanche, il n’était plus en réflexion et ne savait pas qu’on allait lui revenir avec une nouvelle offre. Dans son esprit, il était redevenu un journaliste pour les semaines et les mois à venir.
Aucun principe éthique, aucune règle déontologie ne prescrivait au journaliste Drainville de se retirer des ondes à la suite de son refus, pour quelque période que ce soit.
Il aurait cependant pu le faire, par simple prudence, en sachant que l’offre rejetée pouvait devenir publique par le biais des fuites calculées, des sources anonymes mal intentionnées et d’une concurrence médiatique parfois douteuse. Il aurait pu en parler à son employeur qui aurait alors eu à prendre certaines décisions à cet effet, avec ce que cela comporte de risques pour la suite de sa carrière puisqu’on ne sait jamais comment vont réagir les responsables de la Société d’État dans de tels cas. Encore là, aucune règle ferme n’existe à ce sujet. Le tout est question de prudence, de jugement personnel, sinon de calcul avec les risques de confusion et d’erreurs que cela comporte.
Le fait de ne pas avoir suivi ce scénario idéal n’est pas pour autant une faute professionnelle.
Toutefois, puisque la première offre lui serait parvenue par l’intermédiaire de Jacques Parizeau, le journaliste aurait dû prendre le même chemin pour signifier son refus plutôt que de s’adresser personnellement au chef du Parti québécois. En effet, à titre de chef du bureau politique à Québec, le journaliste Drainville n’avait pas à s’adresser personnellement au chef de l’opposition pour décliner une offre partisane. L’ayant cependant fait, il aurait dû laisser un de ses collègues mener l’entrevue du lendemain avec M. Boisclair. Cela aurait considérablement atténué les apparences de conflit d’intérêts.
Par ailleurs, si on a une conception orthodoxe et hyper exigeante de la déontologie, on peut être tenté de dire que le journaliste Drainville aurait dû cesser toute activité journalistique aussitôt qu’il a été approché par une formation politique. Cet arrêt pouvant durer une période indéterminée, allant de quelques semaines jusqu’à six mois a même suggéré un journaliste lors de la conférence de presse de Drainville, jeudi.
Un tel scénario serait dangereux car les stratèges politiques pourraient y recourir afin de se débarrasser de journalistes qu’ils jugent trop critiques en leur faisant de fausses propositions qui auraient pour conséquence automatique « d’éliminer » un journaliste intègre. Il faut aussi tenir compte du contexte politique québécois où la date des élections est choisie par le Premier ministre en poste, ce qui réduit de beaucoup les possibilités de prévoir à long terme la transition du journalisme à la politique.
En éthique appliquée, un test important est celui du test de la publicité. Il aide à identifier des situations potentiellement compromettantes. Concrètement, ce test consiste à se demander si on sera capable de défendre publiquement nos décisions, nos gestes, nos paroles. Si on en arrive à la conclusion que la décision que l’on s’apprête à faire ne sera pas défendable sur la place publique, et qu’elle doit donc demeurer secrète, cela incite à la modifier.
Du reste, tous les membres de la Tribune de la presse peuvent-ils affirmer n’avoir jamais reçu des offres plus ou moins formelles pour se joindre à un parti politique comme candidat ou à titre de conseiller ? Ce que certains semblent exiger du journaliste Drainville, sont-ils en mesure de se l’appliquer à eux-mêmes, comme le voudrait le principe éthique de la règle d’or qui se base sur la réciprocité ? Se sont-ils retirés temporairement de la couverture politique pendant et après leur période de réflexion ? Cette même question se pose dans d’autres secteurs d’information que sont l’économie, les sports, le spectacle, etc.
Il faut rappeler que les journalistes politiques sont toujours en étroite relation avec leurs sources politiques. Certains jouent au hockey ensemble, d’autres socialisent les soirs et fins de semaine, quelques-uns ont même des aventures sentimentales avec des élus ou avec des membres de leur personnel politique, d’autres jouent au conseiller politique ou acceptent des confidences personnelles. Tout cela se fait à l’abri du regard du public et en dépit des nombreuses critiques qui ont maintes fois dénoncé cette proximité.
La réaction de bon nombre de journalistes face au journaliste Drainville est à la fois rassurante et paradoxale. Elle rassure car on peut y déceler un souci réel du respect des principes éthiques et des règles déontologiques qui fondent la légitimité sociale et la crédibilité du journalisme.
Paradoxale, car on peut la mettre en comparaison avec la couverture généralement complaisante des même médias face à la nomination de la journaliste Michaëlle Jean, dans les premiers jours de août 2005. Dans les jours qui ont précédé l’annonce de sa nomination, alors qu’elle réfléchissait vraisemblablement à l’offre du Premier ministre Paul Martin et qu’elle l’avait peut-être même déjà acceptée, elle était encore lectrice du Téléjournal de Radio-Canada.
Les mêmes principes d’intégrité professionnelle sont en jeu, même si le cas Drainville est plus flagrant en raison de son travail de journaliste de terrain, qui côtoyait quotidiennement les élus et devait nous informer de façon intègre à leur sujet, alors que Mme Jean faisait ce que certains sociologues nomment du journalisme « assis ». Ceci étant dit, les deux cas ont des similarités, si bien qu’on a l’impression d’assister à une indignation sélective de la part de certains.
Quant à la réaction des adversaires politiques, on peut certes y voir l’œuvre d’une grande surprise et d’un sentiment de trahison ou de déloyauté de la part du journaliste Drainville. Mais il faut aussi être réaliste et y voir une stratégie de communication politique normale qui consiste à attaquer le nouvel adversaire.
Finalement, analyser le cas Drainville est un peu risqué car, comme dans toutes les analyses de cas, les faits sont déterminants. Et, pour l’instant, la seule source qui puisse nous informer au sujet des faits demeure le principal intéressé.
Coordonnateur du programme de journalisme
Université d'Ottawa
La mutation subite et inattendue de Bernard Drainville, qui se métamorphose de chef du bureau politique de Radio-Canada, à l’Assemblée nationale du Québec, en candidat du Parti québécois, ramène une fois de plus sur la place publique la fameuse question des conflits d’intérêts et, surtout, de l’apparence de conflit d’intérêts.
Ce cas n’est pas le premier. L’histoire politique du Canada et du Québec est jalonnée de journalistes devenus politiciens, et on voit de plus en plus de politiciens devenir journalistes. Ces individus, hommes et femmes, exercent leur droit démocratique et constitutionnel.
Mais cela peut soulever des questions d’éthique professionnelle et le fait d’avoir de tels questionnements plaide pour une analyse sérieuse des faits et des principes en jeu, et non à des procès d’intention.
Les normes journalistiques sont claires. Les journalistes doivent éviter les situations de conflit d’intérêts et même les apparences de conflit d’intérêts car cela nuit à leur crédibilité et met en cause l’intégrité de l’information. Cette intégrité est un élément essentiel de la qualité de l’information, avec la rigueur, l’exactitude, l’équité, la vérité et l’intérêt public. Les conflits d’intérêts, ce sont avant tout des conflits de loyauté.
Le journaliste doit être loyal envers le public en lui diffusant une information de qualité, envers son employeur en respectant le contrat qui les lie, et envers lui-même en respectant sa conscience personnelle et sa dignité. Le conflit, comme l’apparence de conflit, intervient quand un journaliste décide de privilégier, ou semble privilégier un type de loyauté au détriment des autres. Dans le cas présent, il y a apparence que le journaliste aurait pu privilégier ses intérêts personnels et ceux de son futur chef politique au détriment du droit du public à une information de qualité.
Une telle apparence invite à l’analyse de la situation, mais l’analyse sérieuse et équitable ne peut se limiter à cette apparence, elle doit aller au-delà et tenir compte des faits allégués.
Si l’on en croit, le principal intéressé, il a reçu une offre, a aussitôt décidé de se retirer des ondes le temps de sa réflexion, a rejeté l’offre en l’annonçant personnellement au chef André Boisclair et a repris pleinement son statut de journaliste dès le samedi. À ce moment, il ne savait pas que, quelques jours plus tard, soit le mardi, il allait recevoir une autre offre qu’il accepterait. Au moment de son entrevue avec le chef du Parti québécois, André Boisclair, entrevue enregistrée le samedi et diffusée le dimanche, il n’était plus en réflexion et ne savait pas qu’on allait lui revenir avec une nouvelle offre. Dans son esprit, il était redevenu un journaliste pour les semaines et les mois à venir.
Aucun principe éthique, aucune règle déontologie ne prescrivait au journaliste Drainville de se retirer des ondes à la suite de son refus, pour quelque période que ce soit.
Il aurait cependant pu le faire, par simple prudence, en sachant que l’offre rejetée pouvait devenir publique par le biais des fuites calculées, des sources anonymes mal intentionnées et d’une concurrence médiatique parfois douteuse. Il aurait pu en parler à son employeur qui aurait alors eu à prendre certaines décisions à cet effet, avec ce que cela comporte de risques pour la suite de sa carrière puisqu’on ne sait jamais comment vont réagir les responsables de la Société d’État dans de tels cas. Encore là, aucune règle ferme n’existe à ce sujet. Le tout est question de prudence, de jugement personnel, sinon de calcul avec les risques de confusion et d’erreurs que cela comporte.
Le fait de ne pas avoir suivi ce scénario idéal n’est pas pour autant une faute professionnelle.
Toutefois, puisque la première offre lui serait parvenue par l’intermédiaire de Jacques Parizeau, le journaliste aurait dû prendre le même chemin pour signifier son refus plutôt que de s’adresser personnellement au chef du Parti québécois. En effet, à titre de chef du bureau politique à Québec, le journaliste Drainville n’avait pas à s’adresser personnellement au chef de l’opposition pour décliner une offre partisane. L’ayant cependant fait, il aurait dû laisser un de ses collègues mener l’entrevue du lendemain avec M. Boisclair. Cela aurait considérablement atténué les apparences de conflit d’intérêts.
Par ailleurs, si on a une conception orthodoxe et hyper exigeante de la déontologie, on peut être tenté de dire que le journaliste Drainville aurait dû cesser toute activité journalistique aussitôt qu’il a été approché par une formation politique. Cet arrêt pouvant durer une période indéterminée, allant de quelques semaines jusqu’à six mois a même suggéré un journaliste lors de la conférence de presse de Drainville, jeudi.
Un tel scénario serait dangereux car les stratèges politiques pourraient y recourir afin de se débarrasser de journalistes qu’ils jugent trop critiques en leur faisant de fausses propositions qui auraient pour conséquence automatique « d’éliminer » un journaliste intègre. Il faut aussi tenir compte du contexte politique québécois où la date des élections est choisie par le Premier ministre en poste, ce qui réduit de beaucoup les possibilités de prévoir à long terme la transition du journalisme à la politique.
En éthique appliquée, un test important est celui du test de la publicité. Il aide à identifier des situations potentiellement compromettantes. Concrètement, ce test consiste à se demander si on sera capable de défendre publiquement nos décisions, nos gestes, nos paroles. Si on en arrive à la conclusion que la décision que l’on s’apprête à faire ne sera pas défendable sur la place publique, et qu’elle doit donc demeurer secrète, cela incite à la modifier.
Du reste, tous les membres de la Tribune de la presse peuvent-ils affirmer n’avoir jamais reçu des offres plus ou moins formelles pour se joindre à un parti politique comme candidat ou à titre de conseiller ? Ce que certains semblent exiger du journaliste Drainville, sont-ils en mesure de se l’appliquer à eux-mêmes, comme le voudrait le principe éthique de la règle d’or qui se base sur la réciprocité ? Se sont-ils retirés temporairement de la couverture politique pendant et après leur période de réflexion ? Cette même question se pose dans d’autres secteurs d’information que sont l’économie, les sports, le spectacle, etc.
Il faut rappeler que les journalistes politiques sont toujours en étroite relation avec leurs sources politiques. Certains jouent au hockey ensemble, d’autres socialisent les soirs et fins de semaine, quelques-uns ont même des aventures sentimentales avec des élus ou avec des membres de leur personnel politique, d’autres jouent au conseiller politique ou acceptent des confidences personnelles. Tout cela se fait à l’abri du regard du public et en dépit des nombreuses critiques qui ont maintes fois dénoncé cette proximité.
La réaction de bon nombre de journalistes face au journaliste Drainville est à la fois rassurante et paradoxale. Elle rassure car on peut y déceler un souci réel du respect des principes éthiques et des règles déontologiques qui fondent la légitimité sociale et la crédibilité du journalisme.
Paradoxale, car on peut la mettre en comparaison avec la couverture généralement complaisante des même médias face à la nomination de la journaliste Michaëlle Jean, dans les premiers jours de août 2005. Dans les jours qui ont précédé l’annonce de sa nomination, alors qu’elle réfléchissait vraisemblablement à l’offre du Premier ministre Paul Martin et qu’elle l’avait peut-être même déjà acceptée, elle était encore lectrice du Téléjournal de Radio-Canada.
Les mêmes principes d’intégrité professionnelle sont en jeu, même si le cas Drainville est plus flagrant en raison de son travail de journaliste de terrain, qui côtoyait quotidiennement les élus et devait nous informer de façon intègre à leur sujet, alors que Mme Jean faisait ce que certains sociologues nomment du journalisme « assis ». Ceci étant dit, les deux cas ont des similarités, si bien qu’on a l’impression d’assister à une indignation sélective de la part de certains.
Quant à la réaction des adversaires politiques, on peut certes y voir l’œuvre d’une grande surprise et d’un sentiment de trahison ou de déloyauté de la part du journaliste Drainville. Mais il faut aussi être réaliste et y voir une stratégie de communication politique normale qui consiste à attaquer le nouvel adversaire.
Finalement, analyser le cas Drainville est un peu risqué car, comme dans toutes les analyses de cas, les faits sont déterminants. Et, pour l’instant, la seule source qui puisse nous informer au sujet des faits demeure le principal intéressé.
dimanche, février 04, 2007
La fonction et le rôle d’Ombudsman au Brésil et en France
Différents médiateurs existent dans le secteur des médias que ce soit en presse, en radiotélévision ou pour l’Internet. L'idée commune veut que ces médiateurs soient tous plus ou moins héritiers de traditions nord-américaines et scandinaves de l’Ombudsman. L’Hebdo du Médiateur sur France Télévisions depuis 1998 en France et la médiation de la presse au Folha de S. Paulo, depuis 1989 en Brésil en sont deux exemples distincts.
En France, la médiation de la rédaction de France 2 s'exerce à travers une émission, tous les samedis après le journal télévisé de la mi-journée. Ce programme autoréflexif donne la parole aux téléspectateurs venant exposer leurs griefs vis-à-vis de l'information de la chaîne et publicise ainsi une réflexion sur la responsabilité des journalistes et/ou du message télévisuel. Il s’agit donc de créer un espace de dialogue entre journalistes et téléspectateurs. Au Brésil, au Folha de S. Paulo, la fonction d’ombudsman prend la forme d’une représentation du lecteur au sein de la rédaction, par le biais d’une chronique hebdomadaire, publiée dans l’édition du dimanche. L’ombudsman est proposé comme une épreuve publique du projet éditorial implanté par le journal, un différenciateur de la concurrence et un critique des médias. Cet article propose, à travers la comparaison des cas français et brésilien, d’analyser deux conceptions de la médiation dans deux médias différents.
En effet, si ces créations se sont inspirées de l'exemple suédois et nord-américain, nous proposons ici un éclairage mettant en avant les conditions spécifiques d’émergence de ces deux médiateurs ; conditions particulières qui ont abouti à donner un rôle particulier et un statut différent aux deux médiateurs. Il s’agit donc à travers une dimension comparative internationale de démontrer la pluralité des Ombudsmen et la prégnance des contextes locaux et des cultures sur cette fonction que l’on a trop tendance à penser comme universelle.
(cliquer sur le titre de l'article pour en lire davantage)
En France, la médiation de la rédaction de France 2 s'exerce à travers une émission, tous les samedis après le journal télévisé de la mi-journée. Ce programme autoréflexif donne la parole aux téléspectateurs venant exposer leurs griefs vis-à-vis de l'information de la chaîne et publicise ainsi une réflexion sur la responsabilité des journalistes et/ou du message télévisuel. Il s’agit donc de créer un espace de dialogue entre journalistes et téléspectateurs. Au Brésil, au Folha de S. Paulo, la fonction d’ombudsman prend la forme d’une représentation du lecteur au sein de la rédaction, par le biais d’une chronique hebdomadaire, publiée dans l’édition du dimanche. L’ombudsman est proposé comme une épreuve publique du projet éditorial implanté par le journal, un différenciateur de la concurrence et un critique des médias. Cet article propose, à travers la comparaison des cas français et brésilien, d’analyser deux conceptions de la médiation dans deux médias différents.
En effet, si ces créations se sont inspirées de l'exemple suédois et nord-américain, nous proposons ici un éclairage mettant en avant les conditions spécifiques d’émergence de ces deux médiateurs ; conditions particulières qui ont abouti à donner un rôle particulier et un statut différent aux deux médiateurs. Il s’agit donc à travers une dimension comparative internationale de démontrer la pluralité des Ombudsmen et la prégnance des contextes locaux et des cultures sur cette fonction que l’on a trop tendance à penser comme universelle.
(cliquer sur le titre de l'article pour en lire davantage)
mardi, janvier 23, 2007
Les nouveaux mercenaires de l'information
Les nouveaux mercenaires de l’information
Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur agrégé
Coordonnateur du programme de journalisme
Université d'Ottawa
Texte publié dans Le Devoir, lundi 22 janvier 2007.
Une des leçons qu’il faut retenir du débat confus entre accommodements raisonnables et racisme qu’a volontairement allumé l’empire Quebecor et son sondeur de prédilection Léger Marketing, c’est que les journalistes et commentateurs patentés de Quebecor se comportent de plus en plus comme des mercenaires incapables de critiquer leurs égarements.
Il faut avoir lu l’ensemble des textes consacrés aux différentes questions de ce sondage pour constater qu’en aucun temps les nombreux journalistes affiliés à Quebecor n’ont songé à remettre réellement en question la définition même du mot « racisme » que le sondeur a librement utilisé.
Il y avait pourtant beaucoup à dire tant sur les définitions retenues (on confond racisme et inconfort face aux autres cultures notamment) que sur la répartition des réponses et la tournure générale des questions. Ces imperfections ont miné la validité de l’exercice au point où toute interprétation devenait dénuée de fondement.
Réaliser un sondage scientifique en suivant toutes les règles de l’art n’aurait pas coûté plus cher à l’empire Quebecor. Il aurait cependant créé moins de remous et réduit considérablement les retombées commerciales et médiatiques de l’exercice car les résultats, probablement plus nuancés, auraient été moins facilement exploitables à l’écran et sur papier.
Devant le silence des nouveaux mercenaires de l’information et de l’opinion tout dévoués à la cause de leur employeur, les critiques sont venues de l’extérieur. On a même vu des textes dans Le Journal de Montréal pour attaquer ces critiques. En somme, hors de Quebecor point de salut ! Pour paraphraser un thème déjà débattu par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, les médias sont-ils les nouvelles Églises et leurs journalistes les nouveaux curés ?
Ce dernier épisode s’ajoute à bien d’autres, dont celui des fameuses analyses de l’eau des piscines publiques de l’été 2006. Déjà, les journalistes de Quebecor avaient réprimé tout esprit critique afin de ne pas nuire à l’impact médiatique et commercial de ces stratégies de marketing où on invente le scoop, à défaut de le découvrir au terme d’une enquête au-dessus de tout soupçon.
Pour l’observateur des médias, ce comportement de groupe est troublant. Il faut en effet s’inquiéter quand ceux qui ont choisi de faire un métier reposant avant tout sur la liberté d’expression, et qui nous psalmodient l’évangile de la diversité de l’information, acceptent de suivre aveuglément les mots d’ordre de leur employeur. Comment est-il possible que des dizaines de gens reconnus pour leur franc-parler et se disant jaloux de leur liberté de critiquer puissent ainsi chanter à l’unisson la même partition sans interroger ceux qui manient la baguette ?
Il faut par ailleurs reconnaître que les motivations des concurrents doivent aussi être questionnées quand ils critiquent les initiatives de Quebecor. D’une certaine façon, cela rend la situation encore plus inquiétante. Sommes-nous en voie de nous retrouver dans un système médiatique où chacun embrigade ses journalistes et collaborateurs afin d’attaquer et affaiblir le concurrent, imposant du même coup un esprit de clan typique des groupes idéologiques ?
Une telle possibilité est à la fois incompatible avec la liberté d’expression des individus et menace gravement l’intégrité professionnelle des journalistes. Comment prendre au sérieux leurs revendications en matière de liberté de presse et de droit du public à l’information quand eux-mêmes sont en quelque sorte complices d’une forme de censure ou se complaisent dans des conflits d’intérêts systémiques ?
Pour ceux qui se sont inquiétés des possibles excès de la concentration et de la convergence des médias d’information, de tels épisodes n’ont rien de rassurant car ils démontrent le pouvoir réel que les conglomérats médiatiques ont d’influencer les débats publics en fonction de leurs intérêts corporatistes. On peut penser que l’intérêt médiatique s’impose face au déclin du principe qui consiste à œuvrer pour l’intérêt public.
Il faut craindre que la situation ne favorise une escalade de conflits entre mercenaires des grands groupes de presse du Québec où chaque journaliste et commentateur aurait l’obligation de suivre la « ligne du parti ».
De plus en plus, nous avons besoin de lieux de recherche et de débat où l’on puisse analyser de façon critique, rigoureuse et indépendante les pratiques médiatiques qui influencent grandement la qualité de notre vie démocratique. Il semble que les entreprises de presse soient peu enclines à assumer cette tâche.
Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur agrégé
Coordonnateur du programme de journalisme
Université d'Ottawa
Texte publié dans Le Devoir, lundi 22 janvier 2007.
Une des leçons qu’il faut retenir du débat confus entre accommodements raisonnables et racisme qu’a volontairement allumé l’empire Quebecor et son sondeur de prédilection Léger Marketing, c’est que les journalistes et commentateurs patentés de Quebecor se comportent de plus en plus comme des mercenaires incapables de critiquer leurs égarements.
Il faut avoir lu l’ensemble des textes consacrés aux différentes questions de ce sondage pour constater qu’en aucun temps les nombreux journalistes affiliés à Quebecor n’ont songé à remettre réellement en question la définition même du mot « racisme » que le sondeur a librement utilisé.
Il y avait pourtant beaucoup à dire tant sur les définitions retenues (on confond racisme et inconfort face aux autres cultures notamment) que sur la répartition des réponses et la tournure générale des questions. Ces imperfections ont miné la validité de l’exercice au point où toute interprétation devenait dénuée de fondement.
Réaliser un sondage scientifique en suivant toutes les règles de l’art n’aurait pas coûté plus cher à l’empire Quebecor. Il aurait cependant créé moins de remous et réduit considérablement les retombées commerciales et médiatiques de l’exercice car les résultats, probablement plus nuancés, auraient été moins facilement exploitables à l’écran et sur papier.
Devant le silence des nouveaux mercenaires de l’information et de l’opinion tout dévoués à la cause de leur employeur, les critiques sont venues de l’extérieur. On a même vu des textes dans Le Journal de Montréal pour attaquer ces critiques. En somme, hors de Quebecor point de salut ! Pour paraphraser un thème déjà débattu par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, les médias sont-ils les nouvelles Églises et leurs journalistes les nouveaux curés ?
Ce dernier épisode s’ajoute à bien d’autres, dont celui des fameuses analyses de l’eau des piscines publiques de l’été 2006. Déjà, les journalistes de Quebecor avaient réprimé tout esprit critique afin de ne pas nuire à l’impact médiatique et commercial de ces stratégies de marketing où on invente le scoop, à défaut de le découvrir au terme d’une enquête au-dessus de tout soupçon.
Pour l’observateur des médias, ce comportement de groupe est troublant. Il faut en effet s’inquiéter quand ceux qui ont choisi de faire un métier reposant avant tout sur la liberté d’expression, et qui nous psalmodient l’évangile de la diversité de l’information, acceptent de suivre aveuglément les mots d’ordre de leur employeur. Comment est-il possible que des dizaines de gens reconnus pour leur franc-parler et se disant jaloux de leur liberté de critiquer puissent ainsi chanter à l’unisson la même partition sans interroger ceux qui manient la baguette ?
Il faut par ailleurs reconnaître que les motivations des concurrents doivent aussi être questionnées quand ils critiquent les initiatives de Quebecor. D’une certaine façon, cela rend la situation encore plus inquiétante. Sommes-nous en voie de nous retrouver dans un système médiatique où chacun embrigade ses journalistes et collaborateurs afin d’attaquer et affaiblir le concurrent, imposant du même coup un esprit de clan typique des groupes idéologiques ?
Une telle possibilité est à la fois incompatible avec la liberté d’expression des individus et menace gravement l’intégrité professionnelle des journalistes. Comment prendre au sérieux leurs revendications en matière de liberté de presse et de droit du public à l’information quand eux-mêmes sont en quelque sorte complices d’une forme de censure ou se complaisent dans des conflits d’intérêts systémiques ?
Pour ceux qui se sont inquiétés des possibles excès de la concentration et de la convergence des médias d’information, de tels épisodes n’ont rien de rassurant car ils démontrent le pouvoir réel que les conglomérats médiatiques ont d’influencer les débats publics en fonction de leurs intérêts corporatistes. On peut penser que l’intérêt médiatique s’impose face au déclin du principe qui consiste à œuvrer pour l’intérêt public.
Il faut craindre que la situation ne favorise une escalade de conflits entre mercenaires des grands groupes de presse du Québec où chaque journaliste et commentateur aurait l’obligation de suivre la « ligne du parti ».
De plus en plus, nous avons besoin de lieux de recherche et de débat où l’on puisse analyser de façon critique, rigoureuse et indépendante les pratiques médiatiques qui influencent grandement la qualité de notre vie démocratique. Il semble que les entreprises de presse soient peu enclines à assumer cette tâche.
dimanche, décembre 17, 2006
La faute journalistique de la RTBF
La RTBF a transgressé à l’éthique et à la déontologie du journalisme
Par Marc-François Bernier (Ph.D.)
mbernier@uottawa.ca
Qu’on la nomme « docu-fiction » ou « canular », l’initiative de la RTBF demeure indéfendable sur les plans de l’éthique et de la déontologie du journalisme. Voici un cas flagrant de transgression des normes journalistiques, une réelle faute professionnelle.
Il ne suffit pas de prétendre que la rédaction de la RTBF a respecté la déontologie du journalisme, comme l’ont soutenu certains de ses représentants au lendemain de la diffusion de l’émission controversée. Il faut en faire une démonstration rationnelle qui soit compatible avec les principes éthiques et les règles déontologiques reconnus. Une telle mission semble impossible.
En effet, l’analyse de centaines de codes de déontologie révèle que les principes éthiques du journalisme s’articulent autour des valeurs suivantes : servir l’intérêt public ; diffuser des informations véridiques au terme d’une démarche marquée par la rigueur des raisonnements et l’exactitude des faits ; être équitable aussi bien dans les moyens de collecte de l’information que dans son traitement et son suivi ; être impartial et intègre.
Concrètement, ces principes se déclinent sous la forme de règles déontologiques qui prescrivent (et proscrivent) certaines pratiques journalistiques. Par exemple, au nom de l’information d’intérêt public, le journaliste doit respecter la vie privée des gens. Au nom de l’équité, le journaliste doit clairement s’identifier auprès de ses sources d’information. Au nom de l’intégrité, le journaliste ne doit pas se retrouver en situation de conflits d’intérêts ou encore se livrer à quelque plagiat que ce soit. La liste n’est pas exhaustive, mais ces quelques exemples suffisent.
Bien entendu, si elles sont pertinentes et applicables dans la grande majorité des situations de la vie quotidienne, les règles déontologiques ne peuvent prévoir tous les cas d’espèce, si bien qu’il serait intenable de les suivre aveuglément.
Dans certains cas, l’adhésion rigide aux règles déontologiques peut conduire à des situations aberrantes, voire dangereuses. Ainsi, le devoir journalistique de diffuser la vérité doit-il s’imposer quand cela menace la vie d’individus, dans des situations d’enlèvement par exemple, ou lorsque cette information peut générer des paniques importantes au sein de la population ? On sait aussi qu’il survient des situations où le journaliste devra cacher son identité afin d’avoir accès à des informations importantes pour éclairer les choix des citoyens.
La réflexion éthique appliquée en journalisme reconnaît donc qu’il existe de « bonnes raisons » pour déroger à la déontologie. On peut identifier ces raisons en se posant les « bonnes questions ». Les plus fréquentes sont les suivantes. Quelles sont les règles qui s’appliquent généralement dans de telles circonstances ? Qui en tirera profit et qui en subira les effets néfastes? Existe-t-il de meilleures options ? Pourrai-je me justifier auprès des autres, du public ? L’intérêt public de l’information est-il supérieur aux conséquences néfastes qui en résultera pour les individus ? L’information répond-elle à un important besoin de connaître ?
Ce questionnement est relié aux valeurs sociales que partagent les journalistes et permet de baliser et légitimer leurs pratiques professionnelles. Si les réponses qu’il génère sont favorables à un écart aux règles déontologiques reconnues, on peut parler d’une dérogation. Toutefois, lorsque les réponses sont défavorables à un tel écart aux règles, on est en présence d’une transgression à la déontologie qui conduit à la faute professionnelle.
Dans le cas de la RTBF, on a voulu sensibiliser la population à l’avenir du pays. Pour ce faire, on a diffusé de fausses informations qui étaient vraisemblables. Pour ce faire, on a eu recours à des mises en scène. Pour ce faire, on a causé de vives émotions à des milliers de citoyens. Les responsables ont volontairement voulu déjouer la vigilance des téléspectateurs en refusant de leur indiquer explicitement que l’émission spéciale était une fiction. Pendant de longues minutes, ils ont privé leur public de son autonomie, le rendant captif d’un scénario vraisemblable, mais néanmoins trompeur.
Sur le plan éthique, il faut se demander si la fin justifie les moyens. Fallait-il tromper les gens pour susciter le débat ? Était-il possible de produire un « docu-fiction » explicite, avec des comédiens plutôt que des journalistes professionnels, et qui aurait fait l’objet d’une importante campagne publicitaire afin de susciter l’intérêt du public ? Était-il possible de servir l’intérêt public sans pour autant instrumentaliser les citoyens, sans se servir des citoyens, sans abuser de leur bonne foi et de la crédibilité que plusieurs accordaient aux journalistes de la RTBF ?
Il est permis de d’affirmer que d’autres options permettaient de stimuler un débat important sans pour autant instrumentaliser les citoyens, sans les priver de leur autonomie, sans les tromper. Le « docu-fiction » de la RTBF (si tant est qu’un tel genre journalistique existe !) est incompatible avec l’éthique et la déontologie du journalisme dont il transgresse normes et règles, ce qui caractérise toute faute journalistique.
Alors que cette émission spéciale devait relancer le débat sur l’avenir du pays, elle a braqué les projecteurs sur les dérapages de la rédaction de la RTBF en plus de nuire à un grand nombre de citoyens. Les inconvénients sont plus importants que les avantages, ce qui réfute les justifications utilitaristes.
Quant aux citoyens, ils ont en été les cobayes d’une expérimentation de psychologie sociale qui n’aurait jamais été acceptée par un comité d’éthique scientifique, au nom de la dignité humaine qui s’oppose à une telle instrumentalisation.
Par Marc-François Bernier (Ph.D.)
mbernier@uottawa.ca
Qu’on la nomme « docu-fiction » ou « canular », l’initiative de la RTBF demeure indéfendable sur les plans de l’éthique et de la déontologie du journalisme. Voici un cas flagrant de transgression des normes journalistiques, une réelle faute professionnelle.
Il ne suffit pas de prétendre que la rédaction de la RTBF a respecté la déontologie du journalisme, comme l’ont soutenu certains de ses représentants au lendemain de la diffusion de l’émission controversée. Il faut en faire une démonstration rationnelle qui soit compatible avec les principes éthiques et les règles déontologiques reconnus. Une telle mission semble impossible.
En effet, l’analyse de centaines de codes de déontologie révèle que les principes éthiques du journalisme s’articulent autour des valeurs suivantes : servir l’intérêt public ; diffuser des informations véridiques au terme d’une démarche marquée par la rigueur des raisonnements et l’exactitude des faits ; être équitable aussi bien dans les moyens de collecte de l’information que dans son traitement et son suivi ; être impartial et intègre.
Concrètement, ces principes se déclinent sous la forme de règles déontologiques qui prescrivent (et proscrivent) certaines pratiques journalistiques. Par exemple, au nom de l’information d’intérêt public, le journaliste doit respecter la vie privée des gens. Au nom de l’équité, le journaliste doit clairement s’identifier auprès de ses sources d’information. Au nom de l’intégrité, le journaliste ne doit pas se retrouver en situation de conflits d’intérêts ou encore se livrer à quelque plagiat que ce soit. La liste n’est pas exhaustive, mais ces quelques exemples suffisent.
Bien entendu, si elles sont pertinentes et applicables dans la grande majorité des situations de la vie quotidienne, les règles déontologiques ne peuvent prévoir tous les cas d’espèce, si bien qu’il serait intenable de les suivre aveuglément.
Dans certains cas, l’adhésion rigide aux règles déontologiques peut conduire à des situations aberrantes, voire dangereuses. Ainsi, le devoir journalistique de diffuser la vérité doit-il s’imposer quand cela menace la vie d’individus, dans des situations d’enlèvement par exemple, ou lorsque cette information peut générer des paniques importantes au sein de la population ? On sait aussi qu’il survient des situations où le journaliste devra cacher son identité afin d’avoir accès à des informations importantes pour éclairer les choix des citoyens.
La réflexion éthique appliquée en journalisme reconnaît donc qu’il existe de « bonnes raisons » pour déroger à la déontologie. On peut identifier ces raisons en se posant les « bonnes questions ». Les plus fréquentes sont les suivantes. Quelles sont les règles qui s’appliquent généralement dans de telles circonstances ? Qui en tirera profit et qui en subira les effets néfastes? Existe-t-il de meilleures options ? Pourrai-je me justifier auprès des autres, du public ? L’intérêt public de l’information est-il supérieur aux conséquences néfastes qui en résultera pour les individus ? L’information répond-elle à un important besoin de connaître ?
Ce questionnement est relié aux valeurs sociales que partagent les journalistes et permet de baliser et légitimer leurs pratiques professionnelles. Si les réponses qu’il génère sont favorables à un écart aux règles déontologiques reconnues, on peut parler d’une dérogation. Toutefois, lorsque les réponses sont défavorables à un tel écart aux règles, on est en présence d’une transgression à la déontologie qui conduit à la faute professionnelle.
Dans le cas de la RTBF, on a voulu sensibiliser la population à l’avenir du pays. Pour ce faire, on a diffusé de fausses informations qui étaient vraisemblables. Pour ce faire, on a eu recours à des mises en scène. Pour ce faire, on a causé de vives émotions à des milliers de citoyens. Les responsables ont volontairement voulu déjouer la vigilance des téléspectateurs en refusant de leur indiquer explicitement que l’émission spéciale était une fiction. Pendant de longues minutes, ils ont privé leur public de son autonomie, le rendant captif d’un scénario vraisemblable, mais néanmoins trompeur.
Sur le plan éthique, il faut se demander si la fin justifie les moyens. Fallait-il tromper les gens pour susciter le débat ? Était-il possible de produire un « docu-fiction » explicite, avec des comédiens plutôt que des journalistes professionnels, et qui aurait fait l’objet d’une importante campagne publicitaire afin de susciter l’intérêt du public ? Était-il possible de servir l’intérêt public sans pour autant instrumentaliser les citoyens, sans se servir des citoyens, sans abuser de leur bonne foi et de la crédibilité que plusieurs accordaient aux journalistes de la RTBF ?
Il est permis de d’affirmer que d’autres options permettaient de stimuler un débat important sans pour autant instrumentaliser les citoyens, sans les priver de leur autonomie, sans les tromper. Le « docu-fiction » de la RTBF (si tant est qu’un tel genre journalistique existe !) est incompatible avec l’éthique et la déontologie du journalisme dont il transgresse normes et règles, ce qui caractérise toute faute journalistique.
Alors que cette émission spéciale devait relancer le débat sur l’avenir du pays, elle a braqué les projecteurs sur les dérapages de la rédaction de la RTBF en plus de nuire à un grand nombre de citoyens. Les inconvénients sont plus importants que les avantages, ce qui réfute les justifications utilitaristes.
Quant aux citoyens, ils ont en été les cobayes d’une expérimentation de psychologie sociale qui n’aurait jamais été acceptée par un comité d’éthique scientifique, au nom de la dignité humaine qui s’oppose à une telle instrumentalisation.
samedi, septembre 30, 2006
Réflexe journalistique
Libre opinion: Réflexe journalistique
Le Devoir édition du vendredi 22 septembre 2006
Jean Robillard
Philosophe et professeur de communication à TELUQ-UQAM
Décidément, d'une tragédie à une autre, les journalistes n'apprennent pas, ou si peu. Le respect des personnes, acteurs plus ou moins directement liés à un événement comme celui de la fusillade au cégep Dawson, est une valeur qui semble désormais disparue de l'écran radar médiatique.
Des lecteurs du Devoir se sont interrogés sur le bien-fondé de la diffusion de l'adresse de la famille du tueur ? La direction de leur journal publie une note (samedi 16 septembre 2006) qui met en avant ce motif à la décision de le faire : «C'est par réflexe de livrer les informations les plus exactes possible que ce détail s'est retrouvé dans nos pages.» Réflexe ? Détail ? Voyons plutôt.
Pour en lire davantage, cliquer sur le titre ci-haut
Le Devoir édition du vendredi 22 septembre 2006
Jean Robillard
Philosophe et professeur de communication à TELUQ-UQAM
Décidément, d'une tragédie à une autre, les journalistes n'apprennent pas, ou si peu. Le respect des personnes, acteurs plus ou moins directement liés à un événement comme celui de la fusillade au cégep Dawson, est une valeur qui semble désormais disparue de l'écran radar médiatique.
Des lecteurs du Devoir se sont interrogés sur le bien-fondé de la diffusion de l'adresse de la famille du tueur ? La direction de leur journal publie une note (samedi 16 septembre 2006) qui met en avant ce motif à la décision de le faire : «C'est par réflexe de livrer les informations les plus exactes possible que ce détail s'est retrouvé dans nos pages.» Réflexe ? Détail ? Voyons plutôt.
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mercredi, avril 05, 2006
De la parfaite adéquation du journalisme à la « société de l'information »
Patrick-Yves Badillo
Patrick-Yves Badillo est professeur en Sciences de l'information et de la communication à l'université de la Méditerranée (Aix-Marseille 2) (...)
Dans le contexte de la "société de l'information et de la connaissance", l'accès à l'information et la communication constitue probablement l'un des enjeux les plus importants de ce début de XXIème siècle. Alors qu'aujourd'hui près de 20 % la population mondiale est illettrée, on estime que le citoyen américain passe en moyenne, en 2004, environ dix heures par jour, et dépense près de 800 dollars par an, pour être informé et profiter des possibilités de l'industrie de l'entertainment. Les statistiques disponibles donnent les chiffres suivants : le consommateur américain moyen passe 9 h 35 par jour en liaison avec les médias selon la décomposition suivante (Source : Advertising Age, 2006 ; les temps incluent des aspects "multi-tâches" comme par exemple regarder la télévision et consulter le Web en même temps) : TV 256 minutes ; radio 160 minutes ; Internet 31 minutes ; journaux 29 minutes ; musique enregistrée 29 minutes ; magazines 20 minutes ; livres 17 minutes ; DVD & VCR préenregistrés 14 minutes ; jeux vidéo 14 minutes ; contenu sur les mobiles 3 minutes ; théâtre 2 minutes.
On peut remarquer que ces statistiques ne distinguent nullement ce qui relève de l'information et ce qui est de l'"infotainment". On peut craindre qu'en réalité l'infotainment ne prenne le pas sur l'information, avec une part très faible des "médias" à fort contenu en information et en "connaissance" comme les journaux, les livres ou les magazines réduits à la portion congrue.
(...)
Plus de technologie, plus de réseaux, plus d'information, plus de connaissance, plus de démocratie : l'équation paraît simple et pertinente. Le journalisme épouserait parfaitement la dynamique favorable de la "société de l'information"... Mais, au-delà de l'euphorie, il faut bel et bien s'interroger sur la déchirure entre les technologies de l'information et de la communication (TIC), les médias et le journalisme.
(Pour lire le texte, cliquer sur le titre)
Patrick-Yves Badillo est professeur en Sciences de l'information et de la communication à l'université de la Méditerranée (Aix-Marseille 2) (...)
Dans le contexte de la "société de l'information et de la connaissance", l'accès à l'information et la communication constitue probablement l'un des enjeux les plus importants de ce début de XXIème siècle. Alors qu'aujourd'hui près de 20 % la population mondiale est illettrée, on estime que le citoyen américain passe en moyenne, en 2004, environ dix heures par jour, et dépense près de 800 dollars par an, pour être informé et profiter des possibilités de l'industrie de l'entertainment. Les statistiques disponibles donnent les chiffres suivants : le consommateur américain moyen passe 9 h 35 par jour en liaison avec les médias selon la décomposition suivante (Source : Advertising Age, 2006 ; les temps incluent des aspects "multi-tâches" comme par exemple regarder la télévision et consulter le Web en même temps) : TV 256 minutes ; radio 160 minutes ; Internet 31 minutes ; journaux 29 minutes ; musique enregistrée 29 minutes ; magazines 20 minutes ; livres 17 minutes ; DVD & VCR préenregistrés 14 minutes ; jeux vidéo 14 minutes ; contenu sur les mobiles 3 minutes ; théâtre 2 minutes.
On peut remarquer que ces statistiques ne distinguent nullement ce qui relève de l'information et ce qui est de l'"infotainment". On peut craindre qu'en réalité l'infotainment ne prenne le pas sur l'information, avec une part très faible des "médias" à fort contenu en information et en "connaissance" comme les journaux, les livres ou les magazines réduits à la portion congrue.
(...)
Plus de technologie, plus de réseaux, plus d'information, plus de connaissance, plus de démocratie : l'équation paraît simple et pertinente. Le journalisme épouserait parfaitement la dynamique favorable de la "société de l'information"... Mais, au-delà de l'euphorie, il faut bel et bien s'interroger sur la déchirure entre les technologies de l'information et de la communication (TIC), les médias et le journalisme.
(Pour lire le texte, cliquer sur le titre)
jeudi, février 09, 2006
Responsabilité ou censure: Mahomet et les médias
Responsabilité ou censure: Mahomet et les médias
Marc-François Bernier (Ph.D.)
Professeur agrégé
Département de communication
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca
L’auteur est un expert en éthique et en déontologie du journalisme. Ce texte a été publié dans le quotidien Le Droit (Ottawa), le mercredi 8 février 2006, à la demande de l'éditorialiste Pierre Jury.
Devant la violence et l’irrationalité de l’intolérance religieuse, il est préférable d’être responsable, quitte à paraître « lâche », que de provoquer davantage et multiplier les victimes innocentes.
Il n’y a pas de réponse parfaite au dilemme de publier ou non les caricatures du prophète Mahomet qui offensent bon nombre de musulmans, mais il peut y avoir des réponses plus ou moins responsables. Sur le plan des principes, l’affaire est rapidement jugée en faveur d’une liberté absolue, c’est dans la réalité concrète que tout se complique. En effet, ceux qui décident de publier de telles caricatures, au nom de la liberté d’expression, ne peuvent nier qu’ils auront une part de responsabilité s’ils enflamment des esprits qu’ils savent prêts à tout, même au meurtre.
Avant tout autre considération, il faut affirmer sans réserve qu’aucune croyance morale ou religieuse ne peut justifier l’intimidation, la haine, les menaces et encore moins les attaques criminelles ou terroristes. Les leaders musulmans ont l’obligation de contenir les débordements d’agressivité d’inspiration religieuse. Ils doivent encourager le dialogue avec l’Occident qui a largement réussi à dompter ses folies religieuses qui ont été meurtrières, notamment au temps des Croisades chrétiennes au Moyen Orient.
Ceci étant dit, publier aujourd’hui les caricatures de Mahomet par bravade, par simple souci d’affirmer sa liberté d’expression ou pour l’honneur machiste de la provocation n’est pas en soi une justification morale.
Les premiers qui ont diffusé ces caricatures ne savaient peut-être pas que cela engendrerait une telle réaction et il est bien difficile de leur faire porter une grande part de responsabilité dans les événements qui ont suivi. Mais ceux qui veulent maintenant les imiter ou les appuyer en répétant le geste savent les risques que cela fait peser sur eux tout d’abord, mais aussi sur des tiers innocents. Ces derniers ne se sont pas portés volontaires pour devenir les victimes d’une croisade pour la liberté d’expression et son prolongement, la liberté de presse. Il est trop facile de défendre ses libertés individuelles ou professionnelles en en faisant payer le prix aux autres.
Avant de décider si on publie ou non de telles caricatures, il faut soupeser les valeurs et principes qui s’affrontent, soit le respect des croyances religieuses et la liberté d’expression. Il faut aussi tenir compte des conséquences prévisibles et probables. Le journal qui déciderait de diffuser de telles caricatures ne peut plaider l’ignorance et devra assumer sa part de responsabilité pour les explosions de violence que cela alimentera, et pour les innocentes victimes qui tomberont dans un combat qu’elles n’ont pas choisi.
Le dilemme est de savoir si on peut publier ou non de telles caricatures qui offensent des centaines de millions de musulmans et au nom de quoi faudrait-il le faire. Compte tenu des conséquences probables et prévisibles, cette décision ne peut pas être un simple caprice. Au contraire, il faut avoir de solides arguments, ce qui nécessite de répondre aux questions suivantes.
On doit se demander en quoi cette diffusion comble un réel besoin d’informer, ou en quoi cela sert-il l’intérêt public ? On doit soupeser ce qui importe le plus, affirmer le principe fondamental de la liberté qui n’est pas foncièrement menacé ici ou protéger des vies ? Y a-t-il d’autres moyens d’affirmer la liberté d’expression sans risquer des conséquences graves ? En quoi ne pas publier brime réellement la liberté ? Faut-il nécessairement faire tout ce que permet la liberté, ou bien est-il préférable de se restreindre volontairement, dans certaines circonstances ? La liberté individuelle doit-elle s’exercer sans égard aux risques collectifs que cela suppose ? Est-il possible de saisir cette crise pour faire avancer la compréhension et la tolérance mutuelles ? Ces questions vont générer des réponses diverses et chacun pourra adopter le comportement de son choix.
Il n’est pas question de censure ici, puisque la censure interdit en imposant le silence. De toute façon, on peut tous voir ces caricatures sur Internet. La justification de publier ces caricatures offensantes est donc moins élevée pour les médias traditionnels alors que les risques demeurent les mêmes.
Sans doute est-il important de ne pas abandonner les libertés chèrement acquises. Mais faire des choix responsables, c’est aussi affirmer sa liberté. Il existe certainement de meilleurs combats que celui-ci pour qui veut protéger la valeur positive de la liberté d’expression et la liberté de presse.
Finalement, le sens commun incline à distinguer les caricatures humoristiques de celles qui laissent croire que Mahomet encourage le terrorisme. Toutes les caricatures n’ont pas le même poids et cela doit aussi être pris en compte, par tous les protagonistes.
Marc-François Bernier (Ph.D.)
Professeur agrégé
Département de communication
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca
L’auteur est un expert en éthique et en déontologie du journalisme. Ce texte a été publié dans le quotidien Le Droit (Ottawa), le mercredi 8 février 2006, à la demande de l'éditorialiste Pierre Jury.
Devant la violence et l’irrationalité de l’intolérance religieuse, il est préférable d’être responsable, quitte à paraître « lâche », que de provoquer davantage et multiplier les victimes innocentes.
Il n’y a pas de réponse parfaite au dilemme de publier ou non les caricatures du prophète Mahomet qui offensent bon nombre de musulmans, mais il peut y avoir des réponses plus ou moins responsables. Sur le plan des principes, l’affaire est rapidement jugée en faveur d’une liberté absolue, c’est dans la réalité concrète que tout se complique. En effet, ceux qui décident de publier de telles caricatures, au nom de la liberté d’expression, ne peuvent nier qu’ils auront une part de responsabilité s’ils enflamment des esprits qu’ils savent prêts à tout, même au meurtre.
Avant tout autre considération, il faut affirmer sans réserve qu’aucune croyance morale ou religieuse ne peut justifier l’intimidation, la haine, les menaces et encore moins les attaques criminelles ou terroristes. Les leaders musulmans ont l’obligation de contenir les débordements d’agressivité d’inspiration religieuse. Ils doivent encourager le dialogue avec l’Occident qui a largement réussi à dompter ses folies religieuses qui ont été meurtrières, notamment au temps des Croisades chrétiennes au Moyen Orient.
Ceci étant dit, publier aujourd’hui les caricatures de Mahomet par bravade, par simple souci d’affirmer sa liberté d’expression ou pour l’honneur machiste de la provocation n’est pas en soi une justification morale.
Les premiers qui ont diffusé ces caricatures ne savaient peut-être pas que cela engendrerait une telle réaction et il est bien difficile de leur faire porter une grande part de responsabilité dans les événements qui ont suivi. Mais ceux qui veulent maintenant les imiter ou les appuyer en répétant le geste savent les risques que cela fait peser sur eux tout d’abord, mais aussi sur des tiers innocents. Ces derniers ne se sont pas portés volontaires pour devenir les victimes d’une croisade pour la liberté d’expression et son prolongement, la liberté de presse. Il est trop facile de défendre ses libertés individuelles ou professionnelles en en faisant payer le prix aux autres.
Avant de décider si on publie ou non de telles caricatures, il faut soupeser les valeurs et principes qui s’affrontent, soit le respect des croyances religieuses et la liberté d’expression. Il faut aussi tenir compte des conséquences prévisibles et probables. Le journal qui déciderait de diffuser de telles caricatures ne peut plaider l’ignorance et devra assumer sa part de responsabilité pour les explosions de violence que cela alimentera, et pour les innocentes victimes qui tomberont dans un combat qu’elles n’ont pas choisi.
Le dilemme est de savoir si on peut publier ou non de telles caricatures qui offensent des centaines de millions de musulmans et au nom de quoi faudrait-il le faire. Compte tenu des conséquences probables et prévisibles, cette décision ne peut pas être un simple caprice. Au contraire, il faut avoir de solides arguments, ce qui nécessite de répondre aux questions suivantes.
On doit se demander en quoi cette diffusion comble un réel besoin d’informer, ou en quoi cela sert-il l’intérêt public ? On doit soupeser ce qui importe le plus, affirmer le principe fondamental de la liberté qui n’est pas foncièrement menacé ici ou protéger des vies ? Y a-t-il d’autres moyens d’affirmer la liberté d’expression sans risquer des conséquences graves ? En quoi ne pas publier brime réellement la liberté ? Faut-il nécessairement faire tout ce que permet la liberté, ou bien est-il préférable de se restreindre volontairement, dans certaines circonstances ? La liberté individuelle doit-elle s’exercer sans égard aux risques collectifs que cela suppose ? Est-il possible de saisir cette crise pour faire avancer la compréhension et la tolérance mutuelles ? Ces questions vont générer des réponses diverses et chacun pourra adopter le comportement de son choix.
Il n’est pas question de censure ici, puisque la censure interdit en imposant le silence. De toute façon, on peut tous voir ces caricatures sur Internet. La justification de publier ces caricatures offensantes est donc moins élevée pour les médias traditionnels alors que les risques demeurent les mêmes.
Sans doute est-il important de ne pas abandonner les libertés chèrement acquises. Mais faire des choix responsables, c’est aussi affirmer sa liberté. Il existe certainement de meilleurs combats que celui-ci pour qui veut protéger la valeur positive de la liberté d’expression et la liberté de presse.
Finalement, le sens commun incline à distinguer les caricatures humoristiques de celles qui laissent croire que Mahomet encourage le terrorisme. Toutes les caricatures n’ont pas le même poids et cela doit aussi être pris en compte, par tous les protagonistes.
lundi, janvier 16, 2006
Les objectifs de MétaMédias
Le blogue MétaMédias prend le relais du site Internet qui a existé pendant quelques années. Il veut favoriser une meilleure connaissance des pratiques journalistiques grâce aux interventions d'analystes, de chercheurs et d'observateurs du milieu journalistique.
La notion de «pratiques journalistiques» fait référence à ce que les journalistes publient ou diffusent - et à ce qu'ils ne diffusent pas dans une certaine mesure - mais aussi au traitement accordé à l'information (genres journalistiques, direct, sensationnalisme, équité, rigueur, impartialité, etc.) et les moyens utilisés pour ce faire (caméras cachées, sources anonymes, etc.).
Les lieux d'échange, d'observation et de critique rigoureuse des pratiques journalistiques sont rares dans le monde francophone, alors qu'ils fleurissent au sein des sociétés anglo-saxonnes.
Vous êtes invités à faire part de vos analyses et recherches concernant les pratiques journalistiques. Il nous fera grand plaisir de leur réserver une vitrine électronique sans frontière si ces collaborations rencontrent nos objectifs de stimulation d'un sain et fécond débat public, rigoureux et respectueux des règles élémentaires de l'argumentation rationnelle.
Bon passage chez-nous!
La notion de «pratiques journalistiques» fait référence à ce que les journalistes publient ou diffusent - et à ce qu'ils ne diffusent pas dans une certaine mesure - mais aussi au traitement accordé à l'information (genres journalistiques, direct, sensationnalisme, équité, rigueur, impartialité, etc.) et les moyens utilisés pour ce faire (caméras cachées, sources anonymes, etc.).
Les lieux d'échange, d'observation et de critique rigoureuse des pratiques journalistiques sont rares dans le monde francophone, alors qu'ils fleurissent au sein des sociétés anglo-saxonnes.
Vous êtes invités à faire part de vos analyses et recherches concernant les pratiques journalistiques. Il nous fera grand plaisir de leur réserver une vitrine électronique sans frontière si ces collaborations rencontrent nos objectifs de stimulation d'un sain et fécond débat public, rigoureux et respectueux des règles élémentaires de l'argumentation rationnelle.
Bon passage chez-nous!
lundi, janvier 09, 2006
France 2 et Radio-Canada : deux conceptions de la médiation
Marc-François BERNIER et Hélène ROMEYER
Différents médiateurs existent dans le secteur des médias que ce soit en presse ou en radio télévision. L'idée commune veut que ces médiateurs soient tous plus ou moins héritiers de traditions nord-américaines. Cet article se propose donc, à travers la comparaison des cas français et canadien, de souligner les ressemblances et différences de deux modèles.
En France, la médiation de la rédaction de France 2 s'exerce à travers une émission, tous les samedis après le journal télévisé. Ce programme autoréflexif donne la parole aux téléspectateurs venant exposer leurs griefs vis-à-vis de l'information de la chaîne et publicise ainsi une réflexion sur la responsabilité des journalistes et/ou du message télévisuel. Au Canada, l'ombudsman de Radio-Canada fonctionne plutôt comme un mécanisme d'imputabilité journalistique qui reçoit des plaintes, les analyse et se prononce quant à leur bien fondé. Ses décisions se retrouvent dans un rapport annuel qui s'est beaucoup transformé depuis 1993 : plus court mais beaucoup plus diffusé, notamment sur l'Internet.
Si certaines similitudes existent entre ces deux modèles, les divergences restent plus nombreuses. L'étude que nous proposons permettra ainsi de mettre en évidence que le rôle et la fonction de ces deux médiateurs ne sont pas identiques : le modèle canadien se rapprochant d'une procédure juridique, alors que le modèle français se contente d'un espace de débat.
(CLIQUER SUR LE TITRE POUR LIRE L'ARTICLE AU COMPLET)
Différents médiateurs existent dans le secteur des médias que ce soit en presse ou en radio télévision. L'idée commune veut que ces médiateurs soient tous plus ou moins héritiers de traditions nord-américaines. Cet article se propose donc, à travers la comparaison des cas français et canadien, de souligner les ressemblances et différences de deux modèles.
En France, la médiation de la rédaction de France 2 s'exerce à travers une émission, tous les samedis après le journal télévisé. Ce programme autoréflexif donne la parole aux téléspectateurs venant exposer leurs griefs vis-à-vis de l'information de la chaîne et publicise ainsi une réflexion sur la responsabilité des journalistes et/ou du message télévisuel. Au Canada, l'ombudsman de Radio-Canada fonctionne plutôt comme un mécanisme d'imputabilité journalistique qui reçoit des plaintes, les analyse et se prononce quant à leur bien fondé. Ses décisions se retrouvent dans un rapport annuel qui s'est beaucoup transformé depuis 1993 : plus court mais beaucoup plus diffusé, notamment sur l'Internet.
Si certaines similitudes existent entre ces deux modèles, les divergences restent plus nombreuses. L'étude que nous proposons permettra ainsi de mettre en évidence que le rôle et la fonction de ces deux médiateurs ne sont pas identiques : le modèle canadien se rapprochant d'une procédure juridique, alors que le modèle français se contente d'un espace de débat.
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