Le 5e pouvoir

Le 5e pouvoir
Décembre 2016

lundi, mars 13, 2017

Une caricature disparue qui fait réfléchir à l’aide de l’État pour les journaux


Marc-François Bernier
Programme de journalisme numérique
Département de communication
Université d’Ottawa

La décision de l’hebdomadaire Le Courrier du Sud de retirer de son site Internet une caricature jugée de « mauvais goût » par le bureau du premier ministre Philippe Couillard arrive au moment où les journaux ont besoin du Gouvernement du Québec pour survivre.

Publiée pour souligner de façon critique et satirique la Journée internationale des femmes, le 8 mars, on y voyait M. Couillard, en djellaba, en train de lapider (sans vraiment l’atteindre) l’ex-député Fatima Houda-Pépin, tout en souhaitant « Bonne fête Fatima ». La référence aux débats sur l’identité québécoise, à la laïcité et au multiculturalisme était sans équivoque. Ce débat oppose vivement M. Couillard et Mme Houda-Pépin.

Le cabinet du premier ministre a jugé la chose de mauvais goût, et en a fait part à la haute direction de TC Transcontinental, rapporte La Presse du 13 mars. La caricature a été aussitôt retirée du site Internet, sans en aviser les lecteurs, même si on la retrouve dans la version papier et sur le journal virtuel en ligne. Le principe de transparence lié à l’imputabilité médiatique aurait voulu que ce soit le journal lui-même qui s’en explique à son public.

Que des gens de tous les milieux interviennent auprès des médias et de leurs journalistes pour faire part de leurs doléances n’est pas une pratique inédite. À ce chapitre, le premier ministre a les mêmes prérogatives que tous les citoyens du 5e pouvoir. Il a même le droit d’y voir la représentation d’un meurtre, pour justifier l’intervention de son entourage. Aux citoyens de juger du bon goût de la caricature et de la recevabilité de l’argument.

Toutefois, de telles doléances provenant des élus et de leur entourage devraient être exceptionnelles, et exprimées publiquement pour éviter d’alimenter les soupçons de connivence entre pouvoirs politiques et médiatiques. Par exemple, en 1998, le cabinet de Jean Chrétien, alors premier ministre du Canada, avait déposé une plainte publique auprès de l’ombudsman de la CBC, qui l’avait rejetée. En 2007, c’était au tour du cabinet du premier ministre Stephen Harper de se plaindre publiquement et formellement de Radio-Canada pour un reportage le mettant en cause.

À l’aide!
Le présent cas soulève d’autres enjeux qui amplifient l’importance du caractère public de telles démarches auprès des médias. Il survient dans un contexte où les journaux sont financièrement fragiles. Plusieurs seraient menacés de disparaître ou ont déjà disparu, et ils sollicitent le Gouvernement du Québec pour leur venir en aide.

En effet, depuis plusieurs mois, la Coalition pour la pérennité de la presse d’information au Québec, regroupant 178 journaux (Le Devoir, Groupes Capitales Médias, TC Transcontinental, Hebdos Québec et Quebec Community Newspapers Association), mène des activités de lobbying et plaide sur la place publique afin de bénéficier de certaines aides et de privilèges de l’État. Le Courrier du Sud est une propriété de TC Transcontinental, et fait partie de cette Coalition qui a besoin du gouvernement que dirige M. Couillard.

La Coalition demande plusieurs choses, dont des crédits d’impôt sur les coûts de production de l’information et sur les investissements numériques, une exemption de la contribution sélective au recyclage, l’abolition des taxes de vente pour les journaux et une augmentation du budget gouvernemental pour les placements publicitaires dans les journaux. C’est son volet offensif.

Plus récemment, dans une démarche défensive cette fois, la même Coalition a demandé au Gouvernement du Québec de maintenir l’obligation, pour les municipalités, de publier leurs avis public dans les journaux, contrairement à ce que prévoient deux articles du projet de Loi 122. Cela représente environ 10 millions de dollars par année, qui pourraient échapper à des médias imprimés déjà affaiblis.

Sans verser dans les procès d’intentions aussi stériles qu’injustes, on peut légitimement se demander pourquoi la direction de TC Transcontinental et du Courrier du Sud ont si prestement décidé de retirer en catimini la caricature de leur site Internet, pour une simple question de « mauvais goût ». Pourquoi cela n’a pas été clairement expliqué à leurs lecteurs? Quelles craintes étaient présentes dans l’esprit des gens en position d’autorité? Quels intérêts étaient en cause? Bref, quelle est la rationalité de cette décision? Cela a-t-il un lien avec des affinités politiques, ou encore avec la crainte de nuire aux démarches de la Coalition ?

On comprend assez facilement, ici, les soupçons que soulèvent de telles décisions quand elles ne sont accompagnées d’aucune transparence, d’aucune explication publique.

Quelle aide pour les journaux?
Il ne fait pas de doute que les journaux traversent une grave crise financière, encore que nous n’ayons pas accès à leurs états financiers, le cas du Devoir mis à part. On pourrait néanmoins débattre longuement quant à la pertinence et au bien fondé de certaines des demandes de la Coalition.

Par exemple, la Coalition veut limiter les aides publiques aux médias établis, ce qui nuirait à l’arrivée de la concurrence, alors qu’il existe déjà une importante concentration de la propriété des médias au Québec. On a cruellement besoin de nouveaux médias d’information au Québec, surtout dans les régions orphelines (sans journaux, sans radio ou télévision locales). Les aides publiques devraient aussi encourager la création de médias peu importe la plate-forme retenue.

Pour ce qui est de l’exemption de la contribution sélective au recyclage du papier journal, ne devrait-on pas plutôt modifier les règles pour que chaque média assume sa juste part, rien de plus mais rien de moins? Les coûts du recyclage doivent-ils être considérés une externalité que doivent assumer d’autres acteurs économiques, surtout quand certains journaux débordent de contenus publicitaires et promotionnels, plutôt que de contenus essentiels à la démocratie et au droit du public à l’information?

Le critère qualitatif : l’intérêt public
Mais l’enjeu le plus important, sur le plan démocratique, demeure l’indépendance éditoriale des journaux. À raison, la Coalition insiste sur cette indépendance comme prérequis du rôle démocratique de leurs journaux. C’est pourquoi elle demande des aides qui ne reposeraient sur aucun critère qualitatif. Une telle formule, il est vrai, atténuerait les risques d’ingérence de l’État dans les salles de rédaction, de même que les apparences d’ingérence.

Or, un important critère qualitatif est implicite dès que l’on fait valoir que l’aide publique va aider les journaux à assumer leur rôle démocratique. C’est un engagement à produire et à diffuser des contenus journalistiques d’intérêt public (science, éducation, économie, politique, etc.), plutôt que des faits divers, du sport, des recettes, des articles promotionnels (style de vie, tourisme, automobile, habitation, etc.).

Certes, l’État n’a pas à juger si le journalisme pratiqué est de qualité ou pas, mais il peut s’assurer que son aide favorise des contenus d’intérêt public liés à des thématiques souvent délaissées par des médias, parce que non rentables. Cela peut se faire notamment par un monitoring des contenus produits, pour voir si l’aide publique a conduit à des articles et reportages d’intérêt public. On pourrait aussi exiger que les patrons des journaux produisent un rapport annuel public pour faire état des retombées de cette aide venue directement ou indirectement des contribuables.

Indépendance, transparence et imputabilité
Il faut fort probablement venir en aide aux médias qui produisent et diffusent de l’information essentielle à la démocratie, c’est-à-dire une information d’intérêt public, véridique, rigoureuse et exacte, équitable et intègre. Il faut de plus favoriser la plus grande diversité médiatique qui soit, pour que chaque média puisse palier aux angles morts de leurs concurrents, inaptes à l’autocritique le plus souvent (c’est La Presse qui nous révèle ce que ne disait pas Le Courrier du Sud).

Le défi est de trouver un mode de distribution des aides publiques qui favorise l’information démocratique, sans financer des contenus journalistiques promotionnels ou ludiques.

Peu importe le modèle de distribution qui pourrait être éventuellement retenu, il va inévitablement alimenter de légitimes soupçons de connivence entre pouvoirs politiques et pouvoirs médiatiques, si tous les acteurs continuent de se parler et à agir en secret, sans transparence ni imputabilité.

Le retrait plus que discret de la caricature jugée de « mauvais goût » nous aura au moins rappelé à ces principes fondamentaux que sont l’indépendance, la transparence et l’imputabilité des médias dans les rapports qu’ils entretiennent forcément avec les élus et leur entourage.

13 mars 2017

vendredi, février 17, 2017

La construction médiatique des peurs sécuritaires : une réalité à apprivoiser



Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur titulaire
Département de communication
Université d’Ottawa

(Texte de 2016 légèrement remanié)

Dans un monde où médias et journalistes prendraient au sérieux la réflexion critique et les données probantes de la recherche, il y aurait moins de peurs et d’angoisses inutiles. Mais cela n’est pas dans leur intérêt, eux qui recherchent frénétiquement l’attention du public. Il est plus sage d’apprendre à nous méfier de leurs emballements et dérapages pas toujours contrôlés.

La peur est une émotion négative, mais nécessaire. Elle permet à l’individu et aux collectivités d’activer des mécanismes de protection salutaires : mécanismes biologiques, physiques, sociaux ou politiques. Mais encore faut-il qu’elle soit fondée sur des informations factuelles, et non le résultat d’une construction trompeuse, inutilement alarmiste et anxiogène.

Il y a les peurs épisodiques (incidents nucléaires, changements climatiques, clonage, etc.) auxquelles répondent des interventions règlementaires (contrôle de qualité, mesures écologiques, encadrement déontologique de la recherche, etc.). Et il y a les peurs dont on parle abondamment (crimes, terrorisme, etc.). Ces dernières appellent des mesures sécuritaires valorisant la répression, la coercition, voire l’exclusion.

Dans les sociétés de la communication mondialisée et instantanée, la peur est souvent une résultante du discours médiatique à propos de faits sociaux (les soit disant accommodements raisonnables, la crise économique, la crise financière, etc.), d’évènements dramatiques (les faits divers, le terrorisme), de drames géopolitiques (les guerres, génocides, etc.) et de catastrophes naturelles (inondations, ouragans, changements climatiques, etc.).

Dans la très grande majorité des cas, nous sommes confrontés à ces phénomènes humains et naturels par le traitement médiatique. Or, nous savons que le discours médiatique est souvent excessif, exagéré, voire trompeur aussi bien en ce qui regarde les faits que les conséquences appréhendées (Lemay 2014). Il est aussi porteur de préjugés.

C’est en ce sens qu’on peut, à raison, parler de la peur comme d’une construction médiatique. Aussi illusoire ou factice peut-elle être, elle a de réelles conséquences pour quiconque est incapable de s’en prémunir adéquatement :

« La peur est dite communicative, alors que les angoisses seraient plutôt contagieuses. Elle se porte sur un objet extérieur (une personne, une situation, un danger), tandis que l'angoisse, qui plane, n'en a pas de visible. (…) Si elles sont communicatives, les peurs collectives le sont principalement par les médias » (Maurice 2003, 5).

L’Autre médiatisé
Il ne fait pas de doute que l’essentiel de nos représentations de l’Autre passe par le discours médiatique. C’est vrai dans les localités et régions que nous habitons, mais encore davantage lorsque cet Autre nous est étranger. La dépendance médiatique de nos représentations augmente en fonction des distances géographiques, culturelles, ethniques et religieuses qui nous séparent de cet Autre.

Depuis 1980, des recherches indiquent que la consommation médiatique, entre autres facteurs, a pour effet d’alimenter des peurs disproportionnées d’être victimes d’actes criminels, eu égard aux risques objectifs.  À la suite des évènements de septembre 2001, des sondages réalisés aux États-Unis ont révélé qu’une personne sur trois avait peur qu’elle même, ou quelqu’un de sa famille, soit victime d’actes de terrorisme (Nellis et Savage 2012). Ces auteurs ajoutent que les effets de ces peurs sont multiples : peur de voyager, anxiété, dépression, insomnie ainsi que le soutien à des politiques publiques qui limitent les libertés individuelles.

Gerbner et ses collaborateurs l’avaient déjà observé il y a des décennies : plus les gens s’exposent à certains contenus médiatiques (les informations télévisées ou les téléséries violentes par exemple), plus ils ont tendance à estimer que leur environnement est dangereux (Parenti 1990). De même sont-ils plus enclins à appuyer ou exiger davantage de dépenses liées aux mesures de sécurité (police, armée, mesures de sécurité et de surveillance, etc.). Autant de mesures potentiellement liberticides.

Gerbner y avait d’abord vu un phénomène culturel d’incubation, où le consommateur de contenus médiatiques violents s’isole de sa réalité immédiate, par crainte d’être victime de violences. Plus tard, on ajoutera la notion de la résonance de l’information journalistique (news), où on tient aussi compte du taux réel de criminalité dans l’environnement des citoyens, ou du fait d’avoir été ou non victime d’un crime, ou de connaitre une telle victime. Ces faits vécus amplifient les effets médiatiques.

Il demeure cependant que la consommation de contenus violents (information et fiction) contribue à alimenter une peur excessive. Il faut aussi prendre en compte l’attention accordée à ces contenus médiatiques, puisqu’il arrive que l’exposition aux médias soit superficielle (pendant qu’on se livre à d’autres tâches par exemple). Il en va de même de la crédibilité accordée à ces contenus, même si l’importance de ce dernier facteur demeure contestée.

Pour Nellis et Savage, il semble raisonnable de penser que l’impact médiatique des contenus médiatiques traitant de terrorisme est plus facile à démontrer que celui lié à la criminalité. Cela s’explique par le fait que très rares sont les gens victimes d’actes de terrorisme, si bien que la connaissance qu’ils en ont provient essentiellement de leur consommation médiatique.

Les recherches ne sont pas unanimes toutefois. Selon la revue de littérature de Nellis et Savage, il peut y avoir des prédispositions à consommer ce genre de contenus, par exemple lorsque des craintes sont déjà présentes et demandent à être confirmées. On retrouve là un biais de confirmation qui vient avec une exposition sélective aux médias.

De même, les auteurs insistent pour distinguer d’une part la perception du risque d’être victime de terrorisme (l’inquiétude en somme), et d’autre part la peur d’être victime du terrorisme. La peur serait liée à la perception d’une menace immédiate, tandis que l’inquiétude renverrait à une perception des risques liés à des menaces éventuelles et imprécises.

Dans leur recherche portant sur un échantillon représentatif de citoyens adultes des régions métropolitaines de New-York et Washington, Nellis et Savage ont cherché à savoir si leurs répondants craignent pour eux-mêmes ou pour leur famille. Ils ont donc mesuré le risque perçu pour soi et pour les autres. Ils ont trouvé une relation entre le nombre d’heures d’exposition aux nouvelles télévisées et la peur qu’un membre de sa famille soit victime de terrorisme, mais pas avec la peur d’être soi-même victime de terrorisme. Les gens plus âgés craignaient moins pour eux-mêmes que les plus jeunes, peut-être en raison de leur expérience de la vie suggèrent les auteurs, et la crainte était plus élevée chez les femmes. Par ailleurs, l’exposition aux nouvelles télévisées est associée à la perception du risque du terrorisme pour soi-même et pour les membres de sa famille.

Questions de marché
Le problème de la médiatisation des actes de terrorisme se révèle à deux niveaux. La nécessité démocratique d’informer les citoyens de la réalité et de ses menaces potentielles d’une part, et l’obligation commerciale de recourir à des formes rhétoriques (hyperbole, répétition, analogies, métaphores, emphase, etc.) qui amplifient la perception des risques réels d’autre part.

Depuis le tournant des années 2000, les médias d’information évoluent dans un écosystème marqué par l’abondance, où l’hyperconcurrence dicte des stratégies de visibilité. Ce phénomène a notamment des causes technologiques et économiques. Le discours médiatique s’inscrit dans un marché saturé où il faut capter l’attention des publics plus sollicités que jamais. Pour l’obtenir, l’appel aux émotions (dont la peur) est une stratégie gagnante. Elle permet, à peu de frais, de produire des contenus susceptibles d’attirer un important trafic sur toutes les plateformes des médias.

Ces transformations médiatiques surviennent au moment où se manifeste une plus grande activité de la part de grands groupes terroristes. Depuis les attentats au World Trade Center de New York, le 11 septembre 2001, en passant par les invasions illégales et les conflits armés au Moyen Orient, jusqu’aux actes de terrorismes à Boston, Ottawa, Londres, Madrid, Paris, Tunis et même Québec, la violence médiatisée a accru le caractère anxiogène de la vie en Occident.

Les médias ont pour leur part un intérêt particulier à amplifier la gravité des actes de terrorisme, afin de retenir l’attention du plus grand nombre possible de gens, pendant la période la plus longue possible aussi. Cela se vérifie surtout au début des évènements dramatiques, lorsque la curiosité, l’inquiétude et la soif de savoir des gens sont à leur sommet, alors même que les informations disponibles sont rares. C’est à ce moment précis que les risques de sensationnalisme médiatique sont les plus élevés (Frost 2011, Bernier 2014).

En Europe, Lits rapporte qu’une étude quantitative réalisée en 2002 a observé que le thème de l’insécurité était déjà au haut du palmarès des thématiques médiatiques :

« on note que la hiérarchisation de l'information, le temps ou l’espace de sa diffusion changent donc grandement l'impact d'un crime ou d'un délit médiatisé, et que l'espace médiatique consacré à l'insécurité peut tout à fait être sans commune mesure avec son extension dans la réalité. » (2003, 14).

En 2015, selon la firme Influence Communication, les deux événements ayant généré le plus d’attention médiatique dans les médias québécois ont été les attentats visant les journalistes de Charlie Hebdo en janvier 2015, et les attentats de Paris survenus le 13 novembre 2015[1].

Sachant que la consommation de nouvelles télévisées peut favoriser la peur et l’inquiétude, eu égard à la possibilité d’être victime de terrorisme, et sachant aussi que les médias ont un intérêt particulier à amplifier la couverture journalistique, la question se pose à savoir si la couverture médiatique est excessive ou sensationnelle. Une couverture médiatique proportionnelle à la gravité objective des évènements - c’est-à-dire factuelle, contextualisée et nuancée - peut favoriser chez les citoyens des réactions rationnelles ainsi que des peurs et inquiétudes raisonnables.

Toutefois, une couverture excessive, sensationnelle, marquée par les spéculations, les exagérations, les rumeurs et des commentaires alarmistes peut conduire à des craintes et des peurs déraisonnables et irrationnelles. Ces dernières peuvent à leur tour provoquer anxiété et angoisse que les citoyens chercheront à calmer en appuyant des lois punitives ou encore des mesures sécuritaires menaçant les libertés démocratiques (liberté d’expression, liberté d’association, libertés religieuses, etc.). Parfois par l’élection de leaders antidémocratiques.

De même, les discours médiatiques qui laissent croire que le terrorisme est une violence importée par des étrangers peuvent alimenter des réactions xénophobes au sein de la population. Cela n’est pas sans conséquence.

Médias de Québec
Ces dernières années, et particulièrement ces dernières semaines à la suite de l’attentat à la Grande Mosquée de Québec, le traitement médiatique d’évènements terroristes a alimenté - dans certains médias du Québec, chez certains animateurs radiophoniques et chroniqueurs cumulant diverses fonctions médiatiques - un discours de fermeture et de rejet de catégories sociales facilement identifiables : musulmans, réfugiés, migrants ou immigrants, autant de catégories amalgamées, associées en vrac à des risques de terrorisme.

Pourtant, c’est principalement pour fuir les actes de terreur ainsi que les ravages de la guerre civile que des centaines de milliers de réfugiés syriens ont fui leur pays, et que le Canada s’est engagé à en recevoir jusqu’à 25 000 en quelques mois, au début de 2016. Cette immigration massive a bien entendu été l’objet d’une importante couverture médiatique, avec pour trame de fond la peur que des terroristes ne se glissent parmi les réfugiés. Ces peurs et inquiétudes ont été diffusées bien avant que d’enquêter ou d’informer le public sur les procédures de sélection, que l’on dit par ailleurs très rigoureuses.

C’est dans ce contexte que quelques influentes stations radiophoniques de la Ville de Québec ont abordé cet enjeu humanitaire pour le transformer en menace sécuritaire. Des animateurs ont ainsi nourri le sentiment d’insécurité et une attitude de rejet des réfugiés syriens. On peut penser qu’ils ont encouragé quelques déclarations ambigües du maire de Québec, Régis Labeaume, dont une grande partie des supporteurs se trouve au sein de l’auditoire de ces mêmes stations radiophoniques. Les choses semblent avoir changé ces dernières semaines, le même maire Labeaume devenant le critique sans doute le plus féroce de ces stations de radio, et même des médias de Québecor.

Il y a lieu ici de signaler qu’il s’agit d’un phénomène régional, lequel contraste avec d’autres milieux urbains québécois, dont Montréal, plus ouverts aux flux migratoires. Dans la Vieille Capitale, on retrouve 11 stations radiophoniques FM, mais deux stations revendiquent près de 30 % des auditeurs aux heures de grande écoute CHOI-FM et FM93,3[2]. Ce sont elles qui diffusent le plus de propos lourds de préjugés, voire de xénophobie dans certains cas. On y dira, par exemple que si « tous les musulmans ne sont pas terroristes, touts les terroristes sont musulmans »[3], ou encore « Ceux qui veulent nous éliminer, nous les occidentaux, c’est pas mal les musulmans… »[4].

On peut se risquer à expliquer pourquoi on retrouve à Québec un microclimat médiatique particulièrement réfractaire à l’Autre. Cela repose sur un ensemble de caractéristiques historiques, culturelles, géographiques, linguistiques et religieuses. On retrouve à Québec :

-     Une importante base militaire, établie de longue date
-     D’importantes institutions religieuses catholiques (église, archevêché, écoles, communautés religieuses, etc.)
-     Une homogénéité linguistique francophone chez près de 94 % des citoyens (moins de 4 % ont une langue maternelle autre que l’anglais ou le français[5])
-     Du ressentiment envers la « grande ville » de Montréal, plus hétéroclite, multiethnique, principale productrice des contenus culturels, et perçue comme arrogante et hautaine
-     Une tradition de fonctionnaires provinciaux qui ne sont pas reconnus pour être des agents d’innovation, mais plutôt des administrateurs de programmes normés.
-     Des générations de jeunes nés de parents fonctionnaires, souvent frustrés par leur milieu de travail, ce qui alimente un préjugé défavorable à l’État et à ses missions
-     Un auditoire de jeunes, des hommes surtout, qui retrouvent leurs repères dans la culture populaire américaine elle-même proche des valeurs conservatrice des États-Unis (sports, cinéma, musique, télévision, etc.).

Ces caractéristiques seraient les ferments d’un certain conservatisme qui peut expliquer l’attrait pour des discours conservateurs parfois proches de courants identitaires. Certes, il faudrait procéder à des enquêtes sociologiques pour valider (ou réfuter le cas échéant), le poids relatif de chaque caractéristique dans l’explication des causes du microclimat médiatique de la Vieille Capitale.

Il fait peu de doute cependant que le discours sécuritaire, voire xénophobe de certaines stations radiophoniques de Québec, est un ajustement fonctionnel et idéologique au milieu ambiant, ce qui du reste est recherché par les annonceurs. Ce microclimat médiatique fonctionne donc à merveille pour ces acteurs économiques.

Par ailleurs, de telles réactions contribuent à polariser les débats, à alimenter les préjugés et réflexes discriminatoires. Cette construction médiatique de la peur engendre des réflexes sécuritaires qui valorisent l’exclusion et privent certaines sociétés, pourtant privilégiées, d’un humanisme et d’une solidarité essentiels dans un contexte de mondialisation, de mutations, de conflits et de drames naturels.

Mesures prophylactiques
Il est illusoire d’espérer une transformation de certains acteurs médiatiques dont les intérêts sont bien servis par des discours de peur et d’exclusion. Et pourtant il y a lieu de réagir, de ne pas demeurer passif ou dans une posture de victime.

La meilleure garantie pour se protéger des peurs inutiles demeure l’information, mais cela soulève un paradoxe : consommer les médias peut alimenter des excès de peur et d’anxiété (voire favoriser des mesures liberticides au nom de la sécurité), et pourtant il faudrait consommer davantage d’informations pour dominer cet état psychologique. D’autant plus qu’il ne fait aucun doute que d’autres évènements dramatiques auront lieu, qui alimenteront de nouvelles dérives médiatiques. Il faut donc savoir identifier les meilleures sources d’information.

Si on ne peut modifier bon nombre de discours médiatiques, dans une société de liberté d’expression, on peut toutefois affaiblir passablement leurs impacts négatifs, sans pour autant se priver d’informations pertinentes à la compréhension des évènements. Voici donc 10 recommandations pour favoriser une saine hygiène médiatique, quand se déroulent des évènements anxiogènes :

1 – En temps de crise (cataclysme, terrorisme, etc.), limiter la consommation d’informations en continu dès les premières heures, malgré notre curiosité (théorie de Frost).
2 – Chercher plutôt des sources crédibles en fonction des évènements (souvent, il ne s’agira pas de votre média de prédilection)
3- Diversifier les sources d’information et accepter de considérer des faits nouveaux, même ceux qui s’opposent à vos croyances.
4 – Rechercher des contenus archivés afin de mieux comprendre le contexte général de l’évènement nouveau.
5 – Se méfier des médias sociaux qui colportent indifféremment rumeurs, faussetés et vérités sans qu’on puisse départager les uns des autres
6 – Évaluer calmement et de façon réaliste la portée et la signification réelles des évènements.
7 – Chercher des évènements similaires déjà survenus afin de constater que la vie continue malgré tout, que les sociétés survivent et retrouvent le plus souvent leur équilibre.
8 – Éviter d’accorder trop d’importance à des analystes et commentateurs qui réagissent de façon émotive et à chaud aux évènements. Évaluer leur expertise.
9 – Chercher à comprendre qui peut essayer de profiter des évènements pour servir leurs intérêts (politique, sécuritaire, économique, médiatique, policier, etc.), sans sombrer dans les théories du complot pour autant.
10 – Résister à la tentation de favoriser des solutions simples et radicales. Les drames ont toujours des causes multiples et complexes, ce qui explique leur caractère largement inattendu, bien que souvent prévisibles.

* * *

Références
BERNIER, Marc-François (2014), Éthique et déontologie du journalisme, 3e édition, Québec, Presses de l’Université Laval.

FROST, Chris (2011), Journalism, Ethics and Regulation, 3e Edition, London, Routledge.

LEMAY, Michel (2014), Vortex : La vérité dans le tourbillon de l’Information, Montréal, Québec Amérique.

LITS, Marc (2003), « Quand les crimes et délits médiatisés suscitent la peur », in Les médias et la peur : Les médias créent-ils ou reflètent-ils les peurs collectives ? 2e colloque de l’Institut de journalisme et communication, Université de Neufchâtel, 11 avril 2003, p. 12-16.

NELLIS, Ashley Marie et Joanne SAVAGE (2012), « Does Watching the News Affect Fear of Terrorism? The Importance of Media Exposure on Terrorism Fear », Crime & Delinquency 58(5) 748–768.

MAURICE, Antoine (2003), « La construction des peurs par les médias », in Les médias et la peur : Les médias créent-ils ou reflètent-ils les peurs collectives ? 2e colloque de l’Institut de journalisme et communication, Université de Neufchâtel, 11 avril 2003, p. 5-9.

PARENTI Michael (1990). « The Make-Believe Media: Media images influence how we appraise a host of social realities », The Humanist, November/December, vol 50, no 6., p. 18-20.



[1] Voir État de la nouvelle, bilan 2015, (http://www.influencecommunication.com/sites/default/files/bilan-2015-qc.pdf), lien consulté le 16 décembre 2015.
[2] Selon les données Numéris publiées en décembre 2015 (http://www.journaldequebec.com/2015/12/03/sondage-numeris--quelle-station-sera-la-championne-des-cotes-decoute).
[3] Tel que rapporté par un  site activiste s’opposant à ce qu’on présente comme des «radio poubelles» (http://sortonslespoubelles.com/tag/richard-martineau/).
[4] Voir (http://sortonslespoubelles.com/ceux-qui-veulent-nous-eliminer-nous-les-occidentaux-cest-pas-mal-les-musulmans/).

jeudi, février 02, 2017

Discours médiatiques extrêmes dans la région de Québec: Un chantier pour aller au-delà des accusations gratuites*



Par Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur titulaire
Département de communication
Université d’Ottawa


Non, les animateurs radiophoniques de la région de Québec n’ont pas de sang sur les mains. Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient au-dessus de tout soupçon dans le drame de la Grande Mosquée de Québec.

L’incapacité de pouvoir affirmer avec confiance qu’ils n’ont rien à voir avec ce drame est cependant révélatrice d’un profond malaise qu’on aurait tort de prendre à la légère.

Ce drame aura été d’une telle ampleur qu’il a contribué à mettre au jour une multitude de petits drames et agressions vécus au quotidien par la communauté musulmane de Québec. Les témoignages entendus ces derniers jours sont éloquents. Ils ne sont pas inédits cependant pour qui voulait les entendre par le passé.

Certes, on ne peut en aucune façon démontrer que certaines radios de Québec, certains animateurs et certains chroniqueurs sont directement responsables des gestes attribués à Alexandre Bissonnette. Les recherches menées depuis des décennies sur les effets des médias nous obligent à faire preuve de nuance à cet effet. Les effets ne sont pas reconnus pour être directs ou prépondérants. Mais ils existent néanmoins.

Selon les circonstances, selon les époques et les individus, ces effets peuvent être cumulatifs. Des discours médiatiques peuvent en effet légitimer des comportements agressifs et violents. Ils peuvent désinhiber des individus auxquels il ne manque parfois qu’un élément déclencheur pour verser dans la violence envers les autres (le meurtre par exemple) ou envers soi (le suicide).

Ces discours médiatiques peuvent aussi contribuer à autoriser, chez des citoyens plus ou moins prédisposés, des comportements et des attitudes de rejet, ou une culture du ressentiment, qui se matérialisent par des agressivités verbales et physiques d’ampleur variable.

Notons que différentes communautés peuvent être ciblées ici, bien au-delà de la communauté musulmane : le genre, l’appartenance ethnique, les convictions religieuses, l’affiliation politique, le statut social ou encore l’orientation sexuelle sont autant de catégories sociales, incarnées par des individus porteurs de dignité humaine, auxquelles peuvent s’attaquer à répétition différents acteurs médiatiques.

C’est ainsi que les discours médiatiques extrêmes et répétitifs peuvent avoir des conséquences dramatiques chez des individus, d’autant plus que ces discours sont prolongés ou amplifiés par les médias sociaux. Ils percolent dans tous les milieux. Ils contaminent le débat social aussi bien que le vivre ensemble.

Un chantier incontournable

Il est temps de se pencher sur ce phénomène troublant de façon plus sérieuse. Il est temps de lancer un vaste chantier pour encourager un dialogue sur des bases solides. Un chantier qui facilite les échanges et la compréhension mutuelle. Un chantier aussi important socialement et moralement que le sont économiquement les chantiers de construction sur nos routes.

Examiner l’impact des discours radiophoniques sur différentes communautés de la région de Québec est un double défi éthique et méthodologique. On peut évoquer sommairement ces défis, ne serait-ce que pour illustrer l’ampleur du chantier.

Il faut d’une part assurer la plus grande indépendance qui soit de la part des chercheurs qui ne doivent être aucunement affiliés, de près ou de loin, à des groupes politiques ou des organisations médiatiques – notamment quant à leur financement. Il va de soi qu’ils ne peuvent, non plus, être eux-mêmes des acteurs politiques ou médiatiques. Il faut éliminer autant que faire se peut d’éventuelles suspicions quant à leurs motivations et intérêts. C’est une question d’intégrité avant tout.

Toujours sur le plan éthique, la démarche de recherche doit nécessairement être marquée par l’équité, ce qui implique d’accorder à toutes les parties mises en cause une réelle occasion de se faire entendre, de verbaliser leurs points de vue, voire de réagir à celui des autres.

Les chercheurs ne sont pas dépourvus de valeurs et de convictions, c’est pourquoi ils doivent eux-mêmes se plier à de telles exigences éthiques, auxquelles s’ajoute une démarche méthodologique reconnue.

Sur le plan méthodologique, une recherche sérieuse repose en premier lieu sur la quête de faits probants, significatifs et représentatifs. Cela peut prendre la forme d’une importante analyse de contenu, pour documenter et mettre en contexte les propos tenus par des acteurs médiatiques clés, que ce soit en ondes ou sur d’autres plateformes médiatiques (papier, Internet, télévision, etc.).

Dans un second temps, il faudrait se pencher sur l’écho que ces discours médiatiques ont sur différents médias sociaux, afin d’avoir une idée plus précise de ceux qui suscitent le plus l’adhésion ou le rejet auprès de certains publics.

Dans un troisième temps, il y a lieu de procéder à quelques enquêtes d’opinion publique dans le but d’identifier, autant que faire se peut, comment sont perçus, interprétés ou décodés certains discours médiatiques visant des groupes et communautés de la région. Cet exercice exige la réalisation de quelques sondages thématiques et de plusieurs groupes de discussion. Il est important de mieux connaître le profil de ceux qui adhèrent à des discours qu’on peut qualifier d’extrêmes, et pour quelles raisons ils le font.

Dans un quatrième temps, après avoir fait une synthèse de ces informations, il faut revenir vers les acteurs médiatiques afin de leur permettre de réagir, d’expliquer, de se justifier le cas échant.

Finalement, il faut une stratégie de diffusion et de vulgarisation des résultats de la recherche afin d’encourager un dialogue de bonne foi, où l’échange devrait faire obstacle à l’affrontement, où le débat devrait se substituer au combat verbal souvent stérile.

Ne pas attendre le prochain traumatisme


Il est raisonnable de croire que la réalisation d’un tel chantier va nécessiter plusieurs mois, sinon quelques années de travail scientifique. Il faut aussi savoir à l’avance qu’il ne va pas identifier de « coupables », en raison de l’impossibilité d’établir des causalités directes. Il va cependant permettre de mieux identifier les responsabilités que doivent assumer les uns et les autres.

On aurait tort de croire qu’une telle démarche marquée par la recherche, le dialogue et l’autocritique va conduire à la censure et l’inhibition indue de la liberté d’expression. Au terme du chantier, il n’y aura ni plus ni moins de sujets tabous qu’en ce moment. Ils seront probablement abordés de manière différente cependant. Dans le respect des individus et des communautés dont on parlera, et avec qui on parlera désormais. Dans le respect, aussi, du droit des publics à être informés et éclairés. Dans le souci de la vérité comme de l’équité.

Il a fallu quelques effondrements de routes et de viaducs avant d’entreprendre de grands travaux routiers au Québec. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si le chantier esquissé ici, qui s’inscrit dans la durée, sera initié avant un prochain traumatisme social.

Rien ne garantit qu’il empêcherait un prochain drame, mais on aurait au moins la certitude morale de ne pas avoir été négligent.

* Ajout - Précision importante: la présente contribution n'est pas une proposition de service de la part du signataire :)