Le 5e pouvoir

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Décembre 2016

jeudi, février 02, 2017

Discours médiatiques extrêmes dans la région de Québec: Un chantier pour aller au-delà des accusations gratuites*



Par Marc-François Bernier (Ph. D.)
Professeur titulaire
Département de communication
Université d’Ottawa


Non, les animateurs radiophoniques de la région de Québec n’ont pas de sang sur les mains. Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient au-dessus de tout soupçon dans le drame de la Grande Mosquée de Québec.

L’incapacité de pouvoir affirmer avec confiance qu’ils n’ont rien à voir avec ce drame est cependant révélatrice d’un profond malaise qu’on aurait tort de prendre à la légère.

Ce drame aura été d’une telle ampleur qu’il a contribué à mettre au jour une multitude de petits drames et agressions vécus au quotidien par la communauté musulmane de Québec. Les témoignages entendus ces derniers jours sont éloquents. Ils ne sont pas inédits cependant pour qui voulait les entendre par le passé.

Certes, on ne peut en aucune façon démontrer que certaines radios de Québec, certains animateurs et certains chroniqueurs sont directement responsables des gestes attribués à Alexandre Bissonnette. Les recherches menées depuis des décennies sur les effets des médias nous obligent à faire preuve de nuance à cet effet. Les effets ne sont pas reconnus pour être directs ou prépondérants. Mais ils existent néanmoins.

Selon les circonstances, selon les époques et les individus, ces effets peuvent être cumulatifs. Des discours médiatiques peuvent en effet légitimer des comportements agressifs et violents. Ils peuvent désinhiber des individus auxquels il ne manque parfois qu’un élément déclencheur pour verser dans la violence envers les autres (le meurtre par exemple) ou envers soi (le suicide).

Ces discours médiatiques peuvent aussi contribuer à autoriser, chez des citoyens plus ou moins prédisposés, des comportements et des attitudes de rejet, ou une culture du ressentiment, qui se matérialisent par des agressivités verbales et physiques d’ampleur variable.

Notons que différentes communautés peuvent être ciblées ici, bien au-delà de la communauté musulmane : le genre, l’appartenance ethnique, les convictions religieuses, l’affiliation politique, le statut social ou encore l’orientation sexuelle sont autant de catégories sociales, incarnées par des individus porteurs de dignité humaine, auxquelles peuvent s’attaquer à répétition différents acteurs médiatiques.

C’est ainsi que les discours médiatiques extrêmes et répétitifs peuvent avoir des conséquences dramatiques chez des individus, d’autant plus que ces discours sont prolongés ou amplifiés par les médias sociaux. Ils percolent dans tous les milieux. Ils contaminent le débat social aussi bien que le vivre ensemble.

Un chantier incontournable

Il est temps de se pencher sur ce phénomène troublant de façon plus sérieuse. Il est temps de lancer un vaste chantier pour encourager un dialogue sur des bases solides. Un chantier qui facilite les échanges et la compréhension mutuelle. Un chantier aussi important socialement et moralement que le sont économiquement les chantiers de construction sur nos routes.

Examiner l’impact des discours radiophoniques sur différentes communautés de la région de Québec est un double défi éthique et méthodologique. On peut évoquer sommairement ces défis, ne serait-ce que pour illustrer l’ampleur du chantier.

Il faut d’une part assurer la plus grande indépendance qui soit de la part des chercheurs qui ne doivent être aucunement affiliés, de près ou de loin, à des groupes politiques ou des organisations médiatiques – notamment quant à leur financement. Il va de soi qu’ils ne peuvent, non plus, être eux-mêmes des acteurs politiques ou médiatiques. Il faut éliminer autant que faire se peut d’éventuelles suspicions quant à leurs motivations et intérêts. C’est une question d’intégrité avant tout.

Toujours sur le plan éthique, la démarche de recherche doit nécessairement être marquée par l’équité, ce qui implique d’accorder à toutes les parties mises en cause une réelle occasion de se faire entendre, de verbaliser leurs points de vue, voire de réagir à celui des autres.

Les chercheurs ne sont pas dépourvus de valeurs et de convictions, c’est pourquoi ils doivent eux-mêmes se plier à de telles exigences éthiques, auxquelles s’ajoute une démarche méthodologique reconnue.

Sur le plan méthodologique, une recherche sérieuse repose en premier lieu sur la quête de faits probants, significatifs et représentatifs. Cela peut prendre la forme d’une importante analyse de contenu, pour documenter et mettre en contexte les propos tenus par des acteurs médiatiques clés, que ce soit en ondes ou sur d’autres plateformes médiatiques (papier, Internet, télévision, etc.).

Dans un second temps, il faudrait se pencher sur l’écho que ces discours médiatiques ont sur différents médias sociaux, afin d’avoir une idée plus précise de ceux qui suscitent le plus l’adhésion ou le rejet auprès de certains publics.

Dans un troisième temps, il y a lieu de procéder à quelques enquêtes d’opinion publique dans le but d’identifier, autant que faire se peut, comment sont perçus, interprétés ou décodés certains discours médiatiques visant des groupes et communautés de la région. Cet exercice exige la réalisation de quelques sondages thématiques et de plusieurs groupes de discussion. Il est important de mieux connaître le profil de ceux qui adhèrent à des discours qu’on peut qualifier d’extrêmes, et pour quelles raisons ils le font.

Dans un quatrième temps, après avoir fait une synthèse de ces informations, il faut revenir vers les acteurs médiatiques afin de leur permettre de réagir, d’expliquer, de se justifier le cas échant.

Finalement, il faut une stratégie de diffusion et de vulgarisation des résultats de la recherche afin d’encourager un dialogue de bonne foi, où l’échange devrait faire obstacle à l’affrontement, où le débat devrait se substituer au combat verbal souvent stérile.

Ne pas attendre le prochain traumatisme


Il est raisonnable de croire que la réalisation d’un tel chantier va nécessiter plusieurs mois, sinon quelques années de travail scientifique. Il faut aussi savoir à l’avance qu’il ne va pas identifier de « coupables », en raison de l’impossibilité d’établir des causalités directes. Il va cependant permettre de mieux identifier les responsabilités que doivent assumer les uns et les autres.

On aurait tort de croire qu’une telle démarche marquée par la recherche, le dialogue et l’autocritique va conduire à la censure et l’inhibition indue de la liberté d’expression. Au terme du chantier, il n’y aura ni plus ni moins de sujets tabous qu’en ce moment. Ils seront probablement abordés de manière différente cependant. Dans le respect des individus et des communautés dont on parlera, et avec qui on parlera désormais. Dans le respect, aussi, du droit des publics à être informés et éclairés. Dans le souci de la vérité comme de l’équité.

Il a fallu quelques effondrements de routes et de viaducs avant d’entreprendre de grands travaux routiers au Québec. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si le chantier esquissé ici, qui s’inscrit dans la durée, sera initié avant un prochain traumatisme social.

Rien ne garantit qu’il empêcherait un prochain drame, mais on aurait au moins la certitude morale de ne pas avoir été négligent.

* Ajout - Précision importante: la présente contribution n'est pas une proposition de service de la part du signataire :)


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