Le 5e pouvoir

Le 5e pouvoir
Décembre 2016

vendredi, juin 13, 1997

Les journalistes sont des acteurs et ne doivent pas l'ignorer

Compte rendu d'un débat organisé par la section de Québec
de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec,
le 10 juin 1997, à Ste-Foy.

par Marc-François Bernier


Loin d'être de simples témoins «objectifs» de l'actualité, les journalistes sont des acteurs qui structurent la réalité qu'ils décrivent, commentent et analysent au même titre que les acteurs sociaux dont ils nous parlent à tous les jours.
Cette observation, devenue classique chez les chercheurs - notamment les sociologues de l'information - s'est imposée d'elle-même lors du débat organisé par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, section Québec, le 10 juin dernier. Sous le thème du journaliste «acteur» ou «témoin» de l'actualité, les quatre panelistes ont surtout abordé deux cas: soit le rôle des médias lors de l'émeute de la Fête nationale, survenu en juin 1996 dans le Vieux-Québec, ainsi que l'implication du quotidien Le Soleilau sein de la coalition qui faisant pression auprès des gouvernements québécois, canadien et vietnamien pour la libération de l'homme d'affaires Tran Trieu Quan.

Prenant la parole la première, Marie-Claude Gauvreau, du Centre d'étude sur l'emploi, a relaté l'enquête à laquelle elle a participé afin de mettre à jour les causes de l'émeute de la Fête nationale. Une partie du rapport traite du rôle des médias qui ont anticipé l'émeute en accordant à l'avance une large couverture aux rumeurs à ce sujet. Selon elle, les médias n'ont pas provoqué l'émeute de la Place d'Youville, mais ils y ont participé, ils ont été un «facteur aggravant» parce que la présence médiatique «confirme l'événement» avant même qu'il ne se produise. Mme Gauvreau ajoute que les médias «sont des acteurs, surtout quand le sensationnalisme l'emporte sur le sens des événements. Le problème est d'ignorer qu'on est acteur». Plus tard, elle dira que les médias n'ont pas juste anticipé cette manifestation, mais que certains journalistes avaient même demandé à des jeunes pourquoi il n'y avait pas eu d'émeute «un certain soir où c'était prévu».

Le directeur de l'information de Télévision Quatre-Saisons de Québec, Pierre Taschereau, reconnaît le phénomène de «l'effet de lentille» où la présence de caméras «a pour effet de gonfler l'importance d'un événement. La caméra peut légitimer des revendications». Mais il précise que la couverture médiatique n'a été intense qu'à la quatrième émeute, les trois premières ayant été couvertes après-coup «plutôt que de les avoir médiatiquement anticipées». Il justifie la couverture anticipée par le fait que «les autorités et tout le monde parlait de la St-Jean», mais admet aussi qu'il y a eu «des mots de trop» et que s'il y a eu «péché», cela est dû à la nature de la bête qu'est la télévision. Plus tard, il a reconnu que «l'événement et la concurrence nous gouvernent. On ne prend pas de chance, on y va (en direct)». Lucide, Taschereau affirme que lorsqu'il veut s'informer «je prends le journal», mais quand il s'installe devant la télévision, il veut simplement être intéressé. «La télévision est un médium de paresse. Il faut donner le plus avec le moins d'effort. J'ai l'obligation de cotes d'écoute et plus mon bulletin (de nouvelles) est vivant, plus il est concret et coloré plus il y a d'auditoire».

Dans le cas de Tran Trieu Quan, il y voit plutôt un «cas classique d'implication plus heureuse. C'est le prolongement des implications quotidiennes, comme choisir une nouvelle au lieu d'une autre. Le risque est assumé par les médias qui risquent leur crédibilité. Les médias cherchent aussi à améliorer leur image. Si le média se trompe dans sa cause, la salle des nouvelles le rappelle à l'ordre», croit-il.

Quant à Jean-Claude Picard, professeur au département de communication de l'Université Laval et longtemps responsable de l'information à la télévision de Radio-Canada, à Québec, il a fait un bref rappel historique du métier de journalisme qui a débuté par l'implication active des scribes, à l'époque du journalisme d'opinion. Les journalistes étaient alors des acteurs, voire des propagandistes, et ce n'est qu'au 20e siècle que le rôle d'observateur prétendument objectif est devenu dominant, parce que les journaux devenaient des véhicules publicitaires devant plaire au plus grand nombre de lecteurs possible.

M. Picard a par ailleurs fait valoir que les journalistes pouvaient être des acteurs «pour des raisons journalistiques», par opposition au fait de prendre partie pour certaines causes ou organisations. Il en a profité pour critiquer l'information spectacle qui est de plus en plus le lot de la télévision ainsi que l'implication du Soleil dans l'affaire Quan. «Ce n'est pas dans le rôle des médias de défendre des causes dans les pages d'information. On peut le faire dans des pages d'opinion. On doit tout faire pour préserver la crédibilité d'un journal et de ses journalistes».

En parlant de la diffusion en direct dont il réprouve l'usage abusif actuel, M. Picard affirme néanmoins que s'il était encore responsable de l'information télévisée, il prendrait aussi des chances avec le direct et si cela a pour effet de stimuler les émeutiers les policiers n'ont qu'à être plus nombreux! «On fait de moins en moins d'information à mon avis et de plus en plus de spectacle. La formule de TQS a commencé aux États-Unis, a été reprise à Toronto et adaptée à Québec. L'utilisation du direct nuit à l'information. Le travail du journaliste est de prendre du recul et de vérifier. On n'a plus le temps de le faire. J'étais de ceux qui ont demandé le plus de direct possible pour améliorer notre présence dans le marché», a-t-il poursuivi. Sachant très bien que cela est impossible, il suggère cependant que les télédiffuseurs s'entendent pour faire moins de direct car actuellement «plus personne ne risque d'aller dans le sens opposé des autres».

Jean-Claude Picard admet que l'affaire Quan a bien tourné, mais il se demande ce qui serait advenu si l'individu n'avait pas été aussi innocent qu'on le laissait croire. Pour appuyer son argument, il rappelle que personne ne pouvait imaginer que la Croix-Rouge se retrouverait un jour au milieu d'un scandale comme celui du sang contaminé. M. Picard estime finalement que l'implication du Soleil dans l'affaire Quan est un exemple du journalisme civique qui est «né d'un besoin de marketing» chez les journalistes américains.

Quant à Gilbert Lavoie, rédacteur en chef du Soleil, il reconnaît que son journal est «allé aux limites... on a dépassé les limites de l'information. Au départ, c'était une démarche d'information», a-t-il expliqué en parlant de l'enquête menée par le journaliste François Pouliot. C'est au retour de celui-ci et à la lumière des informations obtenues que Lavoie signe un éditorial en faveur de Quan. C'est parce qu'il était convaincu que le gouvernement fédéral n'allait pas «lever le petit doigt» pour faire libérer l'homme d'affaires et maître international de Taekwon-Do et que tout allait sombrer dans l'oubli que Le Soleil a décidé de foncer. En réponse à des questions provenant de journalistes présents au débat, M. Lavoie a ajouté que le gouvernement canadien n'avait pas donné l'heure juste au début de l'histoire. Il affirme cependant que si l'enquête journalistique qui se poursuit démontrait que Quan n'est pas aussi blanc qu'on le croit, «ça ferait la UNE», que c'est le journaliste François Pouliot s'en chargerait et «ça mériterait un commentaire» en page éditoriale. Il ajoute finalement que Le Soleil, comme entreprise, n'est pas allé plus loin que les gouvernements du Québec et du Canada, mais croit que les élections fédérales ont aidé à la libération de Quan.

Analyse critique
Le débat acteur-témoin engendre généralement beaucoup de confusion. Une façon de le résoudre serait de bien faire la distinction entre le soutien d'une entreprise de presse à une cause et l'implication de ses journalistes à cette cause. L'entreprise peut très bien adhérer à certaines causes, mais elle devrait faire en sorte que la couverture journalistique ne soit pas affectée. Dans le cas de Quan, l'implication de l'entreprise de presse a suivi le travail journalistique, ce qui indique l'existence d'un intérêt d'information ayant nettement précédé l'intérêt de promotion du journal, si cela a réellement été le cas. De plus, l'implication du Soleil a été publique et a respecté en cela le principe de transparence.

Par ailleurs, il faut se demander comment réagira Le Soleil lorsque d'autres bonnes causes similaires se présenteront. Faudra-t-il encore s'y impliquer, par souci de cohérence et d'équité? Et si l'implication devient pratique courante, est-ce que cela ne risque pas de modifier le fragile équilibre entre acteur impartial et acteur impliqué, si on admet que le journaliste est toujours un acteur. En fait, le vrai débat se situe sans doute à ce niveau puisque le journaliste n'est pas un témoin objectif dont le travail serait sans conséquence pour le déroulement des faits sociaux.

En vertu du principe d'impartialité qui guide le travail journalistique, on ne devrait pas embrigader les journalistes au service d'une cause. Ce n'est pas le nombre d'avocats et de défenseurs de bonnes causes qui manque et si le journaliste devient résolument un des leurs, le public et son droit à une information impartiale et complète est compromis. En effet, les journalistes impliqués dans de bonnes causes auront accès à des informations privilégiées qu'ils souhaiteront peut-être taire pour des motifs stratégiques qui seraient contraires au droit du public à l'information. L'implication journalistique serait un moindre mal si nous vivions dans une société où les journalistes acceptent d'être «couverts» au même titre que les autres acteurs sociaux, ce qui implique le risque d'être critiqués publiquement pour certaines pratiques irrégulières. Mais cela n'est pas le cas et l'implication journalistique, contrairement à celle des autres, se voit accorder une immunité médiatique contre toute critique dans une société où le «métajournalisme» est non toléré, souvent même réprimé par le milieu journalistique qui n'hésite pas à sanctionner le ou la collègue qui aura eu le malheur de jeter un regard journalistique et critique sur leurs pratiques.

Quant à la comparaison entre le journalisme civique et l'implication du Soleil dans l'affaire Tran Trieu Quan, elle est quelque peu boiteuse. En effet, le modèle «orthodoxe» du journalisme civique insiste justement sur le fait que les médias ne doivent pas prendre partie ou devenir les avocats de certaines causes ou solutions à des problèmes vécus par la communauté. On insiste surtout sur le rôle que les médias doivent avoir pour susciter et stimuler le débat public concernant des enjeux que la communauté trouvent importants. Dans les faits, Le Soleil a vécu une expérience plus proche du journalisme civique dans le cadre de sa série sur l'emploi, où le quotidien a voulu aider les gens à se trouver des emplois en devenant l'intermédiaire entre le public et ceux qui avaient des emplois à offrir. Ajoutons aussi que le modèle «orthodoxe» du journalisme civique, c'est-à-dire celui qui a malheureusement inspiré certaines dérives controversées, est né non pas d'un souci de marketing, mais de réflexions de journalistes exaspérés du cynisme des médias et du fait que les journalistes étaient déconnectés des préoccupations réelles du public (voir «Le civisme contre le cynisme»). On doit juger le journalisme civique sur ses fondements, ses prétentions et ses réalisations, et non à partir de ceux qui s'en servent pour des motivations différentes.

Sur le plan théorique, finalement, le débat témoin-acteur est la transposition du débat entre les tenants d'une théorie obsolète des médias comme miroirs de la société et ceux qui estiment que l'actualité médiatique est un construit, une coproduction des journalistes et de leurs sources d'information. Ces deux groupes d'acteurs ont des objectifs spécifiques à atteindre tout en tenant compte des contraintes techniques, stratégiques, organisationnelles, économiques, normatives et idéologiques de chacun. L'information journalistique, ou la nouvelle, est alors considérée comme la transformation d'un événement - parfois tout à fait artificiel comme les conférences de presse ou les mises en scène - en un produit médiatique grâce au travail combiné des journalistes et de leurs sources d'information.


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13 juin 1997
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