Le 5e pouvoir

Le 5e pouvoir
Décembre 2016

mardi, décembre 09, 2014

Les médias face à leurs publics : la nouvelle imputabilité Appel de propositions

Les médias face à leurs publics : la nouvelle imputabilité
Appel de propositions

Colloque francophone international à se tenir en mai 2016,
Université d’Ottawa, Canada
18 au 20 mai 2016

Partenaires : Agence Universitaire de la Francophonie, l’Organisation Internationale de la Francophonie, l’Université d’Ottawa (autres partenaires à confirmer).

Le contexte
Ces dernières années, l'évaluation critique des dispositifs traditionnels d'imputabilité journalistique a connu une vague de recherches qui ont à nouveau mis en lumière leur faible efficacité, voir leur manque de crédibilité (Leveson 2012, Finkelstein 2012, Watson et Hickman 2012, Bernier 2013a, Fengler 2012). De nombreuses recherches ainsi que plusieurs témoignages en arrivent à des conclusions négatives quant à l’efficacité ou la neutralité des dispositifs d'autorégulation (Corriveau et Sirois 2012, Eberwein et al 2011). On peut affirmer qu'en matière d'autorégulation des médias d’information, l'ère est au désenchantement.

Par imputabilité journalistique, on fait référence ici à l’ensemble des dispositifs et des initiatives qui incitent ou contraignent les journalistes et les médias d’information à rendre des comptes (accountability) quant à leur volonté ou leur capacité à assumer leurs responsabilités et obligations liées à l’éthique et la déontologie qui les concernent.

En même temps que la recherche empirique accumule les résultats ébranlant le mythe de l'efficacité des dispositifs traditionnels d'imputabilité liés à l'autorégulation, on observe l'émergence de dispositifs novateurs d'imputabilité journalistique (Eberwein et al 2011, Fengler et al 2014a, 2014b, Bernier 2013b). Ce sont les citoyens qui en sont les principaux acteurs.

Grâce aux blogues, aux espaces d'interactivité que l'on retrouve sur les médias en ligne et, surtout, grâce aux médias sociaux (Twitter, Facebook, YouTube, etc.) les citoyens, de façon concertée ou spontanée, réagissent aux contenus journalistiques produits et diffusés par les médias. Pour la première fois de l'histoire de la presse, ils peuvent intervenir directement et exprimer leurs doléances, agissant ainsi comme des corégulateurs spontanés en exigeant davantage de transparence et d'imputabilité de la part des médias d'information et de leurs journalistes. D'aucuns estiment que cette façon directe pourrait être plus efficace que les dispositifs traditionnels que sont les conseils de presse, ombudsman et médiateurs de presse.

De toutes parts, les observateurs, professionnels et chercheurs spécialisés en médias et en journalisme ne cessent de constater la montée en puissance des citoyens comme sources plus ou moins influentes (de Keyser, Raeymarckers et Paulussen 2011), comme générateurs de contenu ou comme journalistes amateurs. Cette participation accrue et constante ne se limite pas à la production médiatique, elle s'étend à la critique des élites politiques et économiques.

Cette fonction de surveillance des chiens de garde de la démocratie avait traditionnellement été accaparée par différents groupes (ATTAC, FAIR, etc.), institutions (tribunaux, syndicats, lieux de recherche et de formation, etc.) et dispositifs professionnels (conseils de presse, ombudsman, etc.). Ce qui les caractérisait était leur aspect organisé, voire collectif, ce qui pouvait les rendre en quelque sorte prévisibles pour les acteurs médiatiques.

Quant aux citoyens intéressés à la vie des médias et au journalisme, bien peu de place leur était accordée, soit à l'intérieur de groupes organisés pas toujours présents dans leur région, soit en agissant de façon isolée par l'intermédiaire de plaintes ou de lettres ouvertes, autant de démarches qui étaient traitées, filtrées, acceptées ou rejetées sur la base d'une grille d'analyse fortement influencée par des intérêts, des valeurs et des traditions journalistiques que contestaient parfois ces mêmes citoyens.

Dans l’ordre médiatique ancien, les publics avaient un accès limité à l’espace public tout comme à l’espace médiatique (temps d’antenne, commentaires ou lettres ouvertes dans les journaux, etc.). Leurs messages étant soit ignorés par les médias, soit filtrés par ceux-ci en fonction de critères journalistiques (Ericson, Baraneck et Chan 1987).

Avec Internet et le Web 2.0, les citoyens ont spontanément entrepris d’agir comme un 5e pouvoir (Jericho 2013), celui qui observe, critique, invective même le 4e pouvoir, celui des médias et de leurs journalistes. Il ne faut pas s'étonner de l'irruption des publics dans ce rôle de vigie des « chiens de garde de la démocratie ». Depuis quelques décennies déjà, il est bien documenté que les citoyens sont loin de partager la même conception de l'information que celle mise de l'avant par les médias et leurs journalistes. De nombreuses enquêtes ont mesuré l'écart, parfois le gouffre, qui séparait le jugement éditorial du public et celui des journalistes (Tsafi, Meyers et Peri 2006, Tai et Chang 2002, Voakes 1997), sur divers enjeux liés à la vie privée de personnalités publiques et d'élus par exemple, ou encore que le public privilégie la fonction de « bon voisin » plutôt que celle de « chien de garde » (Poindexter, Heider et McCombs 2006).

Certes, il faut se méfier des réponses nobles et socialement désirables que les publics donnent à certaines questions, réponses qui ne correspondent pas toujours à leur consommation réelle (Roshier 1981, Missika 1989). Mais peut-on les ignorer pour autant? Surtout quand médias et journalistes prétendent travailler pour servir le droit du public à l'information.

En somme, le 4e pouvoir est plus que jamais confronté aux publics dont il s'est toujours dit le représentant pour affirmer sa légitimité sociale et politique, pour défendre sa conception de la liberté de la presse et, il faut le dire, défendre ses intérêts économiques. On peut même y voir une forme de sanction du fameux marché (Fengler 2012) qui sortirait ainsi de son état de latence imposée.

Selon Jarvis (2007), tous les usagers et les journalistes devraient être considérés comme des ombudsmans. De cette façon, le contact avec le public n'est plus réservé à une seule personne (ombudsman, médiateur, etc.), le journaliste est informé des commentaires, des corrections, des informations et précisions que lui acheminent les publics. Cela contribuerait à améliorer la qualité de l'information. La recherche en journalisme a par ailleurs souligné de façon importante le rôle des journalistes citoyens comme curateurs des médias d’information, particulièrement quand la qualité du travail journalistique fait défaut (Bruns 2011).




Il est révélateur d'observer qu'en France, dans le cadre des États généraux de la presse de 2009, on a en quelque sorte pris acte de l'irruption des publics en préconisant une nouvelle règle: « Le journaliste est attentif aux critiques et suggestions du public. Il les prend en compte dans sa réflexion et sa pratique journalistique » (Ruellan 2011, 38-39).

Fengler (2008) a observé que la plupart des bloggeurs qui s’intéressent aux médias, aux États-Unis, se considèrent comme des chiens de garde des médias, avec une forte motivation à les critiquer, au point où plusieurs adhèrent assez facilement aux théories du complot pour expliquer des comportements de journalistes qui leur semblent biaisés politiquement. Olav Anders Øvrebø (2008) a aussi constaté que ces nouveaux critiques externes sont souvent portés à exagérer leurs attaques, sans trop prendre la peine de se documenter convenablement, ce que d’aucuns, chez les journalistes, leur reprocheront pour mieux discréditer toute critique.

En Allemagne, une enquête menée auprès de 20 000 usagers d’un blogue consacré à la critique des médias révèle néanmoins que 84 % de ceux-ci identifient le divertissement comme première motivation (Fengler 2012). Il ne faut donc pas avoir une conception uniquement « citoyenne » de ces usagers, sans toutefois nier la présence de cette motivation « noble ».

Certains estiment finalement que l'interactivité qui caractérise Internet et les médias émergeants constitue une nouvelle forme d'imputabilité qui se distingue des dispositifs traditionnels. Elle serait plus directe et efficace que les institutions traditionnelles (Domingo et Heikkila 2011) et à faible coût (Fengler 2012). Ils ajoutent que les critiques en ligne (blogues, pages Facebook, site Internet) peuvent parfois forcer les médias à corriger des erreurs, sanctionner des journalistes et, dans certains cas, encourager des gens à se plaindre à des conseils de presse, hybridant ainsi formes d'imputabilité nouvelles et traditionnelles.

Questions de recherche
Compte tenu de la présence croissante des citoyens comme acteurs d’une corégulation spontanée, il y a lieu de mieux documenter ce phénomène, de se livrer à l’observation méthodique de ses manifestations. Sans prétention à l’exhaustivité, voici certaines des questions de recherche qui seront explorées lors du colloque:

• De quelles façons se manifestent les dispositifs novateurs visant à assurer l’imputabilité journalistique et des médias d’information ?
• Ces dispositifs sont-ils efficaces, dans quelles circonstances ?
• Leur efficacité repose-t-elle sur la notoriété de ceux et celles qui émettent publiquement des critiques ?
• Comment les médias et les journalistes s’adaptent-ils à ces formes novatrices de corégulation ?
• Cela menace-t-il à terme la pertinence des dispositifs traditionnels comme le médiateur de presse, l’ombudsman ou le conseil de presse?
• Quelles sont les motivations, les compétences et les attentes des citoyens qui interviennent dans l’espace public ?

Le colloque et la publication
Le colloque se tiendra sur le campus de l’Université d’Ottawa en mai 2016.

Les meilleures contributions du colloque seront regroupées dans un ouvrage dont la publication est prévue pour décembre 2016. Ce livre sera destiné aux centres de formation francophones en journalisme (programmes universitaires, centres de formation, écoles de journalisme, etc.).

Afin d’assurer la publication de l’ouvrage, les participants dont la proposition de communication aura été acceptée devront faire parvenir une version écrite et exhaustive de leur communication au plus tard 4 semaines avant la date du colloque. Une version finale sera ensuite acheminée dans les 6 semaines après le colloque.

Ces versions écrites auront un entre 3600 et 3800 mots, excluant les références.

Les participants dont la communication aura été acceptée et acheminée à l’avance seront pris en charge (déplacement et hébergement) par les organisateurs du colloque.

Les propositions
Les propositions attendues seront diverses, mais les enquêtes empiriques seront favorisées.
Elles peuvent être basées sur des études de cas, des recherches quantitatives ou qualitatives, des recherches comparatives, des enquêtes auprès de journalistes ou de citoyens engagés dans la veille et la critique des pratiques journalistiques, etc.

Les chercheurs intéressés à participer à ce colloque international francophone doivent faire parvenir un résumé de 300 à 500 mots exposant leur problématique, leur méthodologie et, le cas échéant, les résultats anticipés.

Il faut faire parvenir le titre et le résumé de leur communication, avec La nouvelle imputabilité comme sujet du message, à l’attention de Marc- François Bernier (mbernier@uottawa.ca), avant le 1er juin septembre 2015.

Une réponse sera donnée au plus tard le 1er septembre novembre 2015 par le comité scientifique, après un processus d’évaluation en double aveugle.

Veuillez indiquer votre nom et vos références (affiliation, université ou institution, adresse électronique, numéro de téléphone et titre de communication) dans le corps de votre message.

Références

BERNIER, Marc-François (2013a), « La montée en puissance du 5e pouvoir : les citoyens comme acteurs de la corégulation des médias », Éthique publique, Vol. 15, no 1, p. 169-191.

BERNIER, Marc-François (2013b), « The Wentegate or the rise of citizens as: Fifth estate and spontaneous media co-regulators », World Journalism Education Conference, Malines, Belgique, juillet 2013.

BRUNS, Axel (2011), « Citizen Journalism and Everyday Life: A Case Study of Germany's Myheimat.de », in Bob FRANKLIN et Matt CARLSON (ed) (2011), Journalists, Sources and Credibility: New Perspectives, Routledge, New York, p. 182-194.

CORRIVEAU, Raymond et Guillaume SIROIS. L’information : la nécessaire perspective citoyenne, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 2012.

De Keyser, Jeroen, Karin Raeymaeckers et Steve Paulussen (2011), « Are citizens becoming sources? A look into Flemish journalists’ professional contacts » In Bob Franklin et Matt Carlson (editors). Journalists, sources and credibility: New perspectives. New York: Routledge, p. 139-151.

DOMINGO David et Heikki HEIKKILA (2011), « Media accountability online: Constraints and opportunities for journalistic transparency and responsiveness », Nord Media 2011, congrès annuel des médias, Islande, août 2001, (http://english.unak.is/static/files/Domingo%20and%20Heikkila.pdf), lien visité le 1er septembre 2011.

EBERWEIN, Tobias, Suganne FENGLER, Epp LAUK et Tanja  Leppik-Bork, (Eds.) (2011). Mapping Media Accountability in Europe and Beyond, Köln: Herbert von Halem Verlag.

ERICSON Richard V., BARANEK Patricia M., CHAN Janet B.L., (1987), «Visualizing Deviance : A Study of News Organization», Toronto : University of Toronto Press.

FENGLER, Susanne (2012), « From media self-regulation to ‘crowd-criticism’: Media accountability in the digital age », Central European Journal of Communication, vol 5, no 2, p. 175-189 (http://ptks.pl/cejc/wp-content/uploads/2013/01/CEJC_Vol5_No2_Fengler.pdf), lien visité le 10 juin 2013.

FENGLER, Susanne (2008), « Media Journalism… and the Power of Blogging Citizens », in Krogh, Torbjörn von (ed.) Media accountability today... and tomorrow: updating the concept in theory and practice, Göteborg: Nordicom, p. 61-67.

FINKELSTEIN, Ray, (2012), Report of the Independent Inquiry Into the Media and media Regulation, Report to the Minister for Broadband Communications and the Digital Economy, Camberra, 28 février 2012.

JARVIS, JEFF (2007), « Mahombudsman », BuzzMachine, (http://buzzmachine.com/2007/08/18/mahombudsman/), lien visité le 24 mai 2012.

JERICHO, Greg (2013), The Rise of the Fifth Estate: Social Media and Blogging in Australian Politics, Melbourne, Scribe.


MISSIKA, Jean-Louis (1989), « Les français et leurs médias: la confiance limitée », Médiaspouvoirs, no 16, p. 39-50.

Øvrebø, Olav Anders (2008), « Journalism after the monopoly on publishing has been broken », in Krogh, Torbjörn von (ed.) Media accountability today... and tomorrow: updating the concept in theory and practice, Göteborg: Nordicom, p. 69-77.

Poindexter, P., Heider, D., & McCombs, M. (2006). Watchdog or good neighbor? The public's expectations of local news. Harvard International Journal of Press/Politics, 11, 77-88.

ROSHIER Bob (1981), « The selection of crime news by the press », in COHEN Stanley et Jock YOUNG (eds), The manufacture of news, London, Sage, pages, p. 40-51.

RUELLAN, Denis (2011), Nous, journalistes: Déontologie et identité, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.

TAI, Zixue et Tsan-Kuo CHANG (2002), «The Global News and the Pictures in Their Heads A Comparative Analysis of Audience Interest, Editor Perceptions and Newspaper Coverage », International Communication Gazette, June 2002 vol. 64 no. 3, p. 251-265.

TSAFI, Yaric, Oren MEYERS, Yoram PERI (2006), « What is good journalism: Comparing Israeli public and journalists’ perspectives », Journalism, Vol. 7(2): 152–173.

VOAKES, Paul S. (1997), « Public Perception of Journalists' Ethical Motives », Journalism & Mass Communication Quarterly, vol. 74, no 1, p. 23-38.


WATSON, Tom et Martin HICKMAN (2012), Dial M for Murdoch, London, Penguin; JUKES, Peter (2012), The Fall of the House of Murdoch: Fourteen Days that Ended a Media Dynasty, London, Unbound.

vendredi, novembre 21, 2014

Pour une réflexion globale sur l’information au Québec





Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur titulaire
Département de communication
Université d’Ottawa


En matière de journalisme, de droit des citoyens à l’information et d’atteintes à la démocratie, ce ne sont pas les graves raisons de s’inquiéter qui manquent : ce sont plutôt les nouvelles façons de penser l’information, et les idées novatrices doivent nécessairement résulter de bilans rigoureux et collectifs.

Au-delà de l’étiolement des médias d’information durement touchés par des décisions politiques et l’effondrement de leurs modèles économiques traditionnels dans un contexte de transformations technologiques; au-delà des revendications particulières ou corporatistes des uns et des autres; au-delà, finalement, des critiques qu’on peut légitimement faire aux médias et à leurs journalistes, la première responsabilité de la société québécoise est de défendre et de renforcer le droit du public à l’information dans ses composantes démocratiques, culturelles, intellectuelles et économiques.

Ce droit citoyen devrait être au centre des préoccupations de tous.

Pour cela, il faut favoriser une réflexion globale sur l’information, laquelle est plus que jamais un bien public, une œuvre collective à laquelle contribuent médias privés et publics, journalistes de tous statuts, citoyens, relationnistes, scientifiques, associations, entreprises privées et institutions publiques.

Il faut un effort de réflexion en mesure de surmonter les intérêts particuliers, lesquels, bien que légitimes, doivent prendre en compte l’intérêt et l’émancipation des citoyens, particulièrement ceux qui désirent participer aux débats publics et s’y investissent.

Il y a lieu de faire en sorte que les intervenants soient capables d’appréhender les problèmes et les solutions en tenant toujours compte de l’intérêt général et du bien commun.

Cette réflexion nécessairement critique, sans être négative, s’impose afin de réitérer un ensemble de droits reconnus dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Le droit à l’information, bien entendu, mais la liberté d’expression, le droit à la vie privée, le droit à la sauvegarde de sa dignité, de son honneur et de sa réputation. Elle doit conduire à l’élaboration ou à la réitération de solutions déjà formulées mais demeurées lettres mortes.

Il serait vain et stérile de tenir un exercice restrictif ou limité aux médias d’information traditionnels alors que ces enjeux coexistent dans un écosystème informationnel où l’information peut être produite et diffusée par des centaines, voire des milliers d’acteurs sociaux.

Cette réflexion sur l’information va bien entendu prendre acte des grands paramètres qui menacent le travail des journalistes dévoué au service de l’intérêt public:
  • -        Pertes d'emplois massives et précarité des revenus
  • -       Concentration de la propriété très élevée
  • -       Diversité menacée par la convergence
des médias
  • -       Omniprésence des mêmes commentateurs et producteurs d'opinions

  • -       Débat public appauvri
  • -       Journalisme de marché, qui privilégie l’anecdotique et le superficiel
  • -       Pigistes bien souvent forcés de travailler à rabais et privés de leurs droits d'auteurs
  • -       Démantèlement de Radio-Canada 

  • -       Télé-Québec absente de l’information régionale
  • -       Médias sous influence économique, principalement en région

  • -       Influence du médiatique sur le politique

  • -       Influence du politique sur le médiatique
  • -       Crédibilité et confiance fragiles de la part des publics

La liste n'est pas exhaustive bien entendu. Mais elle est surtout partielle et partiale en cela qu’elle se limite au milieu médiatique. Or, l’information destinée aux citoyens n’est pas le monopole des médias et de leurs journalistes.

D’autres acteurs ont droit de cité, produisent de l’information et doivent être conviés à cette réflexion. Il s’agit de ceux - individus, groupes, associations diverses, entreprises et institutions publiques - qui ont un rapport direct ou indirect avec le respect des droits énoncés plus haut, avec leur renforcement aussi.

Ainsi, on ne peut pas traiter sérieusement des droits évoqués ici sans se soucier de prendre en compte les doléances et attentes légitimes des citoyens. Ce qui ne veut pas dire de s’y plier inconditionnellement. Mais comment peut-on prétendre œuvrer pour des publics absents de la conversation qui les concerne en premier lieu ? Un vrai débat sur l’information ne peut pas se limiter aux conditions de travail des journalistes ou aux modèles économiques des médias, mais il peut encore moins évacuer ces enjeux fondamentaux pour ces professionnels de l’information.

Il s’agira de savoir, notamment, quelles garanties formelles les médias offrent quant à leur indépendance, face aux pouvoirs politiques et économiques notamment. Quels mécanismes d’imputabilité indépendants, contraignants, crédibles et efficaces ils sont prêts à créer pour assurer la protection des citoyens injustement traités par ces mêmes médias. De telles préoccupations sont directement liées à la responsabilité sociale des médias, qu’on peut aussi nommer la liberté responsable des médias. Elles ne sont aucunement liberticides.

Il faut aussi savoir quelles mesures les institutions publiques sont prêtes à implanter pour garantir la transparence et un accès efficace à l’information concernant le fonctionnement de l’État dans sa multitude d’entités, de ministères, de services publics, de contrats, etc. Quelles seraient les sanctions à l’endroit des gestionnaires des organismes publics qui refusent de se plier à ces règles de transparence ? Quelles règles pourraient favoriser l’accès des médias aux salles d’audience des tribunaux sans pour autant menacer les droits des justiciables, sans les stigmatiser davantage au risque de les voir hésiter à témoigner ou même à porter plainte. S'impose constamment le souci de trouver des équilibres là où on est habitué aux stériles revendications unilatérales, voire égocentriques.

Il serait impératif également de convier à ce chantier les experts en relations publiques qui sont à l’origine de presque la moitié des nouvelles diffusées à toute heure par les médias, sans compter les façons novatrices d’atteindre le public sans médiation journalistique. Quels engagements acceptent-ils de prendre pour éclairer le débat public plutôt que de contribuer à l’occultation? Quel mécanisme d’imputabilité crédible, indépendant et efficace sont-ils prêts à implanter pour sanctionner leurs membres qui cherchent à tromper le public ? Quelle garantie déontologique peut-être exigée à leur endroit, de la part des organismes publics qui ne devraient aucunement encourager, avec des fonds publics, des firmes reconnues pour avoir élaboré des stratégies visant à tromper ce même public ? N’y a-t-il pas lieu d’exiger de ces spécialistes de l’opinion publique et de la persuasion les mêmes obligations d’intégrité professionnelle que l’on attend des entrepreneurs de travaux publics ?

Quels engagements en matière d’éducation aux médias, quelle place pour l’aide publique aux médias alternatifs ou communautaires, quelles mesures pour protéger les journalistes indépendants dans un contexte de concentration de la presse qui favorise les conglomérats médiatiques, quelle place pour un exercice de la pensée critique appliquée aux communications et aux médias, quel scénario pour redonner aux communautés ces médias que des propriétaires menacent de fermer ou de transformer radicalement?

Ce ne sont pas les enjeux d’importance qui manquent. Il ne fait pas de doute que d’autres peuvent s’ajouter à cette réflexion globale où les parties prenantes doivent élaborer une vision claire de l’avenir.

Il y a cependant une condition préalable au succès, et même à la pertinence d’un tel exercice d’envergure : chaque intervenant doit être en mesure de se dégager de ses intérêts particuliers au nom du droit du public à une information de qualité, diversifiée et intègre. Cela signifie d’accepter a priori que certaines revendications récurrentes et particulières soient réévaluées et considérées à l’aune des revendications tout aussi légitimes des autres parties prenantes.

La recherche de l’équilibre, de l’équité, encore une fois, plutôt que de répéter dans un nouveau théâtre les sempiternels affrontements entre syndicats et patrons, entre journalistes et relationnistes, entre groupes de pression, entre formations politiques même.

Cette double obligation de distanciation et de décentrement est le premier pas à faire. Il sera certainement le plus douloureux pour tous. Mais il est aussi le plus émancipateur. Il libère les esprits, les rend disposés à écouter d’autres discours tout aussi légitimes, à rechercher des pistes novatrices, ou à explorer des solutions ignorées ou marginalisées.

Si le Québec parvient à se donner les moyens d’une telle réflexion globale sur l’information, il sera en mesure de se doter d’un nouveau contrat social, de se tourner vers des solutions concrètes – mais jamais parfaites - à des problèmes sérieux. Il sera sans doute un modèle pour d’autres sociétés confrontées aux mêmes défis.


S’il refuse de le faire, il n’y aura aucune grande catastrophe à court terme. Simplement la continuation d’une morosité de plus en plus profonde, incapacitante et déprimante. Une lente détérioration de la qualité, de la diversité, de l’indépendance et de l’intégrité d’une information pourtant essentielle à la vie démocratique. Une lente régression, en somme, dans un monde où l’information est essentielle à la qualité de vie, dans ses composantes intellectuelles, culturelles, sociales, économiques et démocratiques.

vendredi, novembre 14, 2014

Télé-Québec peut améliorer la diversité de l’information locale et régionale



par Marc-François Bernier
Professeur titulaire
Département de communication
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca


Par la création d’un site Internet multimédia de nouvelles locales et régionales, Télé-Québec peut contribuer positivement à améliorer la diversité et l’accessibilité de l’information au Québec.

Alors qu’on a de plus en plus facilement accès aux informations sur ce qui se passe dans les grandes villes du monde, on en sait de moins en moins en ce qui concerne l’information locale et régionale au Québec. Les récentes mises à pied intervenues dans les médias d'information aggravent la situation, sans compter les problèmes d'indépendance journalistique qui existent dans de nombreux médias régionaux, les journaux hebdomadaires surtout. L'indépendance économique des journalistes de Télé-Québec les mettrait à l'abri des pressions que font souvent peser les élus et les annonceurs en région.

Il est illusoire de demander à l’État québécois d’intervenir pour forcer les conglomérats médiatiques commerciaux que sont Gesca, Québecor Media ou TC Média à produire davantage d’informations  locales et régionales. Mais il est réaliste que l’État québécois accorde un mandat d’information locale et régionale à Télé-Québec.

Au lieu d’avoir les très coûteux studios de télévision et de radio des médias traditionnels, au lieu de procéder à des transformations organisationnelles majeures, et sans devoir demander une modification à sa licence auprès du CRTC, Télé-Québec peut simplement créer un site Internet d’information multimédia.

Le mandat se limiterait à l’information factuelle, au journalisme d’enquête, à l’information locale et régionale du Québec. Contrairement à ce qui se voit de plus en plus à Radio-Canada, ce site ne contiendrait aucun contenu éditorial ou blogue. Sa vocation serait de diffuser des informations journalistiques d’intérêt public et non de participer à l’inflation des sites d’opinion.

Il faut que ce média soit neutre sur le plan politique, même s’il ne sera jamais possible de le protéger contre la suspicion, la même qui pèse sur Radio-Canada du reste, ce qui ne l’empêche pas d’être un grand (multi)média d’information.

Le site de Télé-Québec nécessiterait l’embauche de quelques dizaines de journalistes maîtrisant bien les techniques du multimédia, sur tout le territoire du Québec. Les coûts pourraient être récupérés à même le budget actuellement consacré aux magazines d’actualité ou d’affaires publiques qui, parfois, nous offrent les mêmes journalistes, les mêmes personnalités, les mêmes opinions et les mêmes thèmes que les médias traditionnels. Les journalistes pourraient être pigistes (et rémunérés convenablement) ou permanents, selon les choix des gestionnaires et leur marge budgétaire.

La politique, les faits de société, les arts, la culture, la science, l’environnement, la santé et les sports seraient au coeur de ce site généraliste dont les informations exclusives pourraient être reprises par les médias traditionnels. L’information en provenance des régions peut être pertinente, et elle peut toucher à de grands enjeux globaux (économie, environnement, justice sociale, droits humains, etc.).

Au lieu de se limiter à vouloir changer ce qui ne marche pas, et ce qui ne marchera peut-être jamais vraiment mieux au sein des médias qui existent, pourquoi ne pas chercher plutôt à ajouter, à diversifier ?

Télé-Québec peut avoir un tel mandat qui contribuera positivement, et concrètement, à améliorer le bilan informationnel et journalistique du Québec.

En prenant radicalement le virage Internet et multimédia, Télé-Québec peut devenir la référence du journalisme numérique de qualité. Il peut servir de laboratoire pour les entreprises du secteur privé pour lesquels il aura une fonction d’émulation.

Il ne faut pas créer un site Internet de type « dossiers » ou « documentaire », qui ne ferait que proposer, sur une nouvelle plate-forme, le contenu déjà présenté à l’écran, ou dans les hebdomadaires régionaux. Il faut un véritable site de nouvelles, mis à jour minute après minute. Il deviendra le rendez-vous des citoyens de toutes les régions, et proposera une approche journalistique plus pertinente que celle que fournissent bon nombre de journaux hebdomadaires qui diffusent surtout de la publicité, des publireportages et des contenus complaisants pour les élites locales.

Il se s’agit pas de saborder Télé-Québec, mais plutôt de réaffecter des ressources pour desservir les régions, en priorité celles qui ne possèdent pas de médias d’information privés pouvant les informer sur une base quotidienne.

vendredi, novembre 07, 2014

Indépendance journalistique au Québec : le problème existe et il faut le regarder en face


Marc-François Bernier
Professeur titulaire
Département de communication
Université d’Ottawa
mbernier@uottawa.ca


Dans une lettre ouverte largement diffusée, le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Pierre Craig, a affirmé que « s’il y avait un problème d’influence indue sur l’ensemble des médias du Québec… on le saurait ! ». Alors, « sachez-bien que nous savons », comme le chantait Sylvain Lelièvre.

Encore faut-il vouloir le savoir.

Une recherche minimale permet facilement de repérer des publications tantôt scientifiques, tantôt destinées au large public, qui documentent l’existence d’un réel problème d’indépendance journalistique au Québec. Ces publications résultent de recherches menées depuis 2007, dans mon cas à tout le moins, auprès de plusieurs centaines de journalistes québécois. Cela sans compter les témoignages troublants qui émergent ici et là depuis plusieurs années, notamment lors de congrès annuels de la FPJQ.

Ces centaines de journalistes de tous les horizons médiatiques et géographiques méritent qu’on les écoute si on veut parler en leur nom. Si on veut les aider.

Quand on leur permet de s’exprimer librement et confidentiellement afin de leur éviter des représailles - patronales, syndicales ou corporatistes – de très nombreux journalistes affirment qu’il existe, au sein de leur média, des problèmes d’autocensure et des pressions indues qui pèsent sur l’intégrité de l’information. Dans bien des cas, des pressions économiques sont en cause.

Des données probantes
Dans le cadre d’une récente enquête réalisée pour le compte du Conseil de presse du Québec, et qui a fait l’objet d’un long texte dans Le Devoir, j’ai constaté que seulement près du tiers des journalistes estiment que les contraintes d'ordre économique (publicitaires, commerciales, corporatives, etc.) n'ont jamais généré de pression sur leur travail. Ils sont plus de 23 % à dire que cela arrive régulièrement ou souvent, alors que près de la moitié des répondants (46 %) déclarent que cela arrive rarement. Bref, près de 70 % des journalistes de ce vaste échantillon font état de telles pressions, dont l’intensité et le poids mériteraient d’être mieux évalués bien entendu.

De même, près de 30 % sont plutôt d'accord pour dire que le contenu journalistique de leur média est influencé de façon indue par les relations que les dirigeants de leur média (cadres non affectés à l'information) entretiennent avec des gens d’affaires, des décideurs politiques ou des acteurs de la communauté.

De plus, un peu plus de 12 % des journalistes affirment que, dans leur média, il arrive régulièrement ou souvent qu'on récompense un achat publicitaire par un article, un reportage ou un autre contenu réalisé par un journaliste. Une mince majorité (51 %) affirme que cela n'arrive jamais.

Ajoutons à ce tableau sommaire les pressions liées au fait d’appartenir à un groupe médiatique, ce qui exige une loyauté parfois contraire à l’autonomie journalistique et à la liberté d’expression. Voilà un enjeu concret et quotidien relié à la question de la liberté de la presse.

Pour l’indépendance journalistique, de telles données sont loin d’être anecdotiques. Elles proviennent de 397 journalistes syndiqués, pigistes et cadres de l’information. Elles sont dans la continuité de résultats obtenus en 2007, auprès de 385 journalistes syndiqués.

En science, on parle de données probantes. Elles doivent être prises en compte à chaque fois qu’on aborde la question de l’indépendance journalistique.

On devrait sans doute chercher à en savoir plus, avec plus de précision, peut-être aussi avec plus de nuances. Chercher aussi à mieux connaître les mécanismes par lesquels l’influence peut percoler de la haute direction jusqu’aux journalistes du terrain. Je parle ici de « cinétique de l’influence », pour emprunter un terme courant en pharmacologie. On peut donc souhaiter en savoir davantage, mais on ne devrait jamais ignorer cette réalité.

Si on souhaite par ailleurs réfuter de telles données, il faut proposer des recherches encore plus éclairantes, plus solides, et  tous seront gagnants. Cependant, des arguments d’autorité ne suffisent pas quand on prend cette question au sérieux.

Question d’intégrité
Que les journalistes ne soient pas en mesure de contrer des pressions qui s’exercent sur eux ne signifie pas qu’ils manquent automatiquement à leur devoir d’intégrité, qui est une valeur éthique complexe. En journalisme, l’intégrité ne se limite pas seulement à des questions de conflit d’intérêts, elle englobe aussi l’honnêteté intellectuelle, le plagiat, le respect de la parole donnée, etc.

En matière d’indépendance journalistique, les journalistes disent aux mêmes qu’elle est battue en brèche, notamment pour des raisons économiques. Le plus souvent, il est fait référence aux pressions économiques que des annonceurs privés et publics exercent auprès des gestionnaires de médias, pressions qui percolent plus ou moins subtilement jusqu’au niveau des journalistes. À leur insu bien souvent.

Au contraire de cette pression insoutenable pour un individu, c’est dans la décision volontaire et consciente de ne pas respecter l’éthique et la déontologie du journalisme que s’inscrit la faute relative à l’intégrité comme à d’autres normes fondamentales du métier (vérité, rigueur, exactitude, équité, etc.).

Bien entendu, la situation varie d’un groupe médiatique à l’autre. Elle n’est pas la même à la radio publique que dans des hebdomadaires des régions. Mais les résultats de recherches menées auprès de deux échantillons d’environ 400 journalistes ne peuvent mentir.

Comme le répétait mon directeur de thèse, le défunt Vincent Lemieux, en sciences, les faits sont têtus et les discours doivent se soumettre à eux. Il y a au Québec un problème important d’indépendance journalistique, dont souffrent les journalistes et le public. Il faut l'admettre dans un premier temps et chercher des solutions par la suite. La dénégation alourdit le fardeau qui pèse sur les journalistes en quête de soutien.

Accepter le débat est nécessaire
Les médias d’information sont au nombre des institutions sociales, économiques, culturelles et démocratiques incontournables de nos sociétés. Comme toute institution,  ils ne doivent pas échapper au nécessaire débat public et à la critique. Le voudraient-ils qu’ils ne pourraient plus le faire, maintenant que les citoyens ont le pouvoir de se prononcer (avec excès souvent) sur le travail des médias et de leurs journalistes.

Il est fort compréhensible que les médias puissent difficilement exercer publiquement une certaine autocritique substantielle, documentée et impartiale. Cela est difficile à la fois par le devoir de loyauté de journalistes salariés à l’endroit de leur employeur, et par le jeu de la concurrence qui a pour effet d’encourager une couverture médiatique sélective et partiale.

C’est pourquoi les médias et leurs journalistes devraient accueillir avec davantage de célérité et de décentration les conclusions de travaux de recherche qui les concernent, même quand ces conclusions sont douloureuses. Le plus souvent, de telles recherches contribuent positivement au droit du public à l’information eu égard à des acteurs sociaux influents. Elles révèlent ou confirment des facteurs qui peuvent nuire au droit du public à une information diversifiée, de qualité et intègre.

On observe cependant une réticence, voire une occultation. Cela se manifeste aussi bien dans le cadre des activités d’associations syndicales ou professionnelles de journalistes que dans la production et la diffusion de contenus médiatiques destinés au grand public. Parfois, ce sont certains lieux de recherche financés par des groupes médiatiques qui contribuent à évacuer des questions importantes.

Cela n’est pas sans effet. Outre des affirmations générales, des pétitions de principe, des critiques vagues et impressionnistes, il est très difficile, au Québec, de tenir des débats substantiels, rigoureux et critiques relativement à certaines pratiques médiatiques. Il en va ainsi pour la question de l’indépendance journalistique.

L’irruption de Pierre-Karl Péladeau dans la vie politique a relancé le débat sur cette question. Mais cet enjeu a aussitôt été pris en otage de considérations et de joutes partisanes et corporatistes. Les difficultés concrètes de centaines de journalistes ont été instrumentalisées par les uns, ignorées par les autres.


Qui aidera ces journalistes à faire le travail qu’ils souhaitent sincèrement faire, et à mieux servir le droit du public à une information intègre, si on refuse même de regarder le problème en face?