vendredi, novembre 21, 2014

Pour une réflexion globale sur l’information au Québec





Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur titulaire
Département de communication
Université d’Ottawa


En matière de journalisme, de droit des citoyens à l’information et d’atteintes à la démocratie, ce ne sont pas les graves raisons de s’inquiéter qui manquent : ce sont plutôt les nouvelles façons de penser l’information, et les idées novatrices doivent nécessairement résulter de bilans rigoureux et collectifs.

Au-delà de l’étiolement des médias d’information durement touchés par des décisions politiques et l’effondrement de leurs modèles économiques traditionnels dans un contexte de transformations technologiques; au-delà des revendications particulières ou corporatistes des uns et des autres; au-delà, finalement, des critiques qu’on peut légitimement faire aux médias et à leurs journalistes, la première responsabilité de la société québécoise est de défendre et de renforcer le droit du public à l’information dans ses composantes démocratiques, culturelles, intellectuelles et économiques.

Ce droit citoyen devrait être au centre des préoccupations de tous.

Pour cela, il faut favoriser une réflexion globale sur l’information, laquelle est plus que jamais un bien public, une œuvre collective à laquelle contribuent médias privés et publics, journalistes de tous statuts, citoyens, relationnistes, scientifiques, associations, entreprises privées et institutions publiques.

Il faut un effort de réflexion en mesure de surmonter les intérêts particuliers, lesquels, bien que légitimes, doivent prendre en compte l’intérêt et l’émancipation des citoyens, particulièrement ceux qui désirent participer aux débats publics et s’y investissent.

Il y a lieu de faire en sorte que les intervenants soient capables d’appréhender les problèmes et les solutions en tenant toujours compte de l’intérêt général et du bien commun.

Cette réflexion nécessairement critique, sans être négative, s’impose afin de réitérer un ensemble de droits reconnus dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Le droit à l’information, bien entendu, mais la liberté d’expression, le droit à la vie privée, le droit à la sauvegarde de sa dignité, de son honneur et de sa réputation. Elle doit conduire à l’élaboration ou à la réitération de solutions déjà formulées mais demeurées lettres mortes.

Il serait vain et stérile de tenir un exercice restrictif ou limité aux médias d’information traditionnels alors que ces enjeux coexistent dans un écosystème informationnel où l’information peut être produite et diffusée par des centaines, voire des milliers d’acteurs sociaux.

Cette réflexion sur l’information va bien entendu prendre acte des grands paramètres qui menacent le travail des journalistes dévoué au service de l’intérêt public:
  • -        Pertes d'emplois massives et précarité des revenus
  • -       Concentration de la propriété très élevée
  • -       Diversité menacée par la convergence
des médias
  • -       Omniprésence des mêmes commentateurs et producteurs d'opinions

  • -       Débat public appauvri
  • -       Journalisme de marché, qui privilégie l’anecdotique et le superficiel
  • -       Pigistes bien souvent forcés de travailler à rabais et privés de leurs droits d'auteurs
  • -       Démantèlement de Radio-Canada 

  • -       Télé-Québec absente de l’information régionale
  • -       Médias sous influence économique, principalement en région

  • -       Influence du médiatique sur le politique

  • -       Influence du politique sur le médiatique
  • -       Crédibilité et confiance fragiles de la part des publics

La liste n'est pas exhaustive bien entendu. Mais elle est surtout partielle et partiale en cela qu’elle se limite au milieu médiatique. Or, l’information destinée aux citoyens n’est pas le monopole des médias et de leurs journalistes.

D’autres acteurs ont droit de cité, produisent de l’information et doivent être conviés à cette réflexion. Il s’agit de ceux - individus, groupes, associations diverses, entreprises et institutions publiques - qui ont un rapport direct ou indirect avec le respect des droits énoncés plus haut, avec leur renforcement aussi.

Ainsi, on ne peut pas traiter sérieusement des droits évoqués ici sans se soucier de prendre en compte les doléances et attentes légitimes des citoyens. Ce qui ne veut pas dire de s’y plier inconditionnellement. Mais comment peut-on prétendre œuvrer pour des publics absents de la conversation qui les concerne en premier lieu ? Un vrai débat sur l’information ne peut pas se limiter aux conditions de travail des journalistes ou aux modèles économiques des médias, mais il peut encore moins évacuer ces enjeux fondamentaux pour ces professionnels de l’information.

Il s’agira de savoir, notamment, quelles garanties formelles les médias offrent quant à leur indépendance, face aux pouvoirs politiques et économiques notamment. Quels mécanismes d’imputabilité indépendants, contraignants, crédibles et efficaces ils sont prêts à créer pour assurer la protection des citoyens injustement traités par ces mêmes médias. De telles préoccupations sont directement liées à la responsabilité sociale des médias, qu’on peut aussi nommer la liberté responsable des médias. Elles ne sont aucunement liberticides.

Il faut aussi savoir quelles mesures les institutions publiques sont prêtes à implanter pour garantir la transparence et un accès efficace à l’information concernant le fonctionnement de l’État dans sa multitude d’entités, de ministères, de services publics, de contrats, etc. Quelles seraient les sanctions à l’endroit des gestionnaires des organismes publics qui refusent de se plier à ces règles de transparence ? Quelles règles pourraient favoriser l’accès des médias aux salles d’audience des tribunaux sans pour autant menacer les droits des justiciables, sans les stigmatiser davantage au risque de les voir hésiter à témoigner ou même à porter plainte. S'impose constamment le souci de trouver des équilibres là où on est habitué aux stériles revendications unilatérales, voire égocentriques.

Il serait impératif également de convier à ce chantier les experts en relations publiques qui sont à l’origine de presque la moitié des nouvelles diffusées à toute heure par les médias, sans compter les façons novatrices d’atteindre le public sans médiation journalistique. Quels engagements acceptent-ils de prendre pour éclairer le débat public plutôt que de contribuer à l’occultation? Quel mécanisme d’imputabilité crédible, indépendant et efficace sont-ils prêts à implanter pour sanctionner leurs membres qui cherchent à tromper le public ? Quelle garantie déontologique peut-être exigée à leur endroit, de la part des organismes publics qui ne devraient aucunement encourager, avec des fonds publics, des firmes reconnues pour avoir élaboré des stratégies visant à tromper ce même public ? N’y a-t-il pas lieu d’exiger de ces spécialistes de l’opinion publique et de la persuasion les mêmes obligations d’intégrité professionnelle que l’on attend des entrepreneurs de travaux publics ?

Quels engagements en matière d’éducation aux médias, quelle place pour l’aide publique aux médias alternatifs ou communautaires, quelles mesures pour protéger les journalistes indépendants dans un contexte de concentration de la presse qui favorise les conglomérats médiatiques, quelle place pour un exercice de la pensée critique appliquée aux communications et aux médias, quel scénario pour redonner aux communautés ces médias que des propriétaires menacent de fermer ou de transformer radicalement?

Ce ne sont pas les enjeux d’importance qui manquent. Il ne fait pas de doute que d’autres peuvent s’ajouter à cette réflexion globale où les parties prenantes doivent élaborer une vision claire de l’avenir.

Il y a cependant une condition préalable au succès, et même à la pertinence d’un tel exercice d’envergure : chaque intervenant doit être en mesure de se dégager de ses intérêts particuliers au nom du droit du public à une information de qualité, diversifiée et intègre. Cela signifie d’accepter a priori que certaines revendications récurrentes et particulières soient réévaluées et considérées à l’aune des revendications tout aussi légitimes des autres parties prenantes.

La recherche de l’équilibre, de l’équité, encore une fois, plutôt que de répéter dans un nouveau théâtre les sempiternels affrontements entre syndicats et patrons, entre journalistes et relationnistes, entre groupes de pression, entre formations politiques même.

Cette double obligation de distanciation et de décentrement est le premier pas à faire. Il sera certainement le plus douloureux pour tous. Mais il est aussi le plus émancipateur. Il libère les esprits, les rend disposés à écouter d’autres discours tout aussi légitimes, à rechercher des pistes novatrices, ou à explorer des solutions ignorées ou marginalisées.

Si le Québec parvient à se donner les moyens d’une telle réflexion globale sur l’information, il sera en mesure de se doter d’un nouveau contrat social, de se tourner vers des solutions concrètes – mais jamais parfaites - à des problèmes sérieux. Il sera sans doute un modèle pour d’autres sociétés confrontées aux mêmes défis.


S’il refuse de le faire, il n’y aura aucune grande catastrophe à court terme. Simplement la continuation d’une morosité de plus en plus profonde, incapacitante et déprimante. Une lente détérioration de la qualité, de la diversité, de l’indépendance et de l’intégrité d’une information pourtant essentielle à la vie démocratique. Une lente régression, en somme, dans un monde où l’information est essentielle à la qualité de vie, dans ses composantes intellectuelles, culturelles, sociales, économiques et démocratiques.

vendredi, novembre 14, 2014

Télé-Québec peut améliorer la diversité de l’information locale et régionale



par Marc-François Bernier
Professeur titulaire
Département de communication
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca


Par la création d’un site Internet multimédia de nouvelles locales et régionales, Télé-Québec peut contribuer positivement à améliorer la diversité et l’accessibilité de l’information au Québec.

Alors qu’on a de plus en plus facilement accès aux informations sur ce qui se passe dans les grandes villes du monde, on en sait de moins en moins en ce qui concerne l’information locale et régionale au Québec. Les récentes mises à pied intervenues dans les médias d'information aggravent la situation, sans compter les problèmes d'indépendance journalistique qui existent dans de nombreux médias régionaux, les journaux hebdomadaires surtout. L'indépendance économique des journalistes de Télé-Québec les mettrait à l'abri des pressions que font souvent peser les élus et les annonceurs en région.

Il est illusoire de demander à l’État québécois d’intervenir pour forcer les conglomérats médiatiques commerciaux que sont Gesca, Québecor Media ou TC Média à produire davantage d’informations  locales et régionales. Mais il est réaliste que l’État québécois accorde un mandat d’information locale et régionale à Télé-Québec.

Au lieu d’avoir les très coûteux studios de télévision et de radio des médias traditionnels, au lieu de procéder à des transformations organisationnelles majeures, et sans devoir demander une modification à sa licence auprès du CRTC, Télé-Québec peut simplement créer un site Internet d’information multimédia.

Le mandat se limiterait à l’information factuelle, au journalisme d’enquête, à l’information locale et régionale du Québec. Contrairement à ce qui se voit de plus en plus à Radio-Canada, ce site ne contiendrait aucun contenu éditorial ou blogue. Sa vocation serait de diffuser des informations journalistiques d’intérêt public et non de participer à l’inflation des sites d’opinion.

Il faut que ce média soit neutre sur le plan politique, même s’il ne sera jamais possible de le protéger contre la suspicion, la même qui pèse sur Radio-Canada du reste, ce qui ne l’empêche pas d’être un grand (multi)média d’information.

Le site de Télé-Québec nécessiterait l’embauche de quelques dizaines de journalistes maîtrisant bien les techniques du multimédia, sur tout le territoire du Québec. Les coûts pourraient être récupérés à même le budget actuellement consacré aux magazines d’actualité ou d’affaires publiques qui, parfois, nous offrent les mêmes journalistes, les mêmes personnalités, les mêmes opinions et les mêmes thèmes que les médias traditionnels. Les journalistes pourraient être pigistes (et rémunérés convenablement) ou permanents, selon les choix des gestionnaires et leur marge budgétaire.

La politique, les faits de société, les arts, la culture, la science, l’environnement, la santé et les sports seraient au coeur de ce site généraliste dont les informations exclusives pourraient être reprises par les médias traditionnels. L’information en provenance des régions peut être pertinente, et elle peut toucher à de grands enjeux globaux (économie, environnement, justice sociale, droits humains, etc.).

Au lieu de se limiter à vouloir changer ce qui ne marche pas, et ce qui ne marchera peut-être jamais vraiment mieux au sein des médias qui existent, pourquoi ne pas chercher plutôt à ajouter, à diversifier ?

Télé-Québec peut avoir un tel mandat qui contribuera positivement, et concrètement, à améliorer le bilan informationnel et journalistique du Québec.

En prenant radicalement le virage Internet et multimédia, Télé-Québec peut devenir la référence du journalisme numérique de qualité. Il peut servir de laboratoire pour les entreprises du secteur privé pour lesquels il aura une fonction d’émulation.

Il ne faut pas créer un site Internet de type « dossiers » ou « documentaire », qui ne ferait que proposer, sur une nouvelle plate-forme, le contenu déjà présenté à l’écran, ou dans les hebdomadaires régionaux. Il faut un véritable site de nouvelles, mis à jour minute après minute. Il deviendra le rendez-vous des citoyens de toutes les régions, et proposera une approche journalistique plus pertinente que celle que fournissent bon nombre de journaux hebdomadaires qui diffusent surtout de la publicité, des publireportages et des contenus complaisants pour les élites locales.

Il se s’agit pas de saborder Télé-Québec, mais plutôt de réaffecter des ressources pour desservir les régions, en priorité celles qui ne possèdent pas de médias d’information privés pouvant les informer sur une base quotidienne.

vendredi, novembre 07, 2014

Indépendance journalistique au Québec : le problème existe et il faut le regarder en face


Marc-François Bernier
Professeur titulaire
Département de communication
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca


Dans une lettre ouverte largement diffusée, le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Pierre Craig, a affirmé que « s’il y avait un problème d’influence indue sur l’ensemble des médias du Québec… on le saurait ! ». Alors, « sachez-bien que nous savons », comme le chantait Sylvain Lelièvre.

Encore faut-il vouloir le savoir.

Une recherche minimale permet facilement de repérer des publications tantôt scientifiques, tantôt destinées au large public, qui documentent l’existence d’un réel problème d’indépendance journalistique au Québec. Ces publications résultent de recherches menées depuis 2007, dans mon cas à tout le moins, auprès de plusieurs centaines de journalistes québécois. Cela sans compter les témoignages troublants qui émergent ici et là depuis plusieurs années, notamment lors de congrès annuels de la FPJQ.

Ces centaines de journalistes de tous les horizons médiatiques et géographiques méritent qu’on les écoute si on veut parler en leur nom. Si on veut les aider.

Quand on leur permet de s’exprimer librement et confidentiellement afin de leur éviter des représailles - patronales, syndicales ou corporatistes – de très nombreux journalistes affirment qu’il existe, au sein de leur média, des problèmes d’autocensure et des pressions indues qui pèsent sur l’intégrité de l’information. Dans bien des cas, des pressions économiques sont en cause.

Des données probantes
Dans le cadre d’une récente enquête réalisée pour le compte du Conseil de presse du Québec, et qui a fait l’objet d’un long texte dans Le Devoir, j’ai constaté que seulement près du tiers des journalistes estiment que les contraintes d'ordre économique (publicitaires, commerciales, corporatives, etc.) n'ont jamais généré de pression sur leur travail. Ils sont plus de 23 % à dire que cela arrive régulièrement ou souvent, alors que près de la moitié des répondants (46 %) déclarent que cela arrive rarement. Bref, près de 70 % des journalistes de ce vaste échantillon font état de telles pressions, dont l’intensité et le poids mériteraient d’être mieux évalués bien entendu.

De même, près de 30 % sont plutôt d'accord pour dire que le contenu journalistique de leur média est influencé de façon indue par les relations que les dirigeants de leur média (cadres non affectés à l'information) entretiennent avec des gens d’affaires, des décideurs politiques ou des acteurs de la communauté.

De plus, un peu plus de 12 % des journalistes affirment que, dans leur média, il arrive régulièrement ou souvent qu'on récompense un achat publicitaire par un article, un reportage ou un autre contenu réalisé par un journaliste. Une mince majorité (51 %) affirme que cela n'arrive jamais.

Ajoutons à ce tableau sommaire les pressions liées au fait d’appartenir à un groupe médiatique, ce qui exige une loyauté parfois contraire à l’autonomie journalistique et à la liberté d’expression. Voilà un enjeu concret et quotidien relié à la question de la liberté de la presse.

Pour l’indépendance journalistique, de telles données sont loin d’être anecdotiques. Elles proviennent de 397 journalistes syndiqués, pigistes et cadres de l’information. Elles sont dans la continuité de résultats obtenus en 2007, auprès de 385 journalistes syndiqués.

En science, on parle de données probantes. Elles doivent être prises en compte à chaque fois qu’on aborde la question de l’indépendance journalistique.

On devrait sans doute chercher à en savoir plus, avec plus de précision, peut-être aussi avec plus de nuances. Chercher aussi à mieux connaître les mécanismes par lesquels l’influence peut percoler de la haute direction jusqu’aux journalistes du terrain. Je parle ici de « cinétique de l’influence », pour emprunter un terme courant en pharmacologie. On peut donc souhaiter en savoir davantage, mais on ne devrait jamais ignorer cette réalité.

Si on souhaite par ailleurs réfuter de telles données, il faut proposer des recherches encore plus éclairantes, plus solides, et  tous seront gagnants. Cependant, des arguments d’autorité ne suffisent pas quand on prend cette question au sérieux.

Question d’intégrité
Que les journalistes ne soient pas en mesure de contrer des pressions qui s’exercent sur eux ne signifie pas qu’ils manquent automatiquement à leur devoir d’intégrité, qui est une valeur éthique complexe. En journalisme, l’intégrité ne se limite pas seulement à des questions de conflit d’intérêts, elle englobe aussi l’honnêteté intellectuelle, le plagiat, le respect de la parole donnée, etc.

En matière d’indépendance journalistique, les journalistes disent aux mêmes qu’elle est battue en brèche, notamment pour des raisons économiques. Le plus souvent, il est fait référence aux pressions économiques que des annonceurs privés et publics exercent auprès des gestionnaires de médias, pressions qui percolent plus ou moins subtilement jusqu’au niveau des journalistes. À leur insu bien souvent.

Au contraire de cette pression insoutenable pour un individu, c’est dans la décision volontaire et consciente de ne pas respecter l’éthique et la déontologie du journalisme que s’inscrit la faute relative à l’intégrité comme à d’autres normes fondamentales du métier (vérité, rigueur, exactitude, équité, etc.).

Bien entendu, la situation varie d’un groupe médiatique à l’autre. Elle n’est pas la même à la radio publique que dans des hebdomadaires des régions. Mais les résultats de recherches menées auprès de deux échantillons d’environ 400 journalistes ne peuvent mentir.

Comme le répétait mon directeur de thèse, le défunt Vincent Lemieux, en sciences, les faits sont têtus et les discours doivent se soumettre à eux. Il y a au Québec un problème important d’indépendance journalistique, dont souffrent les journalistes et le public. Il faut l'admettre dans un premier temps et chercher des solutions par la suite. La dénégation alourdit le fardeau qui pèse sur les journalistes en quête de soutien.

Accepter le débat est nécessaire
Les médias d’information sont au nombre des institutions sociales, économiques, culturelles et démocratiques incontournables de nos sociétés. Comme toute institution,  ils ne doivent pas échapper au nécessaire débat public et à la critique. Le voudraient-ils qu’ils ne pourraient plus le faire, maintenant que les citoyens ont le pouvoir de se prononcer (avec excès souvent) sur le travail des médias et de leurs journalistes.

Il est fort compréhensible que les médias puissent difficilement exercer publiquement une certaine autocritique substantielle, documentée et impartiale. Cela est difficile à la fois par le devoir de loyauté de journalistes salariés à l’endroit de leur employeur, et par le jeu de la concurrence qui a pour effet d’encourager une couverture médiatique sélective et partiale.

C’est pourquoi les médias et leurs journalistes devraient accueillir avec davantage de célérité et de décentration les conclusions de travaux de recherche qui les concernent, même quand ces conclusions sont douloureuses. Le plus souvent, de telles recherches contribuent positivement au droit du public à l’information eu égard à des acteurs sociaux influents. Elles révèlent ou confirment des facteurs qui peuvent nuire au droit du public à une information diversifiée, de qualité et intègre.

On observe cependant une réticence, voire une occultation. Cela se manifeste aussi bien dans le cadre des activités d’associations syndicales ou professionnelles de journalistes que dans la production et la diffusion de contenus médiatiques destinés au grand public. Parfois, ce sont certains lieux de recherche financés par des groupes médiatiques qui contribuent à évacuer des questions importantes.

Cela n’est pas sans effet. Outre des affirmations générales, des pétitions de principe, des critiques vagues et impressionnistes, il est très difficile, au Québec, de tenir des débats substantiels, rigoureux et critiques relativement à certaines pratiques médiatiques. Il en va ainsi pour la question de l’indépendance journalistique.

L’irruption de Pierre-Karl Péladeau dans la vie politique a relancé le débat sur cette question. Mais cet enjeu a aussitôt été pris en otage de considérations et de joutes partisanes et corporatistes. Les difficultés concrètes de centaines de journalistes ont été instrumentalisées par les uns, ignorées par les autres.


Qui aidera ces journalistes à faire le travail qu’ils souhaitent sincèrement faire, et à mieux servir le droit du public à une information intègre, si on refuse même de regarder le problème en face?

dimanche, avril 06, 2014

Le « droit à l’oubli », le nouveau défi éthique des médias

La présence en ligne des archives des médias pose de nouveaux questionnements éthiques liés en
grande partie aux demandes de ceux et celles qui estiment subir des préjudices permanents pour
des actes ou des événements passés. Ce que revendiquent ces gens est ni plus ni moins un « droit
à l’oubli » médiatique, un peu comme il existe une procédure de pardon pour classer à part des
dossiers judiciaires.

Avec l’avènement des médias en ligne, les archives ne sont plus accessibles seulement à un
groupe restreint de journalistes et de recherchistes à l’emploi de salles de rédaction, elles sont
souvent à la portée du grand public. Au fil des années, de plus en plus de citoyens ont constaté
que leur passage momentané dans l’actualité médiatisée se transformait en présence permanente
pouvant être réutilisée à leur désavantage, notamment quand l’information est inexacte. Dans
certains cas, les archives les confrontent régulièrement à des moments traumatisants de leur vie

(accident, drame, perte d’un proche, etc.). (Cliquer pour lire la suite sur le site de la CREJ)

Requiem pour un journal Étude comparative de la qualité de l’information au Journal de Montréal et au journal électronique ruefrontenac.com

Thèse de maîtrise de Carolane Gratton, Département de communication de l'Université d'Ottawa (mars 2014)

Les médias d’information et le projet de Charte des valeurs; une opinion publique nuancée

jeudi, mars 12, 2009

Quebecor renie sa parole donnée aux députés de l'Assemblée nationale du Québec



On apprend que Quebecor va se retirer de la Presse Canadienne qui va ainsi perdre un de ses sociétaires.

Cette décision est tout à fait à l'opposé de ce que Quebecor déclarait lors de la Commission parlementaire de la Commission de la culture, tenue en février 2001, qui se penchait justement sur les risques de la concentration de la presse.

Dans le rapport final, les membre du Comité sur la culture écrivaient que Pierre Francoeur, président de Sun Media [ainsi que Guy Crevier, de Gesca], avaient souligné que Quebecor et Gesca « avaient toujours soutenu l'agence et qu'elles continueraient à le faire parce qu'il est dans leur intérêt, et dans celui du Québec en général, que la Presse canadienne se maintienne ».

L'engagement de Quebecor visait à rassurer ceux qui s'inquiétaient de voir ce conglomérat se retirer de la PC maintenant qu'il détenait les moyens de créer sa propre agence de presse interne...


Voici ce que déclarait M. Neveu: « Au niveau de La Presse canadienne, Quebecor, par le biais de ses quotidiens, fait partie de La Presse canadienne depuis plusieurs années déjà. Nous contribuons financièrement à La Presse canadienne; La Presse canadienne est une coopérative. Nous avons été partie prenante de la restructuration de La Presse canadienne, il y a quatre ans, lorsque le groupe Southam ― groupe de M. Conrad Black ― avait menacé de quitter La Presse canadienne, et ça remettait en question la survie de La Presse canadienne. Donc, nous avons été parmi les artisans pour relancer La Presse canadienne; nous le demeurons toujours. Et les journaux Quebecor vont continuer de supporter La Presse canadienne, parce que c'est notre intérêt et c'est également l'intérêt des publications au Québec, parce que, vu que c'est une coopérative, nous fournissons énormément de nouvelles à La Presse canadienne dont les petits joueurs dans les petits marchés peuvent bénéficier des nouvelles que nous fabriquons nous-mêmes. C'est un échange coopératif. Donc, c'est tout à fait clair que nous allons continuer dans cette direction ».

mercredi, février 18, 2009

Sources anonymes et secret des sources : respecter sa parole jusqu’à la prison…

Marc-François Bernier (Ph.D.)
Chaire de recherche en éthique du journalisme (CREJ)
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca

Quand un journaliste promet l’anonymat à une source d’information, il s’engage à respecter sa parole jusqu’à la prison s’il le faut. C’est ce qui menace le journaliste Daniel Leblanc, du quotidien Globe and Mail.

Leblanc est considéré comme le journaliste qui a mis au jour ce qui allait devenir le scandale des commandites. Pour ce faire, il a eu l’aide d’une source qu’il désigne sous le nom de code de Ma Chouette. Mais qui est est-elle ?

C’est ce que veulent savoir les avocats du groupe Polygone, poursuivi par le gouvernement fédéral pour une somme de 40 millions $. Ils veulent connaître l’identité de cette source anonyme afin de démontrer que le gouvernement fédéral savait depuis longtemps qu’il y avait des irrégularités liées au scandale des commandites. Leur but serait de faire avorter la poursuite sous prétexte qu’il y aurait prescription, comme l’explique le journaliste Yves Boisvert, de La Presse.

Il y a bien entendu des aspects juridiques à ce litige, mais aussi des dimensions qui relèvent de l’éthique et de la déontologie du journalisme.

En effet, la règle déontologique prescrit aux journalistes d’identifier leurs sources d’information afin de rendre cette information plus crédible et de faire la preuve que de telles sources existent bel et bien. De plus, cela permet au public d’évaluer les compétences et les motivations des sources. Par ailleurs, ceux qui sont visés ou mis en cause peuvent savoir qui les attaquent.

Il existe toutefois des circonstances où un journaliste est justifié d’accorder l’anonymat à une source, ce qui devrait être une mesure exceptionnelle car les sources anonymes peuvent aussi être des vecteurs de désinformation. On l’a vu amplement dans la façon dont elles ont été utilisées, grâce à une complaisance médiatique qui frôlait la complicité, pour convaincre le peuple américain qu’il fallait envahir l’Irak sous de faux prétextes.

Pour prendre la meilleure décision qui soit, plusieurs critères doivent être considérés afin d'en arriver à un jugement bien pesé :
- Cette information est-elle si importante pour le public et existe-t-il d’autres sources identifiables pour l’obtenir?
- Cette information sert-elle plutôt les intérêts de la source?
- Ai-je évalué et soupesé les bienfaits et les torts potentiels pour les autres ?
- La source est-elle vraiment menacée de représailles si son nom est associé à cette information?
- Serai-je en mesure de justifier publiquement pourquoi j’ai accordé l’anonymat à cette source?
- Le public sera-t-il en mesure de juger de la fiabilité et de la crédibilité de la source anonyme à partir de la description que j’en aurai faite?
- À moins d’avoir une source très fiable, puis-je vérifier les affirmations de la source anonyme et solliciter un point de vue différent avant la publication de l’information?
- Ai-je révélé l’identité de la source anonyme et ses qualifications à mon employeur et la source est-elle d’accord avec cette démarche?
- Suis-je prêt à aller en prison pour défendre ma décision d’accorder l’anonymat et ai-je demandé à la source si elle était prête à révéler son identité si une telle menace pesait sur moi?


Le journaliste qui accorde l’anonymat à la suite d’une réflexion éthique de ce genre en arrive à une décision solide qui l’aidera à faire face à ceux qui veulent lui faire dévoiler l'identité de sa source d’information. C’est lorsque des autorités exigent de connaître cette identité qu’une source anonyme devient une source confidentielle et que se pose la question du secret des sources.

La déontologie veut que le journaliste qui a promis l’anonymat respecte sa parole. Il s’agit d’une forme de contrat. Il ne peut être libéré de son engagement que par la source elle-même, ou encore si le journaliste se rend compte qu’il a été dupé par cette source, laquelle a ainsi trompé le public et a nié son droit à une information de qualité.

Dans le présent litige, l’importance politique et économique du scandale des commandites justifie certainement de protéger l’identité d’une source que l’on soupçonne être au sein du gouvernement du Canada. Il fait peu de doute que Ma Chouette risque des représailles si elle est connue des autorités. De plus, l’enquête du juge Gomery a montré que le scandale existait vraiment et que ses responsables étaient situés aux plus hauts échelons du gouvernement fédéral. La source n’a donc pas trompé le public.

Finalement, c’est pour une simple question de procédure que Polygone veut connaître son identité, et non afin de prouver son innocence.

On est loin ici des arguments juridiques solides qui plaident en faveur une immunité relative des journalistes en matière du secret des sources, et qui pourraient justifier que les tribunaux exigent cette identité.

En effet, dans certains pays (la Belgique notamment), les lois protègent le secret de sources, sauf si la divulgation de l'identité d'une source peut prévenir des infractions criminelles ou lorsqu’il s’agit réellement de la seule façon d’obtenir une information, étant entendu que cette information est capitale pour le déroulement d’un procès.

Selon le Sénat de France, la Cour européenne a établi des critères dans sa jurisprudence :
« - l'existence d'un impératif prépondérant d'intérêt public. La Cour de Strasbourg n'a pas fixé de liste d'infractions susceptibles d'être qualifiées d'impératif prépondérant d'intérêt public. Elle admet que soient qualifiés ainsi des infractions ne consistant pas en une atteinte à l'intégrité physique des personnes ou aux intérêts fondamentaux de la Nation ;
- la nécessité de l'atteinte, c'est-à-dire l'importance de l'information recherchée pour réprimer ou prévenir l'infraction ;
- la proportionnalité de l'atteinte. La Cour vérifie notamment si d'autres mesures n'auraient pas permis de parvenir aux mêmes résultats » .

Il n’est pas évident que ces critères s’appliquent à la cause de Polygone.

De toute façon, une telle loi n’existe pas encore au Canada et le journaliste Leblanc en sera peut-être la prochaine victime.

lundi, janvier 26, 2009

Les abus de pouvoirs de Quebecor envers ses journalistes résultent de l’indifférence des parlementaires québécois

Marc-François Bernier (Ph.D.)
Titulaire, Chaire de recherche sur la francophonie canadienne en communication, spécialisée en éthique du journalisme (CREJ)
Professeur agrégé
Coordonnateur du programme de journalisme
Département de communication
Université d'Ottawa
mbernier@uottawa.ca



En répétant le scénario de la mise à pied de ses journalistes et autres employés du Journal de Montréal, comme elle l’avait fait au Journal de Québec, la direction de Quebecor prouve une fois de plus qu’elle abuse du pouvoir immense, et déséquilibré, que lui ont accordé les parlementaires du Québec.

Depuis que Quebecor possède à la fois deux des principaux quotidiens du Québec, le principal réseau de télévision privé (TVA) et le principal câblodistributeur (Vidéotron), il est évident que cela place ses dirigeants dans une posture de domination sans précédent dans l’histoire moderne des médias québécois. Plutôt que de négocier avec ses employés, plutôt que de travailler à les persuader qu'il faut changer les choses, plutôt que d'accepter que les transformations du journalisme doivent se faire en respectant les conditions qui favorisent la qualité du journalisme, la direction a la capacité stratégique d'imposer la confrontation et l'affrontement.

Cela ouvre grande la porte aux abus de pouvoir dans une situation où l’équilibre des rapports de force est rompu car l’employeur peut mettre à la rue des centaines de travailleurs, journalistes ou autres, sans subir de graves pertes économiques puisqu’il peut compter sur le travail de nombreux cadres et d’une foule de journalistes à l’œuvre dans d’autres médias pour tenter de compenser l’absence de ses employés locaux. Si Quebecor cumule les conflits de travail, cela ne peut se faire que grâce à sa position d’oligopole médiatique obtenue avec le consentement de la grande majorité des parlementaires du Québec, de tous partis politiques confondus.

L’abus de pouvoir de Quebecor est aussi visible dans les demandes faites récemment aux journalistes pigistes afin qu’ils cèdent entièrement leurs droits d’auteurs, à défaut de quoi leurs services ne seraient pas retenus par certaines entités du conglomérat.

Ce scénario d’abus de pouvoir était anticipé dès 2001, au moment de la Commission parlementaire sur la concentration des médias au Québec. Tour à tour, de nombreux représentants des journalistes, des médias indépendants et certains universitaires avaient clairement averti les parlementaires de tels risques.

Certains voulaient que l’Assemblée nationale du Québec limite la concentration et la convergence des médias, d’autres voulaient plutôt que tout accroissement de concentration et de convergence soit compensé par un accroissement de l’imputabilité et l’établissement de mécanismes visant justement à limiter la domination de Quebecor face à des journalistes qui ne peuvent pas toujours se défendre contre un tel conglomérat.

En février 2001, intervenant devant cette Commission parlementaire, j’enjoignais les parlementaires à limiter la position de domination des grands conglomérats médiatiques face aux journalistes pigistes d’une part, et face aux journalistes des salles de rédaction d’autre part.

Concernant les pigistes, je soumettais que :

«  Par ailleurs, forts de leur puissance économique et de l’étendue de leurs pouvoirs, les employeurs se retrouvent également en position avantageuse face aux pigistes, qui sont autant de travailleurs autonomes au statut le plus souvent précaire. Depuis quelques années, ces travailleurs autonomes, véritables entrepreneurs, ont dû se regrouper au sein d’un syndicat (Association des journalistes indépendants du Québec - CSN) pour tenter de s’opposer aux puissants éditeurs qui refusent de leur reconnaître un élémentaire droit d’auteur qui s’étendrait au-delà de la première diffusion ou première publication. On ne peut trouver meilleur indice de ce qui attend les autres acteurs sociaux qui auront à se frotter aux barons des médias québécois dans un proche avenir, ni un meilleur test pour juger de l’éthique capitaliste des propriétaires de médias lorsqu’ils sont en situation de domination. L’éthique capitaliste est souvent incompatible avec les principes de liberté de pensée et d’expression de l’éthique démocratique lorsque cela risque de nuire le moindrement à la bonne marche des affaires ou, simplement, lorsque l’exercice de cette liberté contrarie l’employeur et ses représentants. Le gouvernement doit donc intervenir, venir en aide aux acteurs défavorisés par la concentration et la convergence, notamment en accordant rapidement un statut particulier aux journalistes, statut qui reconnaîtra leurs droits d’auteurs et l’obligation pour les dirigeants des médias de négocier avec les représentants des journalistes, en s’inspirant du modèle de l’Union des artistes ».

Je recommandais alors aux parlementaires d’accorder « un statut légal aux journalistes indépendants afin qu’ils puissent négocier et profiter d’un meilleur rapport de force dans leurs relations d’affaires avec les dirigeants des médias d’information ».

En ce qui concerne les situations de grève et de lock-out, qui mettent en cause l’équilibre du rapport de force entre les parties, j’enjoignais là aussi les parlementaires à prendre des mesures pour éviter que les conglomérats puissent abuser d’une trop grande domination :

« Le même déséquilibre favorable aux propriétaires de médias se présente en ce qui concerne leurs rapports avec leurs employés syndiqués. L’ultime moyen de pression dans le rapport de force entre patronat et syndicat est le recours à la grève ou au lock-out. Dans un univers concentré comme celui qui s’annonce au Québec, le droit de grève des syndiqués d’un média perdra considérablement de son importance puisque ce média pourra facilement combler le manque d’information en s’approvisionnant à ses autres salles de rédaction. Cela s’est passé au Calgary Herald, qui appartenait alors à Conrad Black, soutient Anthony Westell, ex-éditorialiste du Globe and Mail et ex-directeur de l’école de journalisme et de communication de l’Université Carleton… Il faut intervenir pour protéger l’équilibre nécessaire à tout rapport de force et favoriser la paix sociale ».

Je recommandais alors que le « Gouvernement du Québec obtienne des dirigeants des médias l’engagement formel que les salles de rédaction des groupes de presse ne serviront pas à atténuer les effets d’une grève ou d’un lock-out affectant les autres médias ».

Les parlementaires du Québec, dont certains aimeraient bien rapatrier les pouvoirs fédéraux en matière de communication, avaient alors le pouvoir de modifier les règles du jeu afin de favoriser au Québec les conditions qui favorisent une meilleure qualité d’information grâce à plus d’équité dans le rapport de force entre les dirigeants des conglomérats médiatiques et les journalistes. Ils ont préféré l’indifférence et une confiance aveugle à l’éthique capitaliste qui a pourtant d’importantes faiblesses et limites quand l’intérêt public se le dispute à l’intérêt particulier.

mardi, décembre 30, 2008

Journalisme et diffamation : et si la France s’inspirait du Québec ?

Par Marc-François Bernier (Ph. D.)
titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme (CREJ) de l’Université d’Ottawa (Canada).
L’auteur est professeur invité à l’Université Paul-Cézanne (Aix-en-Provence) dans le cadre d’une année de recherche et d’enseignement.


Dans les sociétés ouvertes et démocratiques, la diffamation des individus est une question qui doit relever uniquement des tribunaux civils. La controversée arrestation du journaliste de Libération, Vittorio de Fillipis rappelle qu’il existe des façons non pénales de sanctionner les abus de presse. Si la France veut moderniser sa façon de traiter les poursuites en diffamation, elle pourrait très bien s’inspirer du Québec.

Bien entendu, les journalistes ne peuvent aucunement revendiquer plus de droits ou de libertés que tout autre citoyen. Mais ils peuvent cependant avoir droit à un mécanisme légal différent quand leurs activités professionnelles les obligent à se défendre contre des poursuites en diffamation. C’est ce qui se produit depuis de nombreuses années au Québec, en vertu du code civil que nous avons hérité de la France, mais qui a été influencé par notre tradition anglo-saxonne.

Au Québec, l’état général de la jurisprudence est le suivant. Pour qu’un journaliste soit condamné pour diffamation, il faut absolument réunir trois facteurs. Une faute professionnelle de la part du journaliste, un dommage (matériel ou moral) chez sa « victime » et un lien de causalité entre ces deux faits. Cela veut dire que le simple dommage causé à un tiers n’est pas automatiquement punissable, car il faut prouver que le journaliste a commis une faute professionnelle qui serait à l'origine du dommage.

Pour déterminer s’il y a eu faute, les juges évaluent si le journaliste poursuivi en diffamation s’est conformé aux règles de l’art reconnues par les journalistes. Ces règles de l’art prennent la forme de textes normatifs tels le Guide de déontologie des journalistes de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, les Droits et responsabilités de la presse du Conseil de presse du Québec, ou encore les Normes et pratiques journalistiques de la Société Radio-Canada. D’autres textes déontologiques peuvent être mobilisés, car plusieurs médias ont adopté de tels documents ces dernières années.

À la lumière de la preuve établie par les parties, les juges vont évaluer les articles et les reportages incriminés à la lumière de ces normes déontologiques, en tenant compte de la teneur des reportages, de la méthodologie de l’enquête journalistique et du contexte de la publication, comme l’a décidé la Cour suprême du Canada, en 2004.

Cela veut dire que les journalistes n’ont pas d’obligation de résultat, mais ils ont une obligation de moyens. Ils doivent prendre toutes les mesures raisonnables pour faire de sorte que l’information qu’ils publient rencontre les standards d’une information de qualité telle que la définissent les différents textes normatifs. Pour être de qualité, cette information doit être d’intérêt public et véridique (rigueur et exactitude sont donc des critères déterminants), elle doit être impartiale, obtenue et diffusée de façon équitable et intègre. Les textes déontologiques énoncent des pratiques conformes à ces principes éthiques.

Ainsi, il peut arriver qu’un journaliste ne soit pas reconnu coupable d’avoir publié une fausse information s’il fait la preuve qu’il a été consciencieux et a observé les règles de l’art. En effet, le journalisme n’est pas une science parfaite, et des erreurs honnêtes peuvent survenir que l’on doit tolérer pour ne pas brimer inutilement la liberté de presse ou risquer d’inhiber les journalistes dans leur quête de la vérité d’intérêt public.

Dans d’autres cas, un journaliste (et son média) pourra être condamné à dédommager sa victime même si l’information publiée est véridique, car elle n’aura pas été reconnue d’intérêt public (invasion de la vie privée par exemple) ou encore parce qu’elle occulte des faits importants qui déforment la réalité (manque d’équité ou d’intégrité par exemple).

Puisque les juges des tribunaux civils ne sont pas nécessairement familiers avec les aspects éthiques et déontologiques du journalisme, des experts interviennent souvent devant le tribunal afin de donner leur opinion quant aux pratiques journalistiques qui font l’objet du procès. Cela donne donc lieu à un débat contradictoire entre experts, mais les juges ne sont pas tenus de retenir une opinion plutôt qu’une autre. Il leur arrive parfois de rejeter les deux opinions ou de n’en retenir que certains aspects qu’ils reprennent à leur compte, sans citer l’expert les ayant formulés. Dans d’autres cas, ils citent des passages du rapport d’expertise ou du témoignage pour appuyer leur jugement.

Il faut toutefois reconnaître que le modèle québécois souffre des imperfections de la justice civile en général. Il y a tout d’abord le problème de l’accès à la justice. Les frais de ces procès sont entièrement assumés par les parties, ce qui peut rapidement représenter des coûts s’élevant à des centaines de milliers d’euros, alors que les condamnations, uniquement monétaires, permettent rarement aux victimes de diffamation de faire leurs frais. À ce chapitre, les médias comme entreprises de presse sont en meilleure position pour se défendre que ceux qui se prétendent victimes de diffamation et qui ont des moyens limités.

De plus, il peut s’écouler entre deux et cinq ans avant qu’une poursuite n’obtienne un premier jugement, en Cour supérieure. Ce jugement peut-être porté devant la Cour d’appel et, ultimement, devant la Cour suprême du Canada. Une poursuite civile en diffamation peut donc durer jusqu’à une dizaine d’années et coûter une véritable petite fortune au justiciable qui a le courage et la détermination de se rendre jusqu’au bout du processus juridique. Ces défauts du modèle québécois peuvent cependant facilement êtres atténués si la volonté politique est au rendez-vous.

Par ailleurs, ce modèle a le très grand mérite d’insister sur la qualité de la démarche journalistique et sur le respect de la déontologie du métier, ce qu’aucun journaliste responsable ne peut contester. Il évacue les considérations politiques en ramenant le débat sur la qualité de la démarche journalistique, peu importe la notoriété ou le statut de celui qui se dit victime de diffamation.

Dans le contexte français cependant, il faudra sans doute moderniser et préciser les textes normatifs afin que les juges puissent s’en remettre à des règes déontologiques explicites et opérationnelles en lieu et place des énoncés de principe trop vagues que l’on retrouve dans les chartes. À ce chapitre, les médias anglo-saxons offrent une multitude de codes de déontologie exemplaires, à la fois rigoureux et souples.

mardi, décembre 16, 2008

La convergence pèse lourd sur les épaules des journalistes du Québec

Le Devoir, samedi 6 décembre 2008, p. C5.

Marc-François Bernier, Chaire de recherche en éthique du journalisme (CREJ) de l'Université d'Ottawa et auteur de Journalistes , au pays de la convergence: sérénité, malaise et détresse dans la profession (Presses de l'Université Laval)

La convergence des médias d'information pèse lourd sur les épaules des journalistes du Québec, qui n'ont pas toujours l'autonomie qu'il faut pour résister aux commandes de leurs supérieurs, et cela est encore plus vrai pour les journalistes de Quebecor.

Selon notre recherche réalisée l'année dernière, et dont l'analyse finale vient d'être publiée, la grande majorité des journalistes syndiqués du Québec travaillent pour des conglomérats dont le respect pour la mission démocratique et la liberté inhérentes au journalisme varie grandement. La recherche a été menée auprès de 385 journalistes travaillant principalement pour Radio-Canada, Gesca et Quebecor. Il s'agit de la plus vaste enquête du genre réalisée au Québec.

(cliquer sur le titre pour lire au complet)

dimanche, novembre 23, 2008

Des espaces de déontologie et d’éthique pour une presse plus responsable

Par Nathalie Dollé

Même si un certain nombre de citoyens et de patrons de presse rêvent de faire sans eux, les journalistes n’ont pas encore disparu. Leur nombre a même doublé en 20 ans. Dans cette période de fragilité professionnelle, ils n’ont plus le choix et sont obligés de s’interroger sur leur rôle et leur fonction au sein d’un nouveau type d’entreprise, dans une société elle-même en pleine crise de représentativité. A la fois bien public essentiel de la vie démocratique et bien marchand soumis aux lois du marché, l’information possède un statut ambivalent. Mais au delà des constats perturbants, il est nécessaire de trouver des solutions pour réécrire un contrat social entre une profession et son public. La presse va devoir rapidement faire des choix et assumer ou pas un rôle qui consiste à informer honnêtement, à faire vivre le débat, à aider les citoyens à faire des choix en connaissance de cause. Se regardant peu, elle martèle comme une litanie sa nécessaire liberté, en oubliant souvent ses devoirs et encore plus ses responsabilités.


Parce qu’un contrat par nature lie plusieurs parties prenantes, nous avons choisi de nous intéresser à celles qui pouvaient prendre part à une négociation sur la qualité de l’information: les journalistes eux-mêmes, les journalistes dans leurs rapports avec le public et avec les éditeurs de presse.


Deux voies s’explorent en parallèle : la redéfinition d’un métier d’une part, le renouvellement de ses liens avec l’ensemble des partenaires d’autre part.

Nous ne nous occuperons ici que des questionnements ayant trait à la déontologie, l’éthique et la responsabilité, laissant de côté les interrogations sur les liaisons économiques.

Il est devenu nécessaire de revenir aux fondamentaux du métier. Qu’est-ce qu’un journaliste ? Quel est son travail, quelle est sa mission ? A quoi sert-il ? Quel est son rôle exact en société ? Quels sont ses droits, ses devoirs et ses responsabilités ? A qui peut-il ou doit-il rendre des comptes ? Sur quelles forces sociales, politiques ou législatives peut-il s’appuyer en confiance ?

mercredi, novembre 12, 2008

Journalistes au pays de la convergence : sérénité, malaise et détresse dans la profession

Plusieurs chercheurs et observateurs des médias soutiennent depuis des années que la concentration et la convergence des médias ont des impacts sur la qualité, la diversité et l’intégrité de l’information.

Cet ouvrage présente les conclusions d’une vaste enquête menée principalement auprès de journalistes à l’emploi de Quebecor, Gesca et de la Société Radio-Canada. Autocensure, autopromotion, détournement de la mission de service public du journalisme afin de satisfaire la soif de profit des actionnaires, malaise, voire détresse professionnelle, sont au programme. Il ressort de cette radiographie que les journalistes aimeraient faire un meilleur travail, mais qu’ils sont souvent empêchés, non par les lois, les annonceurs ou la partisannerie politique, mais par leur propre entreprise de presse.

Pour la première fois, nous pouvons dresser le portrait des opinions et des attitudes des journalistes professionnels qui oeuvrent dans les grands conglomérats médiatiques du Québec.

jeudi, novembre 01, 2007

Protéger la dignité des justiciables dans les palais de justice du Québec : un cas de corégulation face à l'échec de l'autorégulation disciplinaire...

Protéger la dignité des justiciables dans les palais de justice du Québec : un cas de corégulation face à l'échec de l'autorégulation disciplinaire des journalistes

Marc-François Bernier
Université d'Ottawa
2007 IAMCR Conference
Paris

En 2005, réagissant à des cas de harcèlement médiatique de certains justiciables très connus du
public, le Juge en chef du Québec a imposé des restrictions aux représentants des médias
d’information oeuvrant à l’intérieur des palais de justice. Jusqu’alors, les journalistes et les
caméramans pouvaient y circuler comme bon leur semblait, s’agglutiner autour des justiciables
ou de leurs procureurs, ou encore se livrer à des cavalcades dans les corridors pour obtenir des
images de ceux qui cherchaient à leur échapper au sortir des salles d’audience. Les nouvelles
règles imposées par le Juge en chef ont pour effet de limiter à des aires précises la prise d’images
et la réalisation d’entrevues. Il est devenu impossible pour les médias de harceler les justiciables,
les officiers de justice et tout citoyen à l’intérieur des palais de justice. Les représentants des
médias doivent maintenant réaliser leurs entrevues à des endroits précis plutôt que d’extorquer
des commentaires et des images contre la volonté des justiciables. Les nouvelles règles ne
s’appliquent pas à l’extérieur des palais de justice.

Plaidant qu’elles contrevenaient à la liberté de presse protégée par les Chartes canadienne et
québécoise des droits et libertés de la personne, les entreprises de presse ont contesté ces règles
devant les tribunaux civils du Québec, en faisant valoir notamment que les médias étaient en
mesure de s’autoréguler pour éviter de futurs débordements.

Dans la présente contribution, nous allons soutenir que les nouvelles règles qui limitent la
mobilité des médias constituent une forme de corégulation qui n’attaque nullement la liberté de
presse - les procès demeurant publics et accessibles aux journalistes et les entrevues avec les
justiciables pouvant être réalisées dans d’autres lieux - tout en protégeant des citoyens se trouvant
en situation de vulnérabilité. De même, nous soutenons que les mesures sont compatibles avec les
principes éthiques et les normes déontologiques que les journalistes se sont librement donnés en
matière d’équité.

Il faudra notamment définir, caractériser et distinguer les concepts d’autorégulation et de
corégulation, et rappeler que l’autorégulation ne coïncide pas ou ne permet pas nécessairement
une réelle autodiscipline de la part des journalistes. Par ailleurs, à l’aide du cas du Québec, nous
montrerons que les tribunaux civils, quand ils font reposer leurs décisions sur les règles de l’art
élaborées et reconnues par les journalistes, peuvent suppléer aux limites de l’autorégulation.

(pour lire le document, cliquer sur le titre)

vendredi, septembre 21, 2007

Un lock-out pour les actionnaires

Le Soleil
Opinions, samedi, 28 avril 2007, p. 33

Analyse

Marc-François Bernier, coordonnateur du programme de journalisme de l'Université d'Ottawa*
Un lock-out pour les actionnaires

Au risque de simplifier à outrance, je résumerais ainsi le lock-out préparé de longue date qui s'est abattu sur les journalistes du Journal de Québec la fin de semaine dernière. Il a comme objectif primordial de maximiser la convergence pour satisfaire les actionnaires et non pas celui d'améliorer la qualité et la diversité de l'information.
La convergence des médias, c'est essentiellement de pouvoir diffuser des textes, des images et du son sur un même support informatique grâce à la numérisation. Elle est une véritable révolution qui transforme profondément et rapidement les façons de faire du journalisme et l'industrie des médias.

À cause de la convergence - ou grâce à elle selon le point de vue - les habitudes de fréquentation des médias sont en mutation. Ainsi, les jeunes lisent peu le journal et il faut les rejoindre autrement pour intéresser les annonceurs. Internet est plus attrayant et interactif que les médias traditionnels. Quant à la publicité, elle se déplace sur d'autres supports que le journal quotidien payant ou la station de télévision généraliste comme TVA. Il y a aussi les journaux gratuits qui se multiplient et la concurrence qui est plus forte que jamais.

Le profit maximal

Quebecor a donc de bonnes raisons de réagir aux changements qui frappent tous les médias d'information. Bien rares sont les journalistes qui nient cette réalité. Il faut modifier les façons de faire révolues. Mais on peut questionner la sagesse et la pertinence de provoquer un conflit de travail pour arriver le plus vite possible à de tels résultats. On peut même croire que ce n'est pas pour améliorer la qualité et la diversité de l'information que Quebecor bouscule ses employés. La principale raison est la recherche du profit maximal à court terme, pour plaire aux actionnaires.

Plusieurs chercheurs soutiennent que, depuis le début des années 80, les médias d'information ont négligé leurs fonctions démocratiques et l'intérêt public pour devenir des entreprises très rentables. Surtout lorsque leurs actions se transigent sur les marchés publics de Toronto et de New York. C'est le mode de propriété des médias et la pression des marchés qui favorisent l'implantation accélérée de stratégies de convergence.

Cela a des effets concrets, et parfois douloureux, sur l'organisation du travail des journalistes qui doivent être plus productifs, non pas en termes de qualité de l'information (celle qui est vraie et sert l'intérêt public notamment), mais en termes de volumes de nouvelles et de reportages produits rapidement, adaptés et diffusés sur plusieurs plates-formes (journal, Internet, télévision, baladodiffusion, radio, téléphones cellulaires, etc.). Cela favorise souvent les reportages triviaux et spectaculaires, au détriment de l'enquête sérieuse, de la vérification rigoureuse ou de l'équité.

En soi, la convergence n'est pas nécessairement une menace pour la démocratie. Au contraire, on pourrait soutenir qu'elle permet plus que jamais la diffusion de l'information à des publics de plus en plus différents et mobiles. Mais elle doit se faire dans le respect de l'intégrité du journalisme.

Or, la convergence à la sauce Quebecor est un mélange plus ou moins subtil de journalisme, de publicité, de messages de persuasion, d'autopromotion et d'autocensure. On l'a vu ces derniers mois quand aucun de ses journalistes n'a critiqué ou dénoncé la faiblesse des reportages portant sur la qualité de l'eau des piscines publiques de Montréal ou encore relevé les failles méthodologiques du sondage sur le prétendu racisme des Québécois.

Pourtant, les journalistes de Quebecor sont souvent excellents, contrairement à ce que croient ceux qui les méprisent et portent le deuil d'un âge d'or du journalisme qui n'a jamais existé. Mais ces journalistes sont à la fois des professionnels qui tentent de résister aux pressions de leurs patrons et des employés obligés de s'y soumettre.

De plus, cette convergence est imposée au sein d'une entreprise de presse dont le poids est déterminant au Québec en raison de la très grande concentration de la propriété des médias. Cela permet à Quebecor d'imposer dans le débat public les enjeux qui favorisent ses tirages et ses cotes d'écoute (faits divers, criminalité, racisme, immigration, spectacles, sports, etc.) et de faire le promotion de ses intérêts d'affaires (artistes, disques, spectacles, livres, magazines, etc.). Il devient alors impossible d'échapper aux messages qui saturent le Québec.

L'enjeu réel

Pour l'instant, les questions de la qualité et de la diversité de l'information n'ont pas encore été invoquées publiquement par les parties qui s'affrontent sur la semaine de travail, la souplesse des conventions collectives, le salaire moyen des journalistes, la délocalisation des annonces classées en faveur de l'Ontario, etc.

Espérons que les enjeux journalistiques liés à la stratégie de convergence de Quebecor vont reprendre la place réelle qu'ils méritent dans le débat public. Ce lock-out va bien au-delà des conditions de travail des employés et des profits anticipés par les actionnaires. Il faudrait bien parler, un jour, du grand détournement de la mission démocratique du journalisme afin de satisfaire des intérêts d'affaires. Cela concerne la majorité des médias d'information, mais est encore plus flagrant au sein de l'empire Quebecor.

* L'auteur a travaillé comme journaliste au "Journal de Québec" de 1986 à 2000. À l'invitation du "Soleil", l'auteur analyse certains enjeux liés au lock-out décrété par Quebecor.

jeudi, septembre 20, 2007

Discours journalistique et parole ordinaire : analyse d'un rendez-vous manqué

Valérie Croissant et Annelise Touboul


Valérie Croissant enseigne à l'université Nancy 2, GRICP
Annelise Touboul enseigne à l'université Lyon 2, équipe Médias et Identités


Ce texte analyse deux types d'espaces médiatiques dans lesquels la parole des usagers est présentée : les forums des sites Internet de presse et les chroniques du médiateur de Radio France. Dans leur manière de rendre compte de la parole des usagers, ces espaces participent en fait de la délimitation du champs journalistique, et donc de l'accès à la sphère publique. La cadre évenementiel de cette analyse est le référendum français sur la constitution européenne.

(Pour en nsavoir plus, cliquer sur le titre)

jeudi, avril 19, 2007

Un peu de retenue S.V.P.

Un peu de retenue S.V.P.
Pascale Brillon
L'auteure est psychologue spécialisée en stress post-traumatique attachée à la Clinique des troubles anxieux de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal. L'auteure est docteure en psychologie et auteure des livres «Se relever d'un traumatisme» et «Comment aider les victimes souffrant de stress post-traumatique».

Une autre fusillade a eu lieu dans un milieu d'enseignement. Un autre massacre qui a fauché des vies précieuses. Depuis quelques jours, nous sommes submergés des photos de l'horreur. Mais surtout, on a publié de nombreux articles abordant les mobiles, le profil, la vie et les armes du tueur. De multiples émissions portant sur sa façon d'opérer, le trajet qu'il a emprunté, sa manière de tuer les victimes ont même été diffusées. Mais nous sommes-nous seulement questionnés sur l'impact de cette place médiatique et de ces informations sur les personnes fragiles de notre société?

Ce battage médiatique rend le tueur «intéressant». Il est à la Une. On se demande QUI il était, on se préoccupe de ses peurs, de ses rejets, de ses peines, on lui accorde (maintenant) une place immense. On tente de le comprendre. On parle de lui. Avec horreur, presque avec fascination. Il a peut-être vécu une vie minable mais il sera mort dans l'apothéose. Il a peut-être grandi entouré d'indifférence, mais tous les yeux et les médias du monde sont maintenant tournés vers ce qu'il a accompli et vers ses dernières lettres, volontés ou récriminations.

La place médiatique que nous accordons au tueur répond à notre curiosité morbide, à notre quête de sens et à notre besoin de comprendre l'événement. En misant sur cette peur que nous possédons tous, elle fait vendre. Or, pour certains êtres fragiles de notre société, pour certaines personnes en mal de reconnaissance, cette mort violente et médiatisée est non seulement vengeresse mais attirante. Et l'effet d'entraînement de cette tribune extraordinaire que représente la médiatisation ne devrait pas être minimisé.

Et le devoir journalistique?

Mais alors, qu'en est-il de la liberté de la presse? Du devoir journalistique? (...)

(Publié dans La Presse, jeudi 19 avril 2007). Cliquer sur le titre pour lire au complet