jeudi, mars 12, 2009

Quebecor renie sa parole donnée aux députés de l'Assemblée nationale du Québec



On apprend que Quebecor va se retirer de la Presse Canadienne qui va ainsi perdre un de ses sociétaires.

Cette décision est tout à fait à l'opposé de ce que Quebecor déclarait lors de la Commission parlementaire de la Commission de la culture, tenue en février 2001, qui se penchait justement sur les risques de la concentration de la presse.

Dans le rapport final, les membre du Comité sur la culture écrivaient que Pierre Francoeur, président de Sun Media [ainsi que Guy Crevier, de Gesca], avaient souligné que Quebecor et Gesca « avaient toujours soutenu l'agence et qu'elles continueraient à le faire parce qu'il est dans leur intérêt, et dans celui du Québec en général, que la Presse canadienne se maintienne ».

L'engagement de Quebecor visait à rassurer ceux qui s'inquiétaient de voir ce conglomérat se retirer de la PC maintenant qu'il détenait les moyens de créer sa propre agence de presse interne...


Voici ce que déclarait M. Neveu: « Au niveau de La Presse canadienne, Quebecor, par le biais de ses quotidiens, fait partie de La Presse canadienne depuis plusieurs années déjà. Nous contribuons financièrement à La Presse canadienne; La Presse canadienne est une coopérative. Nous avons été partie prenante de la restructuration de La Presse canadienne, il y a quatre ans, lorsque le groupe Southam ― groupe de M. Conrad Black ― avait menacé de quitter La Presse canadienne, et ça remettait en question la survie de La Presse canadienne. Donc, nous avons été parmi les artisans pour relancer La Presse canadienne; nous le demeurons toujours. Et les journaux Quebecor vont continuer de supporter La Presse canadienne, parce que c'est notre intérêt et c'est également l'intérêt des publications au Québec, parce que, vu que c'est une coopérative, nous fournissons énormément de nouvelles à La Presse canadienne dont les petits joueurs dans les petits marchés peuvent bénéficier des nouvelles que nous fabriquons nous-mêmes. C'est un échange coopératif. Donc, c'est tout à fait clair que nous allons continuer dans cette direction ».

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mercredi, février 18, 2009

Sources anonymes et secret des sources : respecter sa parole jusqu’à la prison…

Marc-François Bernier (Ph.D.)
Chaire de recherche en éthique du journalisme (CREJ)
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca

Quand un journaliste promet l’anonymat à une source d’information, il s’engage à respecter sa parole jusqu’à la prison s’il le faut. C’est ce qui menace le journaliste Daniel Leblanc, du quotidien Globe and Mail.

Leblanc est considéré comme le journaliste qui a mis au jour ce qui allait devenir le scandale des commandites. Pour ce faire, il a eu l’aide d’une source qu’il désigne sous le nom de code de Ma Chouette. Mais qui est est-elle ?

C’est ce que veulent savoir les avocats du groupe Polygone, poursuivi par le gouvernement fédéral pour une somme de 40 millions $. Ils veulent connaître l’identité de cette source anonyme afin de démontrer que le gouvernement fédéral savait depuis longtemps qu’il y avait des irrégularités liées au scandale des commandites. Leur but serait de faire avorter la poursuite sous prétexte qu’il y aurait prescription, comme l’explique le journaliste Yves Boisvert, de La Presse.

Il y a bien entendu des aspects juridiques à ce litige, mais aussi des dimensions qui relèvent de l’éthique et de la déontologie du journalisme.

En effet, la règle déontologique prescrit aux journalistes d’identifier leurs sources d’information afin de rendre cette information plus crédible et de faire la preuve que de telles sources existent bel et bien. De plus, cela permet au public d’évaluer les compétences et les motivations des sources. Par ailleurs, ceux qui sont visés ou mis en cause peuvent savoir qui les attaquent.

Il existe toutefois des circonstances où un journaliste est justifié d’accorder l’anonymat à une source, ce qui devrait être une mesure exceptionnelle car les sources anonymes peuvent aussi être des vecteurs de désinformation. On l’a vu amplement dans la façon dont elles ont été utilisées, grâce à une complaisance médiatique qui frôlait la complicité, pour convaincre le peuple américain qu’il fallait envahir l’Irak sous de faux prétextes.

Pour prendre la meilleure décision qui soit, plusieurs critères doivent être considérés afin d'en arriver à un jugement bien pesé :
- Cette information est-elle si importante pour le public et existe-t-il d’autres sources identifiables pour l’obtenir?
- Cette information sert-elle plutôt les intérêts de la source?
- Ai-je évalué et soupesé les bienfaits et les torts potentiels pour les autres ?
- La source est-elle vraiment menacée de représailles si son nom est associé à cette information?
- Serai-je en mesure de justifier publiquement pourquoi j’ai accordé l’anonymat à cette source?
- Le public sera-t-il en mesure de juger de la fiabilité et de la crédibilité de la source anonyme à partir de la description que j’en aurai faite?
- À moins d’avoir une source très fiable, puis-je vérifier les affirmations de la source anonyme et solliciter un point de vue différent avant la publication de l’information?
- Ai-je révélé l’identité de la source anonyme et ses qualifications à mon employeur et la source est-elle d’accord avec cette démarche?
- Suis-je prêt à aller en prison pour défendre ma décision d’accorder l’anonymat et ai-je demandé à la source si elle était prête à révéler son identité si une telle menace pesait sur moi?


Le journaliste qui accorde l’anonymat à la suite d’une réflexion éthique de ce genre en arrive à une décision solide qui l’aidera à faire face à ceux qui veulent lui faire dévoiler l'identité de sa source d’information. C’est lorsque des autorités exigent de connaître cette identité qu’une source anonyme devient une source confidentielle et que se pose la question du secret des sources.

La déontologie veut que le journaliste qui a promis l’anonymat respecte sa parole. Il s’agit d’une forme de contrat. Il ne peut être libéré de son engagement que par la source elle-même, ou encore si le journaliste se rend compte qu’il a été dupé par cette source, laquelle a ainsi trompé le public et a nié son droit à une information de qualité.

Dans le présent litige, l’importance politique et économique du scandale des commandites justifie certainement de protéger l’identité d’une source que l’on soupçonne être au sein du gouvernement du Canada. Il fait peu de doute que Ma Chouette risque des représailles si elle est connue des autorités. De plus, l’enquête du juge Gomery a montré que le scandale existait vraiment et que ses responsables étaient situés aux plus hauts échelons du gouvernement fédéral. La source n’a donc pas trompé le public.

Finalement, c’est pour une simple question de procédure que Polygone veut connaître son identité, et non afin de prouver son innocence.

On est loin ici des arguments juridiques solides qui plaident en faveur une immunité relative des journalistes en matière du secret des sources, et qui pourraient justifier que les tribunaux exigent cette identité.

En effet, dans certains pays (la Belgique notamment), les lois protègent le secret de sources, sauf si la divulgation de l'identité d'une source peut prévenir des infractions criminelles ou lorsqu’il s’agit réellement de la seule façon d’obtenir une information, étant entendu que cette information est capitale pour le déroulement d’un procès.

Selon le Sénat de France, la Cour européenne a établi des critères dans sa jurisprudence :
« - l'existence d'un impératif prépondérant d'intérêt public. La Cour de Strasbourg n'a pas fixé de liste d'infractions susceptibles d'être qualifiées d'impératif prépondérant d'intérêt public. Elle admet que soient qualifiés ainsi des infractions ne consistant pas en une atteinte à l'intégrité physique des personnes ou aux intérêts fondamentaux de la Nation ;
- la nécessité de l'atteinte, c'est-à-dire l'importance de l'information recherchée pour réprimer ou prévenir l'infraction ;
- la proportionnalité de l'atteinte. La Cour vérifie notamment si d'autres mesures n'auraient pas permis de parvenir aux mêmes résultats » .

Il n’est pas évident que ces critères s’appliquent à la cause de Polygone.

De toute façon, une telle loi n’existe pas encore au Canada et le journaliste Leblanc en sera peut-être la prochaine victime.

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lundi, janvier 26, 2009

Les abus de pouvoirs de Quebecor envers ses journalistes résultent de l’indifférence des parlementaires québécois

Marc-François Bernier (Ph.D.)
Titulaire, Chaire de recherche sur la francophonie canadienne en communication, spécialisée en éthique du journalisme (CREJ)
Professeur agrégé
Coordonnateur du programme de journalisme
Département de communication
Université d'Ottawa
mbernier@uottawa.ca



En répétant le scénario de la mise à pied de ses journalistes et autres employés du Journal de Montréal, comme elle l’avait fait au Journal de Québec, la direction de Quebecor prouve une fois de plus qu’elle abuse du pouvoir immense, et déséquilibré, que lui ont accordé les parlementaires du Québec.

Depuis que Quebecor possède à la fois deux des principaux quotidiens du Québec, le principal réseau de télévision privé (TVA) et le principal câblodistributeur (Vidéotron), il est évident que cela place ses dirigeants dans une posture de domination sans précédent dans l’histoire moderne des médias québécois. Plutôt que de négocier avec ses employés, plutôt que de travailler à les persuader qu'il faut changer les choses, plutôt que d'accepter que les transformations du journalisme doivent se faire en respectant les conditions qui favorisent la qualité du journalisme, la direction a la capacité stratégique d'imposer la confrontation et l'affrontement.

Cela ouvre grande la porte aux abus de pouvoir dans une situation où l’équilibre des rapports de force est rompu car l’employeur peut mettre à la rue des centaines de travailleurs, journalistes ou autres, sans subir de graves pertes économiques puisqu’il peut compter sur le travail de nombreux cadres et d’une foule de journalistes à l’œuvre dans d’autres médias pour tenter de compenser l’absence de ses employés locaux. Si Quebecor cumule les conflits de travail, cela ne peut se faire que grâce à sa position d’oligopole médiatique obtenue avec le consentement de la grande majorité des parlementaires du Québec, de tous partis politiques confondus.

L’abus de pouvoir de Quebecor est aussi visible dans les demandes faites récemment aux journalistes pigistes afin qu’ils cèdent entièrement leurs droits d’auteurs, à défaut de quoi leurs services ne seraient pas retenus par certaines entités du conglomérat.

Ce scénario d’abus de pouvoir était anticipé dès 2001, au moment de la Commission parlementaire sur la concentration des médias au Québec. Tour à tour, de nombreux représentants des journalistes, des médias indépendants et certains universitaires avaient clairement averti les parlementaires de tels risques.

Certains voulaient que l’Assemblée nationale du Québec limite la concentration et la convergence des médias, d’autres voulaient plutôt que tout accroissement de concentration et de convergence soit compensé par un accroissement de l’imputabilité et l’établissement de mécanismes visant justement à limiter la domination de Quebecor face à des journalistes qui ne peuvent pas toujours se défendre contre un tel conglomérat.

En février 2001, intervenant devant cette Commission parlementaire, j’enjoignais les parlementaires à limiter la position de domination des grands conglomérats médiatiques face aux journalistes pigistes d’une part, et face aux journalistes des salles de rédaction d’autre part.

Concernant les pigistes, je soumettais que :

«  Par ailleurs, forts de leur puissance économique et de l’étendue de leurs pouvoirs, les employeurs se retrouvent également en position avantageuse face aux pigistes, qui sont autant de travailleurs autonomes au statut le plus souvent précaire. Depuis quelques années, ces travailleurs autonomes, véritables entrepreneurs, ont dû se regrouper au sein d’un syndicat (Association des journalistes indépendants du Québec - CSN) pour tenter de s’opposer aux puissants éditeurs qui refusent de leur reconnaître un élémentaire droit d’auteur qui s’étendrait au-delà de la première diffusion ou première publication. On ne peut trouver meilleur indice de ce qui attend les autres acteurs sociaux qui auront à se frotter aux barons des médias québécois dans un proche avenir, ni un meilleur test pour juger de l’éthique capitaliste des propriétaires de médias lorsqu’ils sont en situation de domination. L’éthique capitaliste est souvent incompatible avec les principes de liberté de pensée et d’expression de l’éthique démocratique lorsque cela risque de nuire le moindrement à la bonne marche des affaires ou, simplement, lorsque l’exercice de cette liberté contrarie l’employeur et ses représentants. Le gouvernement doit donc intervenir, venir en aide aux acteurs défavorisés par la concentration et la convergence, notamment en accordant rapidement un statut particulier aux journalistes, statut qui reconnaîtra leurs droits d’auteurs et l’obligation pour les dirigeants des médias de négocier avec les représentants des journalistes, en s’inspirant du modèle de l’Union des artistes ».

Je recommandais alors aux parlementaires d’accorder « un statut légal aux journalistes indépendants afin qu’ils puissent négocier et profiter d’un meilleur rapport de force dans leurs relations d’affaires avec les dirigeants des médias d’information ».

En ce qui concerne les situations de grève et de lock-out, qui mettent en cause l’équilibre du rapport de force entre les parties, j’enjoignais là aussi les parlementaires à prendre des mesures pour éviter que les conglomérats puissent abuser d’une trop grande domination :

« Le même déséquilibre favorable aux propriétaires de médias se présente en ce qui concerne leurs rapports avec leurs employés syndiqués. L’ultime moyen de pression dans le rapport de force entre patronat et syndicat est le recours à la grève ou au lock-out. Dans un univers concentré comme celui qui s’annonce au Québec, le droit de grève des syndiqués d’un média perdra considérablement de son importance puisque ce média pourra facilement combler le manque d’information en s’approvisionnant à ses autres salles de rédaction. Cela s’est passé au Calgary Herald, qui appartenait alors à Conrad Black, soutient Anthony Westell, ex-éditorialiste du Globe and Mail et ex-directeur de l’école de journalisme et de communication de l’Université Carleton… Il faut intervenir pour protéger l’équilibre nécessaire à tout rapport de force et favoriser la paix sociale ».

Je recommandais alors que le « Gouvernement du Québec obtienne des dirigeants des médias l’engagement formel que les salles de rédaction des groupes de presse ne serviront pas à atténuer les effets d’une grève ou d’un lock-out affectant les autres médias ».

Les parlementaires du Québec, dont certains aimeraient bien rapatrier les pouvoirs fédéraux en matière de communication, avaient alors le pouvoir de modifier les règles du jeu afin de favoriser au Québec les conditions qui favorisent une meilleure qualité d’information grâce à plus d’équité dans le rapport de force entre les dirigeants des conglomérats médiatiques et les journalistes. Ils ont préféré l’indifférence et une confiance aveugle à l’éthique capitaliste qui a pourtant d’importantes faiblesses et limites quand l’intérêt public se le dispute à l’intérêt particulier.

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mardi, décembre 30, 2008

Journalisme et diffamation : et si la France s’inspirait du Québec ?

Par Marc-François Bernier (Ph. D.)
titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme (CREJ) de l’Université d’Ottawa (Canada).
L’auteur est professeur invité à l’Université Paul-Cézanne (Aix-en-Provence) dans le cadre d’une année de recherche et d’enseignement.


Dans les sociétés ouvertes et démocratiques, la diffamation des individus est une question qui doit relever uniquement des tribunaux civils. La controversée arrestation du journaliste de Libération, Vittorio de Fillipis rappelle qu’il existe des façons non pénales de sanctionner les abus de presse. Si la France veut moderniser sa façon de traiter les poursuites en diffamation, elle pourrait très bien s’inspirer du Québec.

Bien entendu, les journalistes ne peuvent aucunement revendiquer plus de droits ou de libertés que tout autre citoyen. Mais ils peuvent cependant avoir droit à un mécanisme légal différent quand leurs activités professionnelles les obligent à se défendre contre des poursuites en diffamation. C’est ce qui se produit depuis de nombreuses années au Québec, en vertu du code civil que nous avons hérité de la France, mais qui a été influencé par notre tradition anglo-saxonne.

Au Québec, l’état général de la jurisprudence est le suivant. Pour qu’un journaliste soit condamné pour diffamation, il faut absolument réunir trois facteurs. Une faute professionnelle de la part du journaliste, un dommage (matériel ou moral) chez sa « victime » et un lien de causalité entre ces deux faits. Cela veut dire que le simple dommage causé à un tiers n’est pas automatiquement punissable, car il faut prouver que le journaliste a commis une faute professionnelle qui serait à l'origine du dommage.

Pour déterminer s’il y a eu faute, les juges évaluent si le journaliste poursuivi en diffamation s’est conformé aux règles de l’art reconnues par les journalistes. Ces règles de l’art prennent la forme de textes normatifs tels le Guide de déontologie des journalistes de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, les Droits et responsabilités de la presse du Conseil de presse du Québec, ou encore les Normes et pratiques journalistiques de la Société Radio-Canada. D’autres textes déontologiques peuvent être mobilisés, car plusieurs médias ont adopté de tels documents ces dernières années.

À la lumière de la preuve établie par les parties, les juges vont évaluer les articles et les reportages incriminés à la lumière de ces normes déontologiques, en tenant compte de la teneur des reportages, de la méthodologie de l’enquête journalistique et du contexte de la publication, comme l’a décidé la Cour suprême du Canada, en 2004.

Cela veut dire que les journalistes n’ont pas d’obligation de résultat, mais ils ont une obligation de moyens. Ils doivent prendre toutes les mesures raisonnables pour faire de sorte que l’information qu’ils publient rencontre les standards d’une information de qualité telle que la définissent les différents textes normatifs. Pour être de qualité, cette information doit être d’intérêt public et véridique (rigueur et exactitude sont donc des critères déterminants), elle doit être impartiale, obtenue et diffusée de façon équitable et intègre. Les textes déontologiques énoncent des pratiques conformes à ces principes éthiques.

Ainsi, il peut arriver qu’un journaliste ne soit pas reconnu coupable d’avoir publié une fausse information s’il fait la preuve qu’il a été consciencieux et a observé les règles de l’art. En effet, le journalisme n’est pas une science parfaite, et des erreurs honnêtes peuvent survenir que l’on doit tolérer pour ne pas brimer inutilement la liberté de presse ou risquer d’inhiber les journalistes dans leur quête de la vérité d’intérêt public.

Dans d’autres cas, un journaliste (et son média) pourra être condamné à dédommager sa victime même si l’information publiée est véridique, car elle n’aura pas été reconnue d’intérêt public (invasion de la vie privée par exemple) ou encore parce qu’elle occulte des faits importants qui déforment la réalité (manque d’équité ou d’intégrité par exemple).

Puisque les juges des tribunaux civils ne sont pas nécessairement familiers avec les aspects éthiques et déontologiques du journalisme, des experts interviennent souvent devant le tribunal afin de donner leur opinion quant aux pratiques journalistiques qui font l’objet du procès. Cela donne donc lieu à un débat contradictoire entre experts, mais les juges ne sont pas tenus de retenir une opinion plutôt qu’une autre. Il leur arrive parfois de rejeter les deux opinions ou de n’en retenir que certains aspects qu’ils reprennent à leur compte, sans citer l’expert les ayant formulés. Dans d’autres cas, ils citent des passages du rapport d’expertise ou du témoignage pour appuyer leur jugement.

Il faut toutefois reconnaître que le modèle québécois souffre des imperfections de la justice civile en général. Il y a tout d’abord le problème de l’accès à la justice. Les frais de ces procès sont entièrement assumés par les parties, ce qui peut rapidement représenter des coûts s’élevant à des centaines de milliers d’euros, alors que les condamnations, uniquement monétaires, permettent rarement aux victimes de diffamation de faire leurs frais. À ce chapitre, les médias comme entreprises de presse sont en meilleure position pour se défendre que ceux qui se prétendent victimes de diffamation et qui ont des moyens limités.

De plus, il peut s’écouler entre deux et cinq ans avant qu’une poursuite n’obtienne un premier jugement, en Cour supérieure. Ce jugement peut-être porté devant la Cour d’appel et, ultimement, devant la Cour suprême du Canada. Une poursuite civile en diffamation peut donc durer jusqu’à une dizaine d’années et coûter une véritable petite fortune au justiciable qui a le courage et la détermination de se rendre jusqu’au bout du processus juridique. Ces défauts du modèle québécois peuvent cependant facilement êtres atténués si la volonté politique est au rendez-vous.

Par ailleurs, ce modèle a le très grand mérite d’insister sur la qualité de la démarche journalistique et sur le respect de la déontologie du métier, ce qu’aucun journaliste responsable ne peut contester. Il évacue les considérations politiques en ramenant le débat sur la qualité de la démarche journalistique, peu importe la notoriété ou le statut de celui qui se dit victime de diffamation.

Dans le contexte français cependant, il faudra sans doute moderniser et préciser les textes normatifs afin que les juges puissent s’en remettre à des règes déontologiques explicites et opérationnelles en lieu et place des énoncés de principe trop vagues que l’on retrouve dans les chartes. À ce chapitre, les médias anglo-saxons offrent une multitude de codes de déontologie exemplaires, à la fois rigoureux et souples.

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mardi, décembre 16, 2008

La convergence pèse lourd sur les épaules des journalistes du Québe

Le Devoir, samedi 6 décembre 2008, p. C5.

Marc-François Bernier, Chaire de recherche en éthique du journalisme (CREJ) de l'Université d'Ottawa et auteur de Journalistes , au pays de la convergence: sérénité, malaise et détresse dans la profession (Presses de l'Université Laval)

La convergence des médias d'information pèse lourd sur les épaules des journalistes du Québec, qui n'ont pas toujours l'autonomie qu'il faut pour résister aux commandes de leurs supérieurs, et cela est encore plus vrai pour les journalistes de Quebecor.

Selon notre recherche réalisée l'année dernière, et dont l'analyse finale vient d'être publiée, la grande majorité des journalistes syndiqués du Québec travaillent pour des conglomérats dont le respect pour la mission démocratique et la liberté inhérentes au journalisme varie grandement. La recherche a été menée auprès de 385 journalistes travaillant principalement pour Radio-Canada, Gesca et Quebecor. Il s'agit de la plus vaste enquête du genre réalisée au Québec.

(cliquer sur le titre pour lire au complet)

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dimanche, novembre 23, 2008

Des espaces de déontologie et d’éthique pour une presse plus responsable

Par Nathalie Dollé

Même si un certain nombre de citoyens et de patrons de presse rêvent de faire sans eux, les journalistes n’ont pas encore disparu. Leur nombre a même doublé en 20 ans. Dans cette période de fragilité professionnelle, ils n’ont plus le choix et sont obligés de s’interroger sur leur rôle et leur fonction au sein d’un nouveau type d’entreprise, dans une société elle-même en pleine crise de représentativité. A la fois bien public essentiel de la vie démocratique et bien marchand soumis aux lois du marché, l’information possède un statut ambivalent. Mais au delà des constats perturbants, il est nécessaire de trouver des solutions pour réécrire un contrat social entre une profession et son public. La presse va devoir rapidement faire des choix et assumer ou pas un rôle qui consiste à informer honnêtement, à faire vivre le débat, à aider les citoyens à faire des choix en connaissance de cause. Se regardant peu, elle martèle comme une litanie sa nécessaire liberté, en oubliant souvent ses devoirs et encore plus ses responsabilités.


Parce qu’un contrat par nature lie plusieurs parties prenantes, nous avons choisi de nous intéresser à celles qui pouvaient prendre part à une négociation sur la qualité de l’information: les journalistes eux-mêmes, les journalistes dans leurs rapports avec le public et avec les éditeurs de presse.


Deux voies s’explorent en parallèle : la redéfinition d’un métier d’une part, le renouvellement de ses liens avec l’ensemble des partenaires d’autre part.

Nous ne nous occuperons ici que des questionnements ayant trait à la déontologie, l’éthique et la responsabilité, laissant de côté les interrogations sur les liaisons économiques.

Il est devenu nécessaire de revenir aux fondamentaux du métier. Qu’est-ce qu’un journaliste ? Quel est son travail, quelle est sa mission ? A quoi sert-il ? Quel est son rôle exact en société ? Quels sont ses droits, ses devoirs et ses responsabilités ? A qui peut-il ou doit-il rendre des comptes ? Sur quelles forces sociales, politiques ou législatives peut-il s’appuyer en confiance ?

mercredi, novembre 12, 2008

Journalistes au pays de la convergence : sérénité, malaise et détresse dans la profession

Plusieurs chercheurs et observateurs des médias soutiennent depuis des années que la concentration et la convergence des médias ont des impacts sur la qualité, la diversité et l’intégrité de l’information.

Cet ouvrage présente les conclusions d’une vaste enquête menée principalement auprès de journalistes à l’emploi de Quebecor, Gesca et de la Société Radio-Canada. Autocensure, autopromotion, détournement de la mission de service public du journalisme afin de satisfaire la soif de profit des actionnaires, malaise, voire détresse professionnelle, sont au programme. Il ressort de cette radiographie que les journalistes aimeraient faire un meilleur travail, mais qu’ils sont souvent empêchés, non par les lois, les annonceurs ou la partisannerie politique, mais par leur propre entreprise de presse.

Pour la première fois, nous pouvons dresser le portrait des opinions et des attitudes des journalistes professionnels qui oeuvrent dans les grands conglomérats médiatiques du Québec.

jeudi, novembre 01, 2007

Protéger la dignité des justiciables dans les palais de justice du Québec : un cas de corégulation face à l'échec de l'autorégulation disciplinaire...

Protéger la dignité des justiciables dans les palais de justice du Québec : un cas de corégulation face à l'échec de l'autorégulation disciplinaire des journalistes

Marc-François Bernier
Université d'Ottawa
2007 IAMCR Conference
Paris

En 2005, réagissant à des cas de harcèlement médiatique de certains justiciables très connus du
public, le Juge en chef du Québec a imposé des restrictions aux représentants des médias
d’information oeuvrant à l’intérieur des palais de justice. Jusqu’alors, les journalistes et les
caméramans pouvaient y circuler comme bon leur semblait, s’agglutiner autour des justiciables
ou de leurs procureurs, ou encore se livrer à des cavalcades dans les corridors pour obtenir des
images de ceux qui cherchaient à leur échapper au sortir des salles d’audience. Les nouvelles
règles imposées par le Juge en chef ont pour effet de limiter à des aires précises la prise d’images
et la réalisation d’entrevues. Il est devenu impossible pour les médias de harceler les justiciables,
les officiers de justice et tout citoyen à l’intérieur des palais de justice. Les représentants des
médias doivent maintenant réaliser leurs entrevues à des endroits précis plutôt que d’extorquer
des commentaires et des images contre la volonté des justiciables. Les nouvelles règles ne
s’appliquent pas à l’extérieur des palais de justice.

Plaidant qu’elles contrevenaient à la liberté de presse protégée par les Chartes canadienne et
québécoise des droits et libertés de la personne, les entreprises de presse ont contesté ces règles
devant les tribunaux civils du Québec, en faisant valoir notamment que les médias étaient en
mesure de s’autoréguler pour éviter de futurs débordements.

Dans la présente contribution, nous allons soutenir que les nouvelles règles qui limitent la
mobilité des médias constituent une forme de corégulation qui n’attaque nullement la liberté de
presse - les procès demeurant publics et accessibles aux journalistes et les entrevues avec les
justiciables pouvant être réalisées dans d’autres lieux - tout en protégeant des citoyens se trouvant
en situation de vulnérabilité. De même, nous soutenons que les mesures sont compatibles avec les
principes éthiques et les normes déontologiques que les journalistes se sont librement donnés en
matière d’équité.

Il faudra notamment définir, caractériser et distinguer les concepts d’autorégulation et de
corégulation, et rappeler que l’autorégulation ne coïncide pas ou ne permet pas nécessairement
une réelle autodiscipline de la part des journalistes. Par ailleurs, à l’aide du cas du Québec, nous
montrerons que les tribunaux civils, quand ils font reposer leurs décisions sur les règles de l’art
élaborées et reconnues par les journalistes, peuvent suppléer aux limites de l’autorégulation.

(pour lire le document, cliquer sur le titre)

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vendredi, septembre 21, 2007

Un lock-out pour les actionnaires

Le Soleil
Opinions, samedi, 28 avril 2007, p. 33

Analyse

Marc-François Bernier, coordonnateur du programme de journalisme de l'Université d'Ottawa*
Un lock-out pour les actionnaires

Au risque de simplifier à outrance, je résumerais ainsi le lock-out préparé de longue date qui s'est abattu sur les journalistes du Journal de Québec la fin de semaine dernière. Il a comme objectif primordial de maximiser la convergence pour satisfaire les actionnaires et non pas celui d'améliorer la qualité et la diversité de l'information.
La convergence des médias, c'est essentiellement de pouvoir diffuser des textes, des images et du son sur un même support informatique grâce à la numérisation. Elle est une véritable révolution qui transforme profondément et rapidement les façons de faire du journalisme et l'industrie des médias.

À cause de la convergence - ou grâce à elle selon le point de vue - les habitudes de fréquentation des médias sont en mutation. Ainsi, les jeunes lisent peu le journal et il faut les rejoindre autrement pour intéresser les annonceurs. Internet est plus attrayant et interactif que les médias traditionnels. Quant à la publicité, elle se déplace sur d'autres supports que le journal quotidien payant ou la station de télévision généraliste comme TVA. Il y a aussi les journaux gratuits qui se multiplient et la concurrence qui est plus forte que jamais.

Le profit maximal

Quebecor a donc de bonnes raisons de réagir aux changements qui frappent tous les médias d'information. Bien rares sont les journalistes qui nient cette réalité. Il faut modifier les façons de faire révolues. Mais on peut questionner la sagesse et la pertinence de provoquer un conflit de travail pour arriver le plus vite possible à de tels résultats. On peut même croire que ce n'est pas pour améliorer la qualité et la diversité de l'information que Quebecor bouscule ses employés. La principale raison est la recherche du profit maximal à court terme, pour plaire aux actionnaires.

Plusieurs chercheurs soutiennent que, depuis le début des années 80, les médias d'information ont négligé leurs fonctions démocratiques et l'intérêt public pour devenir des entreprises très rentables. Surtout lorsque leurs actions se transigent sur les marchés publics de Toronto et de New York. C'est le mode de propriété des médias et la pression des marchés qui favorisent l'implantation accélérée de stratégies de convergence.

Cela a des effets concrets, et parfois douloureux, sur l'organisation du travail des journalistes qui doivent être plus productifs, non pas en termes de qualité de l'information (celle qui est vraie et sert l'intérêt public notamment), mais en termes de volumes de nouvelles et de reportages produits rapidement, adaptés et diffusés sur plusieurs plates-formes (journal, Internet, télévision, baladodiffusion, radio, téléphones cellulaires, etc.). Cela favorise souvent les reportages triviaux et spectaculaires, au détriment de l'enquête sérieuse, de la vérification rigoureuse ou de l'équité.

En soi, la convergence n'est pas nécessairement une menace pour la démocratie. Au contraire, on pourrait soutenir qu'elle permet plus que jamais la diffusion de l'information à des publics de plus en plus différents et mobiles. Mais elle doit se faire dans le respect de l'intégrité du journalisme.

Or, la convergence à la sauce Quebecor est un mélange plus ou moins subtil de journalisme, de publicité, de messages de persuasion, d'autopromotion et d'autocensure. On l'a vu ces derniers mois quand aucun de ses journalistes n'a critiqué ou dénoncé la faiblesse des reportages portant sur la qualité de l'eau des piscines publiques de Montréal ou encore relevé les failles méthodologiques du sondage sur le prétendu racisme des Québécois.

Pourtant, les journalistes de Quebecor sont souvent excellents, contrairement à ce que croient ceux qui les méprisent et portent le deuil d'un âge d'or du journalisme qui n'a jamais existé. Mais ces journalistes sont à la fois des professionnels qui tentent de résister aux pressions de leurs patrons et des employés obligés de s'y soumettre.

De plus, cette convergence est imposée au sein d'une entreprise de presse dont le poids est déterminant au Québec en raison de la très grande concentration de la propriété des médias. Cela permet à Quebecor d'imposer dans le débat public les enjeux qui favorisent ses tirages et ses cotes d'écoute (faits divers, criminalité, racisme, immigration, spectacles, sports, etc.) et de faire le promotion de ses intérêts d'affaires (artistes, disques, spectacles, livres, magazines, etc.). Il devient alors impossible d'échapper aux messages qui saturent le Québec.

L'enjeu réel

Pour l'instant, les questions de la qualité et de la diversité de l'information n'ont pas encore été invoquées publiquement par les parties qui s'affrontent sur la semaine de travail, la souplesse des conventions collectives, le salaire moyen des journalistes, la délocalisation des annonces classées en faveur de l'Ontario, etc.

Espérons que les enjeux journalistiques liés à la stratégie de convergence de Quebecor vont reprendre la place réelle qu'ils méritent dans le débat public. Ce lock-out va bien au-delà des conditions de travail des employés et des profits anticipés par les actionnaires. Il faudrait bien parler, un jour, du grand détournement de la mission démocratique du journalisme afin de satisfaire des intérêts d'affaires. Cela concerne la majorité des médias d'information, mais est encore plus flagrant au sein de l'empire Quebecor.

* L'auteur a travaillé comme journaliste au "Journal de Québec" de 1986 à 2000. À l'invitation du "Soleil", l'auteur analyse certains enjeux liés au lock-out décrété par Quebecor.

jeudi, septembre 20, 2007

Discours journalistique et parole ordinaire : analyse d'un rendez-vous manqué

Valérie Croissant et Annelise Touboul


Valérie Croissant enseigne à l'université Nancy 2, GRICP
Annelise Touboul enseigne à l'université Lyon 2, équipe Médias et Identités


Ce texte analyse deux types d'espaces médiatiques dans lesquels la parole des usagers est présentée : les forums des sites Internet de presse et les chroniques du médiateur de Radio France. Dans leur manière de rendre compte de la parole des usagers, ces espaces participent en fait de la délimitation du champs journalistique, et donc de l'accès à la sphère publique. La cadre évenementiel de cette analyse est le référendum français sur la constitution européenne.

(Pour en nsavoir plus, cliquer sur le titre)

jeudi, avril 19, 2007

Un peu de retenue S.V.P.

Un peu de retenue S.V.P.
Pascale Brillon
L'auteure est psychologue spécialisée en stress post-traumatique attachée à la Clinique des troubles anxieux de l'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal. L'auteure est docteure en psychologie et auteure des livres «Se relever d'un traumatisme» et «Comment aider les victimes souffrant de stress post-traumatique».

Une autre fusillade a eu lieu dans un milieu d'enseignement. Un autre massacre qui a fauché des vies précieuses. Depuis quelques jours, nous sommes submergés des photos de l'horreur. Mais surtout, on a publié de nombreux articles abordant les mobiles, le profil, la vie et les armes du tueur. De multiples émissions portant sur sa façon d'opérer, le trajet qu'il a emprunté, sa manière de tuer les victimes ont même été diffusées. Mais nous sommes-nous seulement questionnés sur l'impact de cette place médiatique et de ces informations sur les personnes fragiles de notre société?

Ce battage médiatique rend le tueur «intéressant». Il est à la Une. On se demande QUI il était, on se préoccupe de ses peurs, de ses rejets, de ses peines, on lui accorde (maintenant) une place immense. On tente de le comprendre. On parle de lui. Avec horreur, presque avec fascination. Il a peut-être vécu une vie minable mais il sera mort dans l'apothéose. Il a peut-être grandi entouré d'indifférence, mais tous les yeux et les médias du monde sont maintenant tournés vers ce qu'il a accompli et vers ses dernières lettres, volontés ou récriminations.

La place médiatique que nous accordons au tueur répond à notre curiosité morbide, à notre quête de sens et à notre besoin de comprendre l'événement. En misant sur cette peur que nous possédons tous, elle fait vendre. Or, pour certains êtres fragiles de notre société, pour certaines personnes en mal de reconnaissance, cette mort violente et médiatisée est non seulement vengeresse mais attirante. Et l'effet d'entraînement de cette tribune extraordinaire que représente la médiatisation ne devrait pas être minimisé.

Et le devoir journalistique?

Mais alors, qu'en est-il de la liberté de la presse? Du devoir journalistique? (...)

(Publié dans La Presse, jeudi 19 avril 2007). Cliquer sur le titre pour lire au complet

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lundi, mars 12, 2007

L'idéal journalistique : comment des prescripteurs définissent le « bon » message médiatique.

(Cahiers du journalisme, automne 2006)

Depuis le début des années 1960, les journalistes québécois ont développé un vaste argumentaire pour définir et affirmer leur mission. Souvent considérés comme des « ratés » n’ayant pu accéder à quelque noble profession, on peut voir dans le militantisme qui a marqué les décennies 1960 et 1970 un travail de légitimation professionnelle et de valorisation sociale de la part des journalistes. Ces derniers ont abondamment insisté pour se démarquer de la mission commerciale des entreprises de presse qui les emploient, au nom du droit du public à l’information, condition nécessaire à la qualité de la vie démocratique selon eux.

Cette rhétorique a été reprise et soutenue par bon nombre d’acteurs sociaux extérieurs à la profession qui en ont fait tantôt le fondement de leur défense du journalisme face à des menaces appréhendées (concentration de la propriété, convergence des médias, etc.), tantôt le fondement des rappels à l’ordre adressés aux journalistes, lorsque ces derniers s’engageaient dans des pratiques jugées non conformes ou déviantes aux normes reconnues (conflit d’intérêts, information spectacle, manque de rigueur, etc.).

Depuis le début des années 1960 surtout, le journalisme québécois s’est donné un système normatif explicite, à l’image de ce qui existe dans son environnement nord-américain, c’est-à-dire anglo-saxon.
(Pour en lire davantage, cliquer sur le titre)

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dimanche, février 25, 2007

Petit guide médiatique pour électeur sérieux

Par Marc-François Bernier
Coordonnateur du programme de journalisme
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca

Publié dans Le Droit, le 2 mars 2007

Une campagne électorale, c’est l’emballement des machines politiques et médiatiques qui carburent à la stratégie afin de tirer profit de certaines faiblesses des électeurs que nous sommes, qui préférons souvent être séduits et divertis plutôt que rigoureusement et sérieusement informés des enjeux dont dépendent notre avenir.

Pour ceux qui prennent encore au sérieux l’exercice électoral et qui croient que les journalistes ont un rôle important d’information des citoyens, la présente campagne électorale risque encore de s’avérer décevante. Toute campagne implique trois groupes d’acteurs : les candidats (et leur entourage), les journalistes et le public. Malheureusement, des recherches et plusieurs critiques soutiennent que les candidats et les journalistes sont tellement obsédés les uns par les autres qu’ils en oublient souvent le public. Il est donc justifié d’avoir les médias à l’œil, un exercice critique peu coutumier au Québec.

Pour débuter ce petit guide, voici comment les médias devraient agir afin de forcer les acteurs politiques à respecter le droit des électeurs à des débats intelligents, honnêtes et substantiels.

Leur premier défi sera de ne pas être les complices des attaques vicieuses et mesquines des uns et des autres. En refusant de jouer ce jeu, ils forceront les candidats à trouver de meilleures façons de faire parler d’eux.

Un autre défi sera de servir constamment le droit du public à une information de qualité, en forçant les candidats et leurs stratèges à démontrer la véracité de leurs affirmations et le réalisme de leurs engagements. Ce travail critique pourra se substituer à la diffusion des sarcasmes, de phrases assassines et des attaques personnelles des adversaires politiques qui partagent pourtant le même intérêt à ne pas justifier leurs propres affirmations et engagements.

Toujours dans l’esprit du service public, on devrait empêcher les acteurs politiques de nous intoxiquer impunément avec des déclarations faites sous le couvert de l’anonymat, les sources anonymes étant de puissants vecteurs de désinformation. À ne pas oublier que les organisations politiques essaient d’influencer, sinon de manipuler l’opinion publique par le biais des médias et que bien des journalistes résistent peu aux leurres des scoops vite démentis ou récupérés publiquement par les mêmes qui les ont discrètement glissés à l’oreille du reporter.

La rigueur intellectuelle devrait convaincre les journalistes de ne pas diffuser des résultats de sondages aux méthodologies douteuses, tandis que le souci des débats substantiels devrait limiter le nombre de sondages sur les intentions de vote. Ces sondages mettent certes du piquant dans la course et de l’action dans les reportages, mais ils sont faibles en octane démocratique. Il faut à ce chapitre saluer la décision de la Société Radio-Canada de ne pas commander de sondages sur les intentions de vote (il y en aura déjà beaucoup d’autres de toute façon), afin de se concentrer sur des débats de fond.

D’autre part, les médias devraient documenter des enjeux importants pour les citoyens en se fiant à des sources compétentes et neutres. Cela est encore plus pertinent pour les chaînes d’information continue, où on oblige trop souvent les journalistes à remplir du temps d’antenne avec des propos répétitifs, des approximations et des affirmations douteuses parce qu’on ne leur donne pas le temps de tout vérifier avant de passer en ondes.

En matière de diversité, il serait apprécié que les médias, surtout les médias électroniques, soient plus imaginatifs dans leur choix d’invités pour nous présenter des points de vue différents, marginaux, voire provocateurs. De même, on souhaite qu’ils nous épargnent l’omniprésence de pseudo experts en tout et en rien dont on nous cache trop souvent les accointances partisanes.

La liste pourrait s’allonger, mais la commande est déjà très ambitieuse. Certains, désabusés ou plus lucides peut-être, diront trop ambitieuse.

Indices de méfiance

Pour compléter ce modeste guide médiatique de l’électeur sérieux, voici quelques indices qui devraient nous inciter à se méfier car l’intérêt médiatique (celui des médias, celui des journalistes, etc.) peut facilement supplanter l’intérêt public.

Il y a lieu de se méfier quand un journaliste de la télévision ou de la radio est plus intéressé par ses jeux de mots que par la substance de ses reportages qui ne nous disent rien sur les engagements des candidats et leurs raisons de les proposer aux électeurs. Et quand un journaliste, surtout de la presse écrite, rapporte les propos de sources anonymes, sachons que, le plus souvent, il se laisse utiliser par ceux qui veulent manipuler l’opinion publique pour en tirer un meilleur profit partisan.

De même quand, au terme d’entrevue télévisée ou radiophonique, nous avons l’impression d’en savoir davantage sur l’opinion du journaliste que sur celle de son invité, il y a là un sérieux indice de l’intention non pas de nous informer, mais de nous persuader.

Par ailleurs, nous devons avoir le sage réflexe de n’accorder aucune crédibilité au journaliste qui passe quelques heures dans un comté, mais prétend néanmoins nous dire ce qu’est vraiment l’allure de la campagne locale. Le plus souvent, cela repose à la fois sur une méconnaissance des lieux et sur la force de persuasion de certains organisateurs politiques.

Bien entendu, nous avons tous nos biais partisans et nos préférences. Cela influence grandement le regard critique que nous posons sur le travail des journalistes et la couverture médiatique quotidienne. Cela nous incite parfois à nous exposer avec complaisance et à répétition aux messages qui nous plaisent et à rejeter trop facilement ceux qui nous choquent. S’informer ne doit pas être un comportement d’auto persuasion. Au contraire, c’est faire face aux faits qui ébranlent nos croyances et nous déstabilisent.

Il y a donc lieu, finalement, de se méfier même des convictions que nous possédons, car elles nous possèdent aussi au point de contaminer notre bon jugement, comme l’a écrit le sociologue français Edgar Morin.

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vendredi, février 09, 2007

Le cas Drainville : Au-delà de l’apparence de conflit d’intérêts, un manque de prudence et de réflexion éthique

Marc-François Bernier (Ph.D.)
Coordonnateur du programme de journalisme
Université d'Ottawa

La mutation subite et inattendue de Bernard Drainville, qui se métamorphose de chef du bureau politique de Radio-Canada, à l’Assemblée nationale du Québec, en candidat du Parti québécois, ramène une fois de plus sur la place publique la fameuse question des conflits d’intérêts et, surtout, de l’apparence de conflit d’intérêts.

Ce cas n’est pas le premier. L’histoire politique du Canada et du Québec est jalonnée de journalistes devenus politiciens, et on voit de plus en plus de politiciens devenir journalistes. Ces individus, hommes et femmes, exercent leur droit démocratique et constitutionnel.

Mais cela peut soulever des questions d’éthique professionnelle et le fait d’avoir de tels questionnements plaide pour une analyse sérieuse des faits et des principes en jeu, et non à des procès d’intention.

Les normes journalistiques sont claires. Les journalistes doivent éviter les situations de conflit d’intérêts et même les apparences de conflit d’intérêts car cela nuit à leur crédibilité et met en cause l’intégrité de l’information. Cette intégrité est un élément essentiel de la qualité de l’information, avec la rigueur, l’exactitude, l’équité, la vérité et l’intérêt public. Les conflits d’intérêts, ce sont avant tout des conflits de loyauté.

Le journaliste doit être loyal envers le public en lui diffusant une information de qualité, envers son employeur en respectant le contrat qui les lie, et envers lui-même en respectant sa conscience personnelle et sa dignité. Le conflit, comme l’apparence de conflit, intervient quand un journaliste décide de privilégier, ou semble privilégier un type de loyauté au détriment des autres. Dans le cas présent, il y a apparence que le journaliste aurait pu privilégier ses intérêts personnels et ceux de son futur chef politique au détriment du droit du public à une information de qualité.

Une telle apparence invite à l’analyse de la situation, mais l’analyse sérieuse et équitable ne peut se limiter à cette apparence, elle doit aller au-delà et tenir compte des faits allégués.

Si l’on en croit, le principal intéressé, il a reçu une offre, a aussitôt décidé de se retirer des ondes le temps de sa réflexion, a rejeté l’offre en l’annonçant personnellement au chef André Boisclair et a repris pleinement son statut de journaliste dès le samedi. À ce moment, il ne savait pas que, quelques jours plus tard, soit le mardi, il allait recevoir une autre offre qu’il accepterait. Au moment de son entrevue avec le chef du Parti québécois, André Boisclair, entrevue enregistrée le samedi et diffusée le dimanche, il n’était plus en réflexion et ne savait pas qu’on allait lui revenir avec une nouvelle offre. Dans son esprit, il était redevenu un journaliste pour les semaines et les mois à venir.

Aucun principe éthique, aucune règle déontologie ne prescrivait au journaliste Drainville de se retirer des ondes à la suite de son refus, pour quelque période que ce soit.

Il aurait cependant pu le faire, par simple prudence, en sachant que l’offre rejetée pouvait devenir publique par le biais des fuites calculées, des sources anonymes mal intentionnées et d’une concurrence médiatique parfois douteuse. Il aurait pu en parler à son employeur qui aurait alors eu à prendre certaines décisions à cet effet, avec ce que cela comporte de risques pour la suite de sa carrière puisqu’on ne sait jamais comment vont réagir les responsables de la Société d’État dans de tels cas. Encore là, aucune règle ferme n’existe à ce sujet. Le tout est question de prudence, de jugement personnel, sinon de calcul avec les risques de confusion et d’erreurs que cela comporte.

Le fait de ne pas avoir suivi ce scénario idéal n’est pas pour autant une faute professionnelle.

Toutefois, puisque la première offre lui serait parvenue par l’intermédiaire de Jacques Parizeau, le journaliste aurait dû prendre le même chemin pour signifier son refus plutôt que de s’adresser personnellement au chef du Parti québécois. En effet, à titre de chef du bureau politique à Québec, le journaliste Drainville n’avait pas à s’adresser personnellement au chef de l’opposition pour décliner une offre partisane. L’ayant cependant fait, il aurait dû laisser un de ses collègues mener l’entrevue du lendemain avec M. Boisclair. Cela aurait considérablement atténué les apparences de conflit d’intérêts.

Par ailleurs, si on a une conception orthodoxe et hyper exigeante de la déontologie, on peut être tenté de dire que le journaliste Drainville aurait dû cesser toute activité journalistique aussitôt qu’il a été approché par une formation politique. Cet arrêt pouvant durer une période indéterminée, allant de quelques semaines jusqu’à six mois a même suggéré un journaliste lors de la conférence de presse de Drainville, jeudi.

Un tel scénario serait dangereux car les stratèges politiques pourraient y recourir afin de se débarrasser de journalistes qu’ils jugent trop critiques en leur faisant de fausses propositions qui auraient pour conséquence automatique « d’éliminer » un journaliste intègre. Il faut aussi tenir compte du contexte politique québécois où la date des élections est choisie par le Premier ministre en poste, ce qui réduit de beaucoup les possibilités de prévoir à long terme la transition du journalisme à la politique.

En éthique appliquée, un test important est celui du test de la publicité. Il aide à identifier des situations potentiellement compromettantes. Concrètement, ce test consiste à se demander si on sera capable de défendre publiquement nos décisions, nos gestes, nos paroles. Si on en arrive à la conclusion que la décision que l’on s’apprête à faire ne sera pas défendable sur la place publique, et qu’elle doit donc demeurer secrète, cela incite à la modifier.

Du reste, tous les membres de la Tribune de la presse peuvent-ils affirmer n’avoir jamais reçu des offres plus ou moins formelles pour se joindre à un parti politique comme candidat ou à titre de conseiller ? Ce que certains semblent exiger du journaliste Drainville, sont-ils en mesure de se l’appliquer à eux-mêmes, comme le voudrait le principe éthique de la règle d’or qui se base sur la réciprocité ? Se sont-ils retirés temporairement de la couverture politique pendant et après leur période de réflexion ? Cette même question se pose dans d’autres secteurs d’information que sont l’économie, les sports, le spectacle, etc.

Il faut rappeler que les journalistes politiques sont toujours en étroite relation avec leurs sources politiques. Certains jouent au hockey ensemble, d’autres socialisent les soirs et fins de semaine, quelques-uns ont même des aventures sentimentales avec des élus ou avec des membres de leur personnel politique, d’autres jouent au conseiller politique ou acceptent des confidences personnelles. Tout cela se fait à l’abri du regard du public et en dépit des nombreuses critiques qui ont maintes fois dénoncé cette proximité.

La réaction de bon nombre de journalistes face au journaliste Drainville est à la fois rassurante et paradoxale. Elle rassure car on peut y déceler un souci réel du respect des principes éthiques et des règles déontologiques qui fondent la légitimité sociale et la crédibilité du journalisme.

Paradoxale, car on peut la mettre en comparaison avec la couverture généralement complaisante des même médias face à la nomination de la journaliste Michaëlle Jean, dans les premiers jours de août 2005. Dans les jours qui ont précédé l’annonce de sa nomination, alors qu’elle réfléchissait vraisemblablement à l’offre du Premier ministre Paul Martin et qu’elle l’avait peut-être même déjà acceptée, elle était encore lectrice du Téléjournal de Radio-Canada.

Les mêmes principes d’intégrité professionnelle sont en jeu, même si le cas Drainville est plus flagrant en raison de son travail de journaliste de terrain, qui côtoyait quotidiennement les élus et devait nous informer de façon intègre à leur sujet, alors que Mme Jean faisait ce que certains sociologues nomment du journalisme « assis ». Ceci étant dit, les deux cas ont des similarités, si bien qu’on a l’impression d’assister à une indignation sélective de la part de certains.

Quant à la réaction des adversaires politiques, on peut certes y voir l’œuvre d’une grande surprise et d’un sentiment de trahison ou de déloyauté de la part du journaliste Drainville. Mais il faut aussi être réaliste et y voir une stratégie de communication politique normale qui consiste à attaquer le nouvel adversaire.

Finalement, analyser le cas Drainville est un peu risqué car, comme dans toutes les analyses de cas, les faits sont déterminants. Et, pour l’instant, la seule source qui puisse nous informer au sujet des faits demeure le principal intéressé.

dimanche, février 04, 2007

La fonction et le rôle d’Ombudsman au Brésil et en France

Différents médiateurs existent dans le secteur des médias que ce soit en presse, en radiotélévision ou pour l’Internet. L'idée commune veut que ces médiateurs soient tous plus ou moins héritiers de traditions nord-américaines et scandinaves de l’Ombudsman. L’Hebdo du Médiateur sur France Télévisions depuis 1998 en France et la médiation de la presse au Folha de S. Paulo, depuis 1989 en Brésil en sont deux exemples distincts.
En France, la médiation de la rédaction de France 2 s'exerce à travers une émission, tous les samedis après le journal télévisé de la mi-journée. Ce programme autoréflexif donne la parole aux téléspectateurs venant exposer leurs griefs vis-à-vis de l'information de la chaîne et publicise ainsi une réflexion sur la responsabilité des journalistes et/ou du message télévisuel. Il s’agit donc de créer un espace de dialogue entre journalistes et téléspectateurs. Au Brésil, au Folha de S. Paulo, la fonction d’ombudsman prend la forme d’une représentation du lecteur au sein de la rédaction, par le biais d’une chronique hebdomadaire, publiée dans l’édition du dimanche. L’ombudsman est proposé comme une épreuve publique du projet éditorial implanté par le journal, un différenciateur de la concurrence et un critique des médias. Cet article propose, à travers la comparaison des cas français et brésilien, d’analyser deux conceptions de la médiation dans deux médias différents.
En effet, si ces créations se sont inspirées de l'exemple suédois et nord-américain, nous proposons ici un éclairage mettant en avant les conditions spécifiques d’émergence de ces deux médiateurs ; conditions particulières qui ont abouti à donner un rôle particulier et un statut différent aux deux médiateurs. Il s’agit donc à travers une dimension comparative internationale de démontrer la pluralité des Ombudsmen et la prégnance des contextes locaux et des cultures sur cette fonction que l’on a trop tendance à penser comme universelle.
(cliquer sur le titre de l'article pour en lire davantage)

mardi, janvier 23, 2007

Les nouveaux mercenaires de l'information

Les nouveaux mercenaires de l’information

Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur agrégé
Coordonnateur du programme de journalisme
Université d'Ottawa

Texte publié dans Le Devoir, lundi 22 janvier 2007.


Une des leçons qu’il faut retenir du débat confus entre accommodements raisonnables et racisme qu’a volontairement allumé l’empire Quebecor et son sondeur de prédilection Léger Marketing, c’est que les journalistes et commentateurs patentés de Quebecor se comportent de plus en plus comme des mercenaires incapables de critiquer leurs égarements.

Il faut avoir lu l’ensemble des textes consacrés aux différentes questions de ce sondage pour constater qu’en aucun temps les nombreux journalistes affiliés à Quebecor n’ont songé à remettre réellement en question la définition même du mot « racisme » que le sondeur a librement utilisé.

Il y avait pourtant beaucoup à dire tant sur les définitions retenues (on confond racisme et inconfort face aux autres cultures notamment) que sur la répartition des réponses et la tournure générale des questions. Ces imperfections ont miné la validité de l’exercice au point où toute interprétation devenait dénuée de fondement.

Réaliser un sondage scientifique en suivant toutes les règles de l’art n’aurait pas coûté plus cher à l’empire Quebecor. Il aurait cependant créé moins de remous et réduit considérablement les retombées commerciales et médiatiques de l’exercice car les résultats, probablement plus nuancés, auraient été moins facilement exploitables à l’écran et sur papier.

Devant le silence des nouveaux mercenaires de l’information et de l’opinion tout dévoués à la cause de leur employeur, les critiques sont venues de l’extérieur. On a même vu des textes dans Le Journal de Montréal pour attaquer ces critiques. En somme, hors de Quebecor point de salut ! Pour paraphraser un thème déjà débattu par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, les médias sont-ils les nouvelles Églises et leurs journalistes les nouveaux curés ?

Ce dernier épisode s’ajoute à bien d’autres, dont celui des fameuses analyses de l’eau des piscines publiques de l’été 2006. Déjà, les journalistes de Quebecor avaient réprimé tout esprit critique afin de ne pas nuire à l’impact médiatique et commercial de ces stratégies de marketing où on invente le scoop, à défaut de le découvrir au terme d’une enquête au-dessus de tout soupçon.

Pour l’observateur des médias, ce comportement de groupe est troublant. Il faut en effet s’inquiéter quand ceux qui ont choisi de faire un métier reposant avant tout sur la liberté d’expression, et qui nous psalmodient l’évangile de la diversité de l’information, acceptent de suivre aveuglément les mots d’ordre de leur employeur. Comment est-il possible que des dizaines de gens reconnus pour leur franc-parler et se disant jaloux de leur liberté de critiquer puissent ainsi chanter à l’unisson la même partition sans interroger ceux qui manient la baguette ?

Il faut par ailleurs reconnaître que les motivations des concurrents doivent aussi être questionnées quand ils critiquent les initiatives de Quebecor. D’une certaine façon, cela rend la situation encore plus inquiétante. Sommes-nous en voie de nous retrouver dans un système médiatique où chacun embrigade ses journalistes et collaborateurs afin d’attaquer et affaiblir le concurrent, imposant du même coup un esprit de clan typique des groupes idéologiques ?

Une telle possibilité est à la fois incompatible avec la liberté d’expression des individus et menace gravement l’intégrité professionnelle des journalistes. Comment prendre au sérieux leurs revendications en matière de liberté de presse et de droit du public à l’information quand eux-mêmes sont en quelque sorte complices d’une forme de censure ou se complaisent dans des conflits d’intérêts systémiques ?

Pour ceux qui se sont inquiétés des possibles excès de la concentration et de la convergence des médias d’information, de tels épisodes n’ont rien de rassurant car ils démontrent le pouvoir réel que les conglomérats médiatiques ont d’influencer les débats publics en fonction de leurs intérêts corporatistes. On peut penser que l’intérêt médiatique s’impose face au déclin du principe qui consiste à œuvrer pour l’intérêt public.

Il faut craindre que la situation ne favorise une escalade de conflits entre mercenaires des grands groupes de presse du Québec où chaque journaliste et commentateur aurait l’obligation de suivre la « ligne du parti ».

De plus en plus, nous avons besoin de lieux de recherche et de débat où l’on puisse analyser de façon critique, rigoureuse et indépendante les pratiques médiatiques qui influencent grandement la qualité de notre vie démocratique. Il semble que les entreprises de presse soient peu enclines à assumer cette tâche.

dimanche, décembre 17, 2006

La faute journalistique de la RTBF

La RTBF a transgressé à l’éthique et à la déontologie du journalisme

Par Marc-François Bernier (Ph.D.)
mbernier@uottawa.ca

Qu’on la nomme « docu-fiction » ou « canular », l’initiative de la RTBF demeure indéfendable sur les plans de l’éthique et de la déontologie du journalisme. Voici un cas flagrant de transgression des normes journalistiques, une réelle faute professionnelle.

Il ne suffit pas de prétendre que la rédaction de la RTBF a respecté la déontologie du journalisme, comme l’ont soutenu certains de ses représentants au lendemain de la diffusion de l’émission controversée. Il faut en faire une démonstration rationnelle qui soit compatible avec les principes éthiques et les règles déontologiques reconnus. Une telle mission semble impossible.

En effet, l’analyse de centaines de codes de déontologie révèle que les principes éthiques du journalisme s’articulent autour des valeurs suivantes : servir l’intérêt public ; diffuser des informations véridiques au terme d’une démarche marquée par la rigueur des raisonnements et l’exactitude des faits ; être équitable aussi bien dans les moyens de collecte de l’information que dans son traitement et son suivi ; être impartial et intègre.

Concrètement, ces principes se déclinent sous la forme de règles déontologiques qui prescrivent (et proscrivent) certaines pratiques journalistiques. Par exemple, au nom de l’information d’intérêt public, le journaliste doit respecter la vie privée des gens. Au nom de l’équité, le journaliste doit clairement s’identifier auprès de ses sources d’information. Au nom de l’intégrité, le journaliste ne doit pas se retrouver en situation de conflits d’intérêts ou encore se livrer à quelque plagiat que ce soit. La liste n’est pas exhaustive, mais ces quelques exemples suffisent.

Bien entendu, si elles sont pertinentes et applicables dans la grande majorité des situations de la vie quotidienne, les règles déontologiques ne peuvent prévoir tous les cas d’espèce, si bien qu’il serait intenable de les suivre aveuglément.

Dans certains cas, l’adhésion rigide aux règles déontologiques peut conduire à des situations aberrantes, voire dangereuses. Ainsi, le devoir journalistique de diffuser la vérité doit-il s’imposer quand cela menace la vie d’individus, dans des situations d’enlèvement par exemple, ou lorsque cette information peut générer des paniques importantes au sein de la population ? On sait aussi qu’il survient des situations où le journaliste devra cacher son identité afin d’avoir accès à des informations importantes pour éclairer les choix des citoyens.

La réflexion éthique appliquée en journalisme reconnaît donc qu’il existe de « bonnes raisons » pour déroger à la déontologie. On peut identifier ces raisons en se posant les « bonnes questions ». Les plus fréquentes sont les suivantes. Quelles sont les règles qui s’appliquent généralement dans de telles circonstances ? Qui en tirera profit et qui en subira les effets néfastes? Existe-t-il de meilleures options ? Pourrai-je me justifier auprès des autres, du public ? L’intérêt public de l’information est-il supérieur aux conséquences néfastes qui en résultera pour les individus ? L’information répond-elle à un important besoin de connaître ?

Ce questionnement est relié aux valeurs sociales que partagent les journalistes et permet de baliser et légitimer leurs pratiques professionnelles. Si les réponses qu’il génère sont favorables à un écart aux règles déontologiques reconnues, on peut parler d’une dérogation. Toutefois, lorsque les réponses sont défavorables à un tel écart aux règles, on est en présence d’une transgression à la déontologie qui conduit à la faute professionnelle.

Dans le cas de la RTBF, on a voulu sensibiliser la population à l’avenir du pays. Pour ce faire, on a diffusé de fausses informations qui étaient vraisemblables. Pour ce faire, on a eu recours à des mises en scène. Pour ce faire, on a causé de vives émotions à des milliers de citoyens. Les responsables ont volontairement voulu déjouer la vigilance des téléspectateurs en refusant de leur indiquer explicitement que l’émission spéciale était une fiction. Pendant de longues minutes, ils ont privé leur public de son autonomie, le rendant captif d’un scénario vraisemblable, mais néanmoins trompeur.

Sur le plan éthique, il faut se demander si la fin justifie les moyens. Fallait-il tromper les gens pour susciter le débat ? Était-il possible de produire un « docu-fiction » explicite, avec des comédiens plutôt que des journalistes professionnels, et qui aurait fait l’objet d’une importante campagne publicitaire afin de susciter l’intérêt du public ? Était-il possible de servir l’intérêt public sans pour autant instrumentaliser les citoyens, sans se servir des citoyens, sans abuser de leur bonne foi et de la crédibilité que plusieurs accordaient aux journalistes de la RTBF ?

Il est permis de d’affirmer que d’autres options permettaient de stimuler un débat important sans pour autant instrumentaliser les citoyens, sans les priver de leur autonomie, sans les tromper. Le « docu-fiction » de la RTBF (si tant est qu’un tel genre journalistique existe !) est incompatible avec l’éthique et la déontologie du journalisme dont il transgresse normes et règles, ce qui caractérise toute faute journalistique.

Alors que cette émission spéciale devait relancer le débat sur l’avenir du pays, elle a braqué les projecteurs sur les dérapages de la rédaction de la RTBF en plus de nuire à un grand nombre de citoyens. Les inconvénients sont plus importants que les avantages, ce qui réfute les justifications utilitaristes.

Quant aux citoyens, ils ont en été les cobayes d’une expérimentation de psychologie sociale qui n’aurait jamais été acceptée par un comité d’éthique scientifique, au nom de la dignité humaine qui s’oppose à une telle instrumentalisation.

samedi, septembre 30, 2006

Réflexe journalistique

Libre opinion: Réflexe journalistique
Le Devoir édition du vendredi 22 septembre 2006
Jean Robillard
Philosophe et professeur de communication à TELUQ-UQAM

Décidément, d'une tragédie à une autre, les journalistes n'apprennent pas, ou si peu. Le respect des personnes, acteurs plus ou moins directement liés à un événement comme celui de la fusillade au cégep Dawson, est une valeur qui semble désormais disparue de l'écran radar médiatique.

Des lecteurs du Devoir se sont interrogés sur le bien-fondé de la diffusion de l'adresse de la famille du tueur ? La direction de leur journal publie une note (samedi 16 septembre 2006) qui met en avant ce motif à la décision de le faire : «C'est par réflexe de livrer les informations les plus exactes possible que ce détail s'est retrouvé dans nos pages.» Réflexe ? Détail ? Voyons plutôt.

Pour en lire davantage, cliquer sur le titre ci-haut

mercredi, avril 05, 2006

De la parfaite adéquation du journalisme à la « société de l'information »

Patrick-Yves Badillo

Patrick-Yves Badillo est professeur en Sciences de l'information et de la communication à l'université de la Méditerranée (Aix-Marseille 2) (...)

Dans le contexte de la "société de l'information et de la connaissance", l'accès à l'information et la communication constitue probablement l'un des enjeux les plus importants de ce début de XXIème siècle. Alors qu'aujourd'hui près de 20 % la population mondiale est illettrée, on estime que le citoyen américain passe en moyenne, en 2004, environ dix heures par jour, et dépense près de 800 dollars par an, pour être informé et profiter des possibilités de l'industrie de l'entertainment. Les statistiques disponibles donnent les chiffres suivants : le consommateur américain moyen passe 9 h 35 par jour en liaison avec les médias selon la décomposition suivante (Source : Advertising Age, 2006 ; les temps incluent des aspects "multi-tâches" comme par exemple regarder la télévision et consulter le Web en même temps) : TV 256 minutes ; radio 160 minutes ; Internet 31 minutes ; journaux 29 minutes ; musique enregistrée 29 minutes ; magazines 20 minutes ; livres 17 minutes ; DVD & VCR préenregistrés 14 minutes ; jeux vidéo 14 minutes ; contenu sur les mobiles 3 minutes ; théâtre 2 minutes.

On peut remarquer que ces statistiques ne distinguent nullement ce qui relève de l'information et ce qui est de l'"infotainment". On peut craindre qu'en réalité l'infotainment ne prenne le pas sur l'information, avec une part très faible des "médias" à fort contenu en information et en "connaissance" comme les journaux, les livres ou les magazines réduits à la portion congrue.

(...)

Plus de technologie, plus de réseaux, plus d'information, plus de connaissance, plus de démocratie : l'équation paraît simple et pertinente. Le journalisme épouserait parfaitement la dynamique favorable de la "société de l'information"... Mais, au-delà de l'euphorie, il faut bel et bien s'interroger sur la déchirure entre les technologies de l'information et de la communication (TIC), les médias et le journalisme.
(Pour lire le texte, cliquer sur le titre)

jeudi, février 09, 2006

Responsabilité ou censure: Mahomet et les médias

Responsabilité ou censure: Mahomet et les médias


Marc-François Bernier (Ph.D.)
Professeur agrégé
Département de communication
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca
L’auteur est un expert en éthique et en déontologie du journalisme. Ce texte a été publié dans le quotidien Le Droit (Ottawa), le mercredi 8 février 2006, à la demande de l'éditorialiste Pierre Jury.


Devant la violence et l’irrationalité de l’intolérance religieuse, il est préférable d’être responsable, quitte à paraître « lâche », que de provoquer davantage et multiplier les victimes innocentes.

Il n’y a pas de réponse parfaite au dilemme de publier ou non les caricatures du prophète Mahomet qui offensent bon nombre de musulmans, mais il peut y avoir des réponses plus ou moins responsables. Sur le plan des principes, l’affaire est rapidement jugée en faveur d’une liberté absolue, c’est dans la réalité concrète que tout se complique. En effet, ceux qui décident de publier de telles caricatures, au nom de la liberté d’expression, ne peuvent nier qu’ils auront une part de responsabilité s’ils enflamment des esprits qu’ils savent prêts à tout, même au meurtre.

Avant tout autre considération, il faut affirmer sans réserve qu’aucune croyance morale ou religieuse ne peut justifier l’intimidation, la haine, les menaces et encore moins les attaques criminelles ou terroristes. Les leaders musulmans ont l’obligation de contenir les débordements d’agressivité d’inspiration religieuse. Ils doivent encourager le dialogue avec l’Occident qui a largement réussi à dompter ses folies religieuses qui ont été meurtrières, notamment au temps des Croisades chrétiennes au Moyen Orient.

Ceci étant dit, publier aujourd’hui les caricatures de Mahomet par bravade, par simple souci d’affirmer sa liberté d’expression ou pour l’honneur machiste de la provocation n’est pas en soi une justification morale.

Les premiers qui ont diffusé ces caricatures ne savaient peut-être pas que cela engendrerait une telle réaction et il est bien difficile de leur faire porter une grande part de responsabilité dans les événements qui ont suivi. Mais ceux qui veulent maintenant les imiter ou les appuyer en répétant le geste savent les risques que cela fait peser sur eux tout d’abord, mais aussi sur des tiers innocents. Ces derniers ne se sont pas portés volontaires pour devenir les victimes d’une croisade pour la liberté d’expression et son prolongement, la liberté de presse. Il est trop facile de défendre ses libertés individuelles ou professionnelles en en faisant payer le prix aux autres.

Avant de décider si on publie ou non de telles caricatures, il faut soupeser les valeurs et principes qui s’affrontent, soit le respect des croyances religieuses et la liberté d’expression. Il faut aussi tenir compte des conséquences prévisibles et probables. Le journal qui déciderait de diffuser de telles caricatures ne peut plaider l’ignorance et devra assumer sa part de responsabilité pour les explosions de violence que cela alimentera, et pour les innocentes victimes qui tomberont dans un combat qu’elles n’ont pas choisi.

Le dilemme est de savoir si on peut publier ou non de telles caricatures qui offensent des centaines de millions de musulmans et au nom de quoi faudrait-il le faire. Compte tenu des conséquences probables et prévisibles, cette décision ne peut pas être un simple caprice. Au contraire, il faut avoir de solides arguments, ce qui nécessite de répondre aux questions suivantes.

On doit se demander en quoi cette diffusion comble un réel besoin d’informer, ou en quoi cela sert-il l’intérêt public ? On doit soupeser ce qui importe le plus, affirmer le principe fondamental de la liberté qui n’est pas foncièrement menacé ici ou protéger des vies ? Y a-t-il d’autres moyens d’affirmer la liberté d’expression sans risquer des conséquences graves ? En quoi ne pas publier brime réellement la liberté ? Faut-il nécessairement faire tout ce que permet la liberté, ou bien est-il préférable de se restreindre volontairement, dans certaines circonstances ? La liberté individuelle doit-elle s’exercer sans égard aux risques collectifs que cela suppose ? Est-il possible de saisir cette crise pour faire avancer la compréhension et la tolérance mutuelles ? Ces questions vont générer des réponses diverses et chacun pourra adopter le comportement de son choix.

Il n’est pas question de censure ici, puisque la censure interdit en imposant le silence. De toute façon, on peut tous voir ces caricatures sur Internet. La justification de publier ces caricatures offensantes est donc moins élevée pour les médias traditionnels alors que les risques demeurent les mêmes.

Sans doute est-il important de ne pas abandonner les libertés chèrement acquises. Mais faire des choix responsables, c’est aussi affirmer sa liberté. Il existe certainement de meilleurs combats que celui-ci pour qui veut protéger la valeur positive de la liberté d’expression et la liberté de presse.

Finalement, le sens commun incline à distinguer les caricatures humoristiques de celles qui laissent croire que Mahomet encourage le terrorisme. Toutes les caricatures n’ont pas le même poids et cela doit aussi être pris en compte, par tous les protagonistes.

lundi, janvier 16, 2006

Les objectifs de MétaMédias

Le blogue MétaMédias prend le relais du site Internet qui a existé pendant quelques années. Il veut favoriser une meilleure connaissance des pratiques journalistiques grâce aux interventions d'analystes, de chercheurs et d'observateurs du milieu journalistique.

La notion de «pratiques journalistiques» fait référence à ce que les journalistes publient ou diffusent - et à ce qu'ils ne diffusent pas dans une certaine mesure - mais aussi au traitement accordé à l'information (genres journalistiques, direct, sensationnalisme, équité, rigueur, impartialité, etc.) et les moyens utilisés pour ce faire (caméras cachées, sources anonymes, etc.).

Les lieux d'échange, d'observation et de critique rigoureuse des pratiques journalistiques sont rares dans le monde francophone, alors qu'ils fleurissent au sein des sociétés anglo-saxonnes.

Vous êtes invités à faire part de vos analyses et recherches concernant les pratiques journalistiques. Il nous fera grand plaisir de leur réserver une vitrine électronique sans frontière si ces collaborations rencontrent nos objectifs de stimulation d'un sain et fécond débat public, rigoureux et respectueux des règles élémentaires de l'argumentation rationnelle.

Bon passage chez-nous!

lundi, janvier 09, 2006

France 2 et Radio-Canada : deux conceptions de la médiation

Marc-François BERNIER et Hélène ROMEYER

Différents médiateurs existent dans le secteur des médias que ce soit en presse ou en radio télévision. L'idée commune veut que ces médiateurs soient tous plus ou moins héritiers de traditions nord-américaines. Cet article se propose donc, à travers la comparaison des cas français et canadien, de souligner les ressemblances et différences de deux modèles.

En France, la médiation de la rédaction de France 2 s'exerce à travers une émission, tous les samedis après le journal télévisé. Ce programme autoréflexif donne la parole aux téléspectateurs venant exposer leurs griefs vis-à-vis de l'information de la chaîne et publicise ainsi une réflexion sur la responsabilité des journalistes et/ou du message télévisuel. Au Canada, l'ombudsman de Radio-Canada fonctionne plutôt comme un mécanisme d'imputabilité journalistique qui reçoit des plaintes, les analyse et se prononce quant à leur bien fondé. Ses décisions se retrouvent dans un rapport annuel qui s'est beaucoup transformé depuis 1993 : plus court mais beaucoup plus diffusé, notamment sur l'Internet.

Si certaines similitudes existent entre ces deux modèles, les divergences restent plus nombreuses. L'étude que nous proposons permettra ainsi de mettre en évidence que le rôle et la fonction de ces deux médiateurs ne sont pas identiques : le modèle canadien se rapprochant d'une procédure juridique, alors que le modèle français se contente d'un espace de débat.

(CLIQUER SUR LE TITRE POUR LIRE L'ARTICLE AU COMPLET)

dimanche, novembre 27, 2005

Les sources anonymes comme vecteurs de désinformation

Les sources anonymes comme vecteurs de désinformation

Par Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur de journalisme à l’Université d’Ottawa (Canada), l’auteur a publié notamment Éthique et déontologie du journalisme (Presses de l’Université Laval, 2004) et a consacré sa thèse de doctorat à l’analyse stratégique du recours aux sources anonymes chez les journalistes en fonction à l’Assemblée nationale du Québec. (Les Fantômes du Parlement, Presses de l’Université Laval, 2000).


On ne sait pas si la journaliste du New York Times, Judith Miller, a vraiment passé 85 jours derrière les barreaux pour protéger l’identité d’une source confidentielle ou, plus vraisemblablement, afin d’éviter de devoir expliquer pourquoi elle a permis à des membres de l’administration Bush, sous le couvert de l’anonymat, de tromper le public américain relativement à la présence d’armes de destruction massive en Irak. Une chose est cependant certaine, les journalistes qui usent, sinon abusent du recours aux sources anonymes deviennent souvent des vecteurs de désinformation.

Depuis les années 1970, l’épisode du Watergate est devenu un archétype du journalisme d’enquête dévoué à la démocratie, à la lutte contre le mensonge et les abus du pouvoir, grâce au presque mythique Deep throat, dont l’identité n’a été révélée que ces derniers mois par le principal intéressé.

Toutefois, les enquêtes sociologiques indiquent le plus souvent que les sources d’information qui demandent aux journalistes de taire leur identité sont loin d’avoir un réel souci de l’intérêt public et n’hésitent pas à mentir afin de tromper ou manipuler le public. Cela est vrai aussi bien à Paris qu’à Londres, à Washington qu’à Ottawa ou à Québec. Voilà donc un bel invariant culturel!

Ainsi, André Peyrefitte raconte dans ses mémoires (1994) que le Général de Gaulle lui avait permis, à titre de Ministre de l’Information, de « distiller à dose homéopathique » ses confidences. « Il jouait avec les fuites qu’il m’autorisait à faire. C’étaient autant de ballons d’essai. Il voyait ensuite comment ajuster son texte pour éviter de trop gros remous. C’est ainsi qu’il transformait en auxiliaires de son action son porte-parole, les journalistes à travers celui-ci, et le public à travers les journalistes » (p.161). Plus loin, il revient sur sa méthode des « fuites préalables » qui « ne diminue pas le suspense, elle l’augmente, tout en offrant quelques chances d’émousser l’indignation, non, certes, des commentateurs, mais du public, qui se dit: “On le savait déjà” ».

Par ailleurs, la connivence des journalistes du Lobby britannique avec les élus a fait l'objet d'un examen attentif par trois auteurs qui montrent comment le gouvernement britannique est ainsi parvenu à tromper l’opinion publique. Cockerell, Hennesy et Walker (1984) ont comparé des comptes-rendus journalistiques avec des documents officiels pour constater que les porte-parole de différents premiers ministres britanniques ont caché la vérité et fait diffuser des mensonges en jouissant de l'anonymat. Ce travail a été mené pour trois études de cas historiques portant sur la fabrication de la bombe atomique, les restrictions relatives à l'immigration et la dévaluation de la Livre Sterling en 1949. Les auteurs y montrent comment les affirmations anonymes étaient contraires à la vérité dans plusieurs cas.

La guerre des Falkland a aussi fait l'objet d'une analyse et les auteurs montrent à nouveau comment l'anonymat accordé aux sources politiques, parfois même au Premier ministre Margaret Thatcher, a permis de tromper la population à propos de questions qui ne mettaient aucunement en jeu la sécurité nationale, mais servaient plutôt bien les intérêts politiques et partisans du gouvernement conservateur. Selon ces auteurs, il arrive parfois que des informations communiquées sous le couvert de l'anonymat soient démenties publiquement, en Chambre, par les mêmes qui les ont communiquées lors de rencontres informelles avec les journalistes (p.166).

Au Québec, nos propres recherches ont démontré que les spéculations des journalistes, qui ont lieu quelques jours avant l’annonce de la formation d’un nouveau conseil de ministres et qui reposent uniquement sur des sources anonymes proches du Premier ministre, que l’on prétend « bien informées », sont erronées dans des proportions variant entre 20 % et 70 %. Les cas où de fausses informations ont pu être diffusées grâce à l’anonymat accordé par les journalistes ne sont pas exceptionnels.

On pourrait allonger sans fin la liste des cas où les sources anonymes ont volontairement trompé le public, grâce à la collaboration parfois naïve, parfois complaisante ou complice, de journalistes avant tout intéressés à publier en exclusivité une « bonne histoire » sans trop se questionner quant à sa véracité.

Des motivations douteuses
Pourtant, des enquêtes sociologiques ont permis d’identifier que les motivations des sources qui demandent à jouir de l’anonymat sont rarement altruistes. Selon Stephen Hess, elles cherchent notamment à mousser leurs propres réalisations, à se faire du crédit auprès des journalistes en espérant un retour de l’ascenseur, à faire avancer des dossiers en provoquant un déblocage en raison de la réaction de l’opinion publique, à causer du tort aux adversaires, à tester les réactions du public face à certaines politiques ou décisions, mais aussi, heureusement, à dénoncer des situations inacceptables ou scandaleuses.

Si les sources anonymes ont autant de succès auprès des journalistes, c’est que ceux-ci n’ont pas une pleine autonomie dans le jeu stratégique de la communication publique. Au contraire, aux prises avec un contexte médiatique hyperconcurrentiel, sans doute aussi soucieux de se démarquer de leurs collègues et de faire preuve de compétence, les journalistes ont de pressantes obligations de production de nouvelles et reportages qui les encouragent à accepter de marchander sur ce qu’on pourrait nommer le « marché noir » de l’information. Ils doivent transiger et coopérer avec des sources qui détiennent des informations, certes, mais qui cherchent avant tout à satisfaire des objectifs particuliers et non l’intérêt général ou encore le droit du public à une information de qualité. Les journalistes ne veulent certes pas tromper le public, mais ils le font néanmoins souvent en raison de leur empressement à satisfaire des besoins immédiats dans le cadre de transactions auxquelles le public est souvent le tiers absent qui écope.

Ces dernières années, on a vu avec quel cynisme, mais aussi avec quelle complicité d’une grande partie de la classe journalistique américaine, l’administration Bush a réussi à induire les Américains en erreur quant à la menace réelle que faisait peser Saddam Hussein sur le Moyen-Orient. Une telle stratégie de désinformation ne peut-être possible que si les journalistes sont trop empressés de publier le plus de « contenu » possible, le plus vite possible, afin de servir leur propre notoriété personnelle (qui se monnaye beaucoup aux États-Unis) tout en favorisant leur média. Cela est encore plus vrai et inquiétant lors de crises sociales ou des épisodes d’activités politiques intenses (élections, référendum, courses au leadership) qui amplifient la portée des enjeux et privilégient la présence de sources anonymes aux motivations douteuses, mais qui savent tirer partie d’une concurrence exacerbée pour faire diffuser des énoncés qui ne rencontrent pas les critères de qualité reconnus en journalisme (vérité, rigueur, exactitude, équité, intégrité).

La réflexion éthique s’impose
Certes, il survient des circonstances où le journaliste soucieux de servir le droit du public à une information de qualité – c’est-à-dire véridique et relevant de l’intérêt public plutôt que de la recherche du sensationnalisme – devra déroger à la déontologie professionnelle, laquelle lui prescrit portant d’identifier ses sources d’information afin que le public puisse exercer un jugement éclairé quant aux compétences, aux motivations et à la crédibilité de ceux qui jouissent de l’anonymat.

C’est ici que la réflexion éthique s’impose. Elle permet de soupeser les options qui s’offrent au journaliste. L’éthique peut alors le guider vers la prise en compte de critères précis afin que l’anonymat ne soit pas accordé au détriment du public qu’il prétend servir.

Entre autres considérations, il doit se demander si la source risque vraiment des représailles advenant son identification, en plus de vérifier si elle est vraiment la seule façon d’obtenir l’information recherchée (des documents existent peut-être ou d’autres sources qu’il pourrait identifier). Il doit aussi se demander s’il ne devient pas le complice de règlements de compte lorsque l’information vise des individus qui seront alors incapables de se défendre convenablement contre des accusateurs fantômes, ce qui serait contraire au principe d’équité que l’on retrouve dans bon nombre de textes déontologiques.

Ce n’est qu’au terme d’un processus de délibération éthique que le journaliste décidera s’il est justifié et justifiable, dans ce cas particulier, de déroger aux règles déontologiques qui le gouvernent. Cette réflexion lui permettra également de se justifier publiquement afin de convaincre qu’il n’a pas cédé à des impératifs douteux, qu’il n’a pas tout simplement choisi de transgresser à la déontologie afin d’obtenir des avantages personnels au détriment du droit du public à une information de qualité.

Si on veut protéger la société contre les opérations de désinformation que manigancent bon nombre d’acteurs sociaux d’importance, surtout en période de crise sociale, il faut tenir compte des données probantes que la recherche a pu mettre au jour ces dernières décennies et favoriser chez les journalistes une réelle réflexion éthique.

Il ne saurait être question de leur accorder un droit absolu à protéger l’identité de leurs sources d’information compte tenu des menaces que cela fait peser sur le droit du public à l’information.

S’il est préférable que la loi et les juges qui l’interprètent accordent une immunité relative et ne forcent les journalistes à identifier leurs sources que dans des circonstances exceptionnelles, il serait excessif et injustifié de faire de sorte que les journalistes puissent jouir des protections liées au secret professionnel, comme certains le suggèrent.

Outre le lourd relent de corporatisme qu’une telle revendication implique, il faut mettre en évidence qu’elle aurait des effets désastreux sur le droit du public à l’information. En effet, plus rien, alors, ne pourrait freiner les entreprises de désinformation dont les journalistes sont souvent les vecteurs involontaires dans les meilleurs cas, mais aussi parfois les complices.

Par ailleurs, la déontologie reconnaît que le journaliste qui est victime d’une opération de désinformation n’a pas l’obligation de protéger l’identité d’une source fantôme qui a volontairement manipulé et trompé le public. Il conviendrait donc que les journalistes, au nom du droit du public à l’information, dénoncent de temps à autre l’identité de ceux qui les ont bernés afin d’aviser le public de se méfier de ceux qui cherchent à le manipuler.

En dernier lieu, il revient au public de se montrer très méfiant à l’endroit des sources fantômes qui hantent les pages des journaux et les sites Internet, ou qui infiltrent les reportages de la radio et de la télévision. Le public doit savoir que les journalistes ne sont pas toujours en mesure de le protéger contre la propagande et la désinformation. Pire, il arrive parfois que des journalistes ne soient pas motivés à protéger le public contre ceux qui veulent le tromper…
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mardi, novembre 08, 2005

Pratiques novatrices en journalisme, relations publiques et publicité

Le groupe de recherche sur les Pratiques novatrices en communication publique (http://www.pncp.ca/) vient de publier son premier ouvrage collectif aux Presses de l'Université Laval.

Résumé :
Des pratiques radicalement nouvelles apparaissent dans notre système médiatique. À côté des professionnels du journalisme, les relationnistes et publicitaires ainsi qu’une foule de nouveaux acteurs contribuent à redéfinir l’espace de la communication publique. Après avoir rappelé les règles de « l’ordre ancien », ce livre pointe quatre transformations majeures : le retour en force de l’opinion dans les nouvelles, l’influence de la concentration de la presse sur les contenus journalistiques, l’apparition de nouveaux produits médiatiques à vocation d’abord promotionnelle, la multiplication dans les médias des messages à double identité (publi-reportages). Dans une approche à la fois concrète et résolument exploratoire, les cinq auteurs cherchent à décrypter le nouveau jeu des catégories de messages publics qui est aujourd’hui proposé aux citoyens.

dimanche, octobre 16, 2005

Les mythes professionnels actuels des journalistes français

Les mythes professionnels actuels des journalistes français

par Jacques Le Bohec

Département Humanités
UTBM - Site Sévenans
90010 Belfort Cedex - France
03.84.58.31.75.
Email : jacques.le-bohec@utbm.fr

« Il y a un décalage entre l'image que les gens ont de vous et la façon dont... enfin, dont ça se passe réellement. Parce que je crois qu'il y a toujours ce cliché du journaliste reporter qui court partout... qui voyage... qui rencontre plein de gens... qui écrit. Il y a un mythe quand même, le mythe est toujours très fort, très vivant » (Agnès)1 .

« Cette chasse aux mythes, la dénonciation comme non fondés dans les faits des mythes véhiculant des représentations : voilà la tâche des sciences... », Norbert Elias2.

Au premier abord, parler de mythes à propos des journalistes français peut paraître incongru et déplacé. Le sens commun ne nous convie-t-il pas à employer cette notion pour décrire uniquement des populations primitives, archaïques, ignorantes, vivant dans un recoin de l'Antiquité ou une contrée perdue du Tiers Monde ? Ne s'agit-il pas en effet d'une catégorie d'individus dotés d'un grand prestige, d'un niveau scolaire et d'une origine sociale plus élevés que la moyenne, et à laquelle on prête habituellement la capacité de dire la vérité sur ses propres pratiques ? En outre, vu qu'ils diffusent une grande quantité de nouvelles, les journalistes apparaissent immédiatement comme savants et compétents. Comment peut-on, dans ces conditions, persister dans l'idée saugrenue qu'ils adhèrent à des mythes, concernant leur propre milieu professionnel qui plus est, alors qu'ils sont censés mieux le connaître que tout autre puisqu'ils y évoluent quotidiennement ? C'est pourtant ce défi au sens commun que nous avons tenté de relever dans un ouvrage récent3.

(cliquer sur le titre pour lire le reste de l'article)

mercredi, août 17, 2005

Radio-Canada est-elle devenue le vivier du Parti libéral du Canada?

Radio-Canada est-elle devenue le vivier du Parti libéral du Canada?
Marc-François Bernier
Professeur agrégé
Département de communication
Université d’Ottawa


Bien au-delà de la controverse sur ses allégeances politiques actuelles ou passées, la nomination de la journaliste radio-canadienne Michaëlle Jean au poste de gouverneure générale du Canada soulève à nouveau la question des liens qui existent entre la société d’État et le gouvernement fédéral, pour ne pas dire le Parti libéral du Canada. Au point qu’on peut se demander dans quelle mesure la SRC n’est pas en voie de devenir le vivier du PLC et, au Québec, des troupes fédéralistes.

Cela devrait inquiéter tous ceux (souverainistes, fédéralistes et indécis) qui croient à l’indépendance de cette institution si importante pour la qualité du débat public et des choix démocratiques. En effet, de telles nominations ont toujours un contenu partisan qui mine la réputation de la SRC et alimente l’argumentaire de ses nombreux détracteurs. Les gains politiques du gouvernement Martin risquent de coûter cher en perte de confiance envers la SRC.

Il est étonnant de constater que dans un pays comptant plus de 31 millions de citoyens, les quatre gouverneurs généraux nommés par les libéraux depuis 1984 aient en commun d'avoir fait carrière à Radio-Canada ou CBC (Jeanne Sauvé, Roméo Leblanc, Adrienne Clarkson et Michaëlle Jean). Il n’est pas question ici de contester la valeur de ces personnes, mais bien de se pencher sur une relation douteuse entre le gouvernement fédéral et une institution majeure qui doit préserver toute sa crédibilité si elle veut survivre.

Dans un récent ouvrage intitulé « L’ombudsman de Radio-Canada, protecteur du public ou des journalistes? » (Presses de l'Université Laval, 2005), j’ai analysé la correspondance entre le public québécois et la SRC. Cette recherche révèle notamment que plusieurs citoyens doutent déjà de l’indépendance, sinon de l’intégrité des journalistes radio-canadiens face au pouvoir politique d’Ottawa.

L’analyse a permis de constater que pour de nombreux plaignants, Radio-Canada est encore une institution fédérale dévouée à l’unité nationale. Certains contestent cette mission au nom de l’équilibre, de l’indépendance et de l’objectivité journalistique alors que d’autres voudraient que cette mission soit encore plus visible, au nom de la « cause » de l’unité canadienne.

Certes, l’orientation souverainiste alimente parfois la suspicion des plaignants, mais cela ne réfute pas tous leurs griefs pour autant. De plus, l’observateur doit tenir compte de plusieurs données qui accréditent cette suspicion quant à l’indépendance politique de la SRC dans un contexte où près de la moitié des électeurs québécois sont souverainistes et considèrent les forces fédéralistes comme des adversaires politiques.



Liens politiques

Faut-il s’étonner de constater que les journalistes de la Société Radio-Canada soient souvent objets de critiques en rapport avec la question de l’unité nationale compte tenu que le mandat de cette société d’État a longtemps été de la favoriser? Il y a aussi le fait que les libéraux de Pierre-Elliot Trudeau n’ont jamais caché leur intention d’en faire un média opposé au mouvement indépendantiste québécois. De plus les dirigeants de cette société d’État, désignés par le Premier ministre canadien, ont souvent une expérience politique et partisane, comme l’observait Arlan Gates du groupe Friends of Canadian Broadcasting.

Par ailleurs, dans le cadre des entrevues menées pour la recherche, un des ombudsmen de la SRC a révélé que pour plusieurs « de la maison », Radio-Canada était toujours considérée comme une télévision d’État plutôt que comme une télévision publique, laissant clairement entendre que les pressions politiques sont encore persistantes.

La question de l’ingérence politique à Radio-Canada a été dénoncée depuis plusieurs décennies. L’historien Alain Canuel relate que la crédibilité de Radio-Canada a été entachée dès le plébiscite sur la conscription de 1942, quand ses dirigeants ont refusé de donner l’accès gratuit aux ondes aux tenants du NON, alors que les tenants du OUI y avaient droit, afin de ne pas compromettre l’unité nationale.

Les chercheurs Denis Monière et Julie Fortier soutiennent pour leur part que les pressions politiques ont toujours été présentes afin que Radio-Canada œuvre à l’unité nationale. Ils citent l’ex-ministre fédéral des Communications, le conservateur Marcel Masse, qui a modifié le mandat de la SRC de façon à ce que celle-ci n’ait plus l’obligation de promouvoir l’unité nationale car cela « ouvrait la porte à une ingérence intolérable (…). Des gouvernements libéraux qui nous ont précédés demandaient à Radio-Canada des comptes sur le nombre de séparatistes qui assuraient ou non la promotion de l’unité canadienne ». Rappelons que ces mêmes libéraux sont au pouvoir depuis 1993.

En 1991, on a donc changé le mandat de la SRC qui ne doit plus servir l’unité nationale mais plutôt « l’identité canadienne ». Ce changement n’est peut-être que cosmétique car les deux concepts sont souvent associés. Ainsi, le premier ministre canadien Lester B. Pearson avait fait de la mise en valeur de l’identité canadienne une des conditions de l’unité nationale entre ce qu’il nommait alors les deux peuples fondateurs du Canada. Par ailleurs, Patrimoine Canada établit un rapport étroit entre le drapeau canadien comme symbole d’identité et d’unité nationale.

Pour sa part, l’actuel président-directeur général de la SRC, Robert Rabinovitch, affirme l’importance de favoriser l’identité nationale qui est la « raison d’être » de la SRC, tandis qu’une ex-présidente du conseil d’administration, Guylaine Saucier (dont le nom a circulé pour succéder à Mme Clarkson), écrivait en 2000 que : «… de toutes les institutions d’importance qu’a créées le Canada, aucune autre que Radio-Canada ne constitue un instrument aussi unique et essentiel pour maintenir les valeurs partagées, favoriser une compréhension commune et promouvoir l’unité du pays. L’arrivée du nouveau millénaire nous encourage tous à Radio-Canada à redoubler d’efforts pour élargir et conserver nos auditoires et servir le mieux possible l’intérêt national.»

Même le Syndicat des journalistes de Radio-Canada s’inquiète parfois des atteintes à l’indépendance de l’information en raison d’influences politiques. Ainsi, en avril 1993, il interpelle le directeur général des programmes d’information pour protester contre l’embauche, à CBV Québec, de l’ex-attachée de presse du ministre conservateur fédéral responsable de la région. Dans une lettre trouvée en annexe d’un rapport annuel de l’ombudsman, le syndicat fait valoir que la règle exige un «purgatoire» de deux ans alors que la candidate n’a quitté ses fonctions partisanes que depuis 13 mois. Le syndicat « estime, pour la sauvegarde de la crédibilité du travail exercé à la SRC, que cette décision doit être révisée », ce qui ne se produira pas puisque la journaliste est toujours au service de la SRC.

En 2000, une controverse entourant le financement occulte des émissions du journaliste Robert-Guy Scully a de nouveau associé Radio-Canada à l’agenda politique du gouvernement fédéral, tout comme les sanctions à l’endroit du journaliste Normand Lester à la suite de la sortie de son ouvrage polémique, Le livre noir du Canada anglais, à l’automne 2001.

L’importance que Radio-Canada a consacrée à la promotion et la diffusion de sa controversée série consacrée à l’histoire du Canada, tout comme son adhésion à une vision consensuelle de l’histoire canadienne, ont de nouveau défrayé la manchette en 2001 et 2002, incitant même un ex-ombudsman de la SRC à défendre la série sur la place publique.

Ces dernières années, Liza Frulla est devenue députée du Parti libéral du Canada et ministre du Patrimoine canadien, elle qui était devenue animatrice à la SRC peu après avoir quitté le Parti libéral du Québec. Une autre ex-journaliste de Radio-Canada, Carole-Marie Allard, a aussi été députée de Laval-Est au sein du même PLC.

Finalement, mentionnons le cas du journaliste spécialisé en économie, Claude Beauchamp, dont le rôle de gouverneur du Conseil de l’unité canadienne a été dénoncé en décembre 2002. Le Conseil est un organisme de promotion, sinon de propagande politique et l’implication du journaliste Beauchamp est incompatible avec les Normes et pratiques journalistiques en vigueur à la SRC. Néanmoins, la direction de Radio-Canada a fermé les yeux.

Si on en reste aux liens entre la SRC et la politique fédérale, les contre exemples, eux, sont rares. Il y a cependant le cas du nouveau député bloquiste du comté de Louis-Hébert, Roger Clavet, dont la carrière journalistique à la SRC s’est déroulée en bonne partie à l’extérieur du Québec. L’analyse des liens pouvant exister entre le personnel de la SRC et les partis politiques provinciaux serait intéressante, certes, mais non pertinente eu égard à la question abordée ici.

Pour ceux qui doutent de la neutralité politique de la SRC, ces faits ont de quoi alimenter la méfiance. La visite de sites Internet favorables à la souveraineté révèle par ailleurs bon nombre de prises de position de Québécois qui expriment sans détour leurs convictions quant à la partialité de Radio-Canada en matière d’unité nationale, le chroniqueur Sylvain Deschênes y voyant même un « traitement outrageusement fédéraliste des questions québécoises », (site Internet Vigile) pendant que le Comité Olivar-Asselin parle de « Radio-Pravda » et accuse les dirigeants de Radio-Canada d’être ni plus ni moins complices d’une propagande fédéraliste. Certaines réactions à la récente nomination de Mme Jean vont dans le même sens.

Sans se prononcer sur le bien fondé de telles accusations, c’est leur existence même qui importe car elle témoigne de la présence d’un profond malaise chez nombre de citoyens, malaise qu’il serait trop facile d’ignorer sur la simple base de leurs convictions politiques.

De telles attaques contre l’impartialité, voire l’intégrité des journalistes radio-canadiens obligent parfois leurs supérieurs à intervenir publiquement pour répliquer, comme l’a fait l’ex-directeur général des programmes information de la télévision, Claude St-Laurent. Répliquant à une critique en règle de l’écrivain Pierre Godin, en 1998, M. Saint-Laurent a affirmé que la SRC ne fait nullement dans la partisanerie et cite à cet effet les modifications apportées à la Loi sur la radiodiffusion de 1991.

On peut douter de la crédibilité, donc de l’efficacité, d’une telle défense si elle n’est pas accompagnée de réformes qui pourraient lui donner du poids dans l’esprit de ceux qui critiquent de bonne foi la SRC.



Des réformes pour assurer l’indépendance de la SRC

Les liens qui existent entre la SRC et les libéraux fédéraux ne prouvent pas hors de tout doute que la société d’État est entièrement inféodée aux forces fédéralistes. Néanmoins, ils sont plus qu’anecdotiques et cela plaide en faveur de réformes majeures pour contrer des perceptions négatives qui ne sont pas si frivoles que certaines aimeraient le faire croire.

Ainsi, le successeur de Robert Rabinovitch ne devrait pas être désigné par le Premier ministre du Canada, mais plutôt choisi et nommé par le Parlement canadien, avec l’accord des partis d’opposition. Cela serait conforme aux vœux de Paul Martin de moderniser le processus de nomination de ceux et celles qui se retrouveront aux commandes des grandes institutions canadiennes.

De plus, il faudrait idéalement abolir la clause « purgatoire » qui interdit pendant deux ans l’embauche de gens qui quittent la vie politique afin de la remplacer par l’interdiction absolue d’embaucher quiconque a vécu professionnellement de la politique partisane. Si un tel interdit est considéré excessif ou irréaliste, notamment parce que cela priverait la SRC de personnes très compétentes, on peut choisir de prolonger la clause purgatoire pour une période d’au moins cinq ans, soit la durée maximale d’un mandat gouvernemental. Il faut toutefois savoir que cette alternative ne réglera pas le problème des perceptions négatives.

De même, il faut aussi assurer le respect intégral des normes qui empêchent toute activité politique ou partisane pour les employés de la SRC, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Dans le même sens, la SRC devrait être soumise à la Loi sur l’accès à l’information afin d’assurer la transparence de toute sa correspondance avec le gouvernement fédéral, comme l’exige l’intérêt public si cher aux journalistes.

Afin de garantir l’indépendance de la SRC face au gouvernement, il faut que ce dernier lui garantisse un cadre budgétaire pour cinq ans, ce qui limitera l’influence que voudraient exercer certains élus ou leurs représentants, surtout dans les moments d’activités politiques intenses (élections, référendum). En effet, les juristes Pierre Trudel et France Abran ont examiné la compatibilité du financement public de la SRC avec la liberté éditoriale des radiodiffuseurs publics. Dans une recherche publiée en 1997, ils concluent que « certaines dispositions de la Loi sur la radiodiffusion concernant le financement gouvernemental de la Société Radio-Canada sont incompatibles avec les impératifs du fonctionnement indépendant du service national de radiodiffusion ».

Ils observent que des mécanismes de financement pouvant mettre Radio-Canada « à l’abri des soubresauts partisans » existent mais ne sont pas mis en vigueur, les gouvernements préférant « se préserver une marge de discrétion » quant au financement de la SRC. Pour eux, rien ne garantit que le processus budgétaire, qui se déroule à huis-clos, soit respectueux de l’indépendance éditoriale de la SRC. Ils croient que cela devrait se décider dans le cadre de débats publics.

Finalement, afin d’éviter toute situation pouvant soulever des doutes quant à la neutralité de l’ombudsman, lequel doit se pencher sur des plaintes concernant l’indépendance journalistique, Radio-Canada devrait se plier aux recommandations d’un groupe de travail qui insistait, dès 1993, pour que le titulaire de cette fonction n’ait plus aucun lien contractuel avec la SRC une fois son mandat terminé. La recherche a révélé un cas troublant à cet effet, où un ancien ombudsman est ensuite devenu contractuel pour la SRC et a défendu son « client » sur la place publique dans une controverse qui concernait justement le rôle politique de la SRC.

De même, la SRC devrait revenir à sa position d’avant 2000 et ne consentir qu’un mandat de cinq ans non renouvelable à son ombudsman, car le renouvellement d’un tel mandat ne peut pas se faire sans soulever la question de la « satisfaction » de la direction de la SRC face aux décisions de l’ombudsman.

Si elle veut demeurer une grande institution publique en mesure de résister efficacement aux attaques dont elle est victime au Québec aussi bien qu’au Canada (pour des raisons différentes), et si elle veut être reconnue comme une source d’information de référence dans un univers médiatique qui vit des transformations profondes, la SRC doit initier les réformes qui la rendront moins vulnérable. Comme d’autres entreprises de presse, la SRC ne sera jamais tout à fait au-dessus de tout soupçon, surtout en raison de ses liens avec le gouvernement du Canada, mais elle pourra se défendre de manière plus convaincante eu égard à son intégrité journalistique.

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